Category

Articles

2011, Articles, Raiati

Le Dimanche de la Toussaint / le 19.06.2011 / N*25

Placer la fête de «Tous les saints» en ce dimanche qui suit la Pentecôte relève de l’éducation spirituelle, l’Esprit Saint étant le Tuteur de la Sainteté – autant celle de l’Eglise que du croyant. L’expression «tous les saints» désigne les personnes canonisées et célébrées par un jour de fête durant l’année liturgique. Elle réfère également à ceux dont la sainteté ne fut pas reconnue officiellement par un acte de canonisation du Saint Synode.

L’épître aux Hébreux évoque les saints de l’Ancien Testament: d’abord Moïse, ensuite les prophètes auteurs de livres tels Esaïe, Ezéchiel, Jérémie, Daniel, enfin ceux qui n’ont pas laissé d’écrits, St Elie par exemple. L’auteur de l’épître décrit l’agonie et les souffrances endurées par ces saints, ajoutant quand même que ceux-ci n’arrivèrent pas à l’accomplissement sans nous, les chrétiens. C’est qu’ils devaient attendre la perfection accomplie par le Christ sur la Croix. Les personnages de l’Ancien Testament parvinrent à la sainteté, puis se mirent à l’attente du Christ. A l’époque du Nouveau Testament, ce sont ceux qui procédèrent de l’Evangile qui furent sanctifiés.

A travers le péricope évangélique, l’Apôtre présente une définition partielle de la sainteté en disant: «Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux». Dans le christianisme, il s’agit de faire une confession orale publique où l’on déclare appartenir au Seigneur. Nul ésotérisme chez nous, dans le sens où nous ne gardons pas secrète notre foi en Christ. Nous ne disons rien qui s’oppose à notre foi ou qui la contredise. Cette confession pourrait bien nous entraîner devant les bourreaux, ou même devant la mort. Sur ce, nous appelons «confesseurs» tous ceux qui subissent la torture de la part des ennemis, et «martyrs» ceux qui sont exécutés.

Le deuxième élément de la confession de foi est de porter la croix de Jésus – à savoir, tous les tourments de la vie présente – et de le suivre. Ce pourrait être des tourments quotidiens: au domicile, au travail, ou dans le cadre d’une activité sociale ou politique. Le troisième élément de sainteté est de renoncer aux maisons, aux frères et aux sœurs pour le nom de Jésus. Il est entendu par là qu’il ne faut nullement s’attacher aux choses de la terre. Cela ne signifie quand même pas abandonner son logement pour vivre dans la rue, mais plutôt de ne fixer son cœur ni sur des maisons, ni sur des voitures, ni sur le pouvoir et la domination. Tu es nécessiteux du Christ, et Lui fais en toi sa demeure. C’est à Lui que tu réserveras ta loyauté la plus sincère, non à tel dirigeant, tel parti, ou tel objet matériel. Il faut que ton cœur soit complètement absorbé dans le Christ, qu’Il devienne ta jouissance. Tu disposeras de toute autre chose selon le besoin. Quant aux membres de ta famille, tu leur offriras un service sincère. Ce service familial n’est autre que ta charité, dans laquelle tu engages le Christ. Cependant, il se pourrait que certaines personnes de ton entourage s’avèrent un empêchement à ton contact avec Jésus. Ton gagne-pain pourrait autant gêner ta familiarité avec Jésus. Telles gens se rejoignent par les intérêts des adversaires du Christ; tu les quitteras. Tout en priant pour eux, tu te garderas bien de leur société. Le plus important est que le Christ occupe ton esprit par l’ensemble de son enseignement, jusqu’à t’en nourrir. Il te faut savoir où tu te trouves, et qui sont tes familiers. Il faut savoir où est centré ton cœur. Est-ce en Christ? Tu le sauras en suivant ses commandements, selon sa parole: «Celui qui m’aime gardera mes commandements». Le Christ est tout. Porte les gens à s’attacher à lui, et tout ira bien pour toi. Ne pas t’y adonner serait te dissiper en vain. L’important est que ta vie prenne source dans le Seigneur

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte original: « أحد جميع القديسين » – 19.06.2011-Raiati no25

Continue reading
2011, An-Nahar, Articles

Le moi / le 11.06.2011

Je me vis contraint d’ajouter à ce mot l’article défini. Cela me permit d’abattre la concentration sur le moi et l’autosuffisance. En effet, l’attachement extrême à soi est la mort en soi, puisque la mort est l’isolement extrême.

Discernant ce péril de l’amour de soi, le grand Pascal dit: «Le moi est haïssable». C’est la passion du pouvoir au paroxysme, mais plus grave encore, du moment qu’une recherche modérée du pouvoir cèderait quand-même quelque place à l’existence d’autrui. Quant au péché qui constitue aujourd’hui l’objet de notre étude, il va jusqu’au bannissement total des autres. Le minimum de communication est aboli, mais en toute lucidité d’esprit, avec la connivence d’un cœur pourri qui s’y soumet. L’autre est complètement exclu, on le met à mort, sans l’exécuter physiquement.

Pourquoi donc un tel acharnement de ma part contre le moi? C’est que, selon notre définition philosophique, voire théologique de l’homme, ce dernier est par nature un être de communication. Il n’est pas exclusivement centré sur sa personne; il n’est pas son unique pôle d’aimant. L’existence des hommes n’est pas une accumulation d’individus séparés, vivant chacun dans le repliement de son autonomie. Dans l’existentialisme religieux, ils sont désignés comme des «personnes». La personne, bien qu’autonome, est par définition un caractère ouvert. Ainsi, elle tolère l’autre pour s’affranchir de son enfermement sur elle-même, pour diriger son existence vers la formation de sa personnalité dans la communion de l’autre. Dans l’amour, chacun s’épanche en l’autre, sans y fondre. Il ne s’agit ni d’une accumulation, ni d’un attachement, mais d’une union où chacun garde son existence intérieure.

Ces deux existences forment chacune un langage propre. Personne ne rumine l’autre, car autant on le ressasse, autant sa personnalité fond, perdant de sa vitalité, de sa particularité, de sa splendeur. Au contraire, celles-ci devraient redoubler de vigueur, afin que l’autre prenne assez de forces pour soutenir sa propre existence et la mienne, dans le mystère d’une union où la dualité puise dans l’unité. Chacun se déverse dans l’autre de tout son être, totalement. Alors, par la perfection même de cet épanchement, on se voit s’affermir dans son «moi» – un «moi» beau et noble, qui ne se laisse pas entraîner à l’arrogance, ni à la vanité, ni à l’élimination de l’autre. Certes, l’humilité exige l’effacement, mais c’est par ce même effacement que l’homme se retrouve et trouve l’autre au-dedans de lui-même. Ainsi, chacun se perfectionne en se donnant. Comment exister en s’effaçant: là réside tout le mystère de la rencontre d’amour avec l’autre, qui seul permet à la personnalité de s’affirmer.

Sans cette rencontre propice à l’échange vécue sur un plan ontologique et dans le cadre du travail, chacun demeure prisonnier de son ego, à l’instar des damnés de l’enfer décrits dans la tradition des Pères de l’Eglise. Selon ces derniers, les condamnés au feu se tournent le dos; personne ne voit le visage de l’autre.

Voilà donc une manière d’exprimer la Trinité du Christianisme, suivant les paroles du Christ: «Je suis dans le Père, et le Père est en moi». Le Père garde son identité par la Paternité même qui communique au Fils son identité filiale. En recevant du Père, le Fils reste son Bien-aimé; leur union est amour. En Dieu Seul l’Unité ne contredit pas la dyade ou la triade. Dieu n’est pas Un en nombre. «Le compter, c’est le limiter», dit l’Imam Ali. Dieu est Unique. «Dieu est Amour» (1Jean 4: 8), l’amour n’étant pas son attribut. Il est son nom, son Etre même. Dire que Dieu est trois hypostases ne veut donc pas désigner une valeur numérique; il ne s’agit pas d’arithmétique. Dieu ne saurait être compté.

Quant à l’homme, s’il est possible de lui attribuer la valeur numérique «un». Pourtant, ce «un» n’est pas enfermé su soi. Il est «un» à cause des sentiments réciproques de charité qui le lient aux autres. Faute de savoir cela, l’individu serait passionné de son ego. Obstruant toutes les portes de son cœur, et se fixant une image pétrifiée, il voudrait s’ériger comme sa propre idole, et celle des autres. L’amour de son ego le porte à s’idolâtrer, et à rechercher son culte chez les autres, comme pour les inviter  eux-mêmes à s’attribuer un culte. En résultat, ils se trouvent tous aux prises de la servitude.

Rassembler un certain nombre de gens au sein d’une famille, d’une cité, d’un pays, d’une école, d’une université, ou d’une usine ne suffit pas pour en faire des hommes aux cœurs solidaires. Une telle société est unifiée seulement en usant la force et l’oppression. C’est une société à caractère politique, basée sur la force, et une collaboration coercitive. Par contre, la réalité humaine ne se trouve pas dans le rassemblement des masses, mais dans la rencontre des cœurs. Il va sans dire que les lois et les règlements sont indispensables pour le bon ordre des sociétés, pour la bonne organisation des diverses fonctions; mais ce sont des liens purement sociaux auxquels on défaillit rarement.

La société à fondement politique offre à l’homme une certaine sécurité grâce au minimum de garde publique assuré par l’Etat à travers ses différents organes. Une telle société est plutôt vouée à la productivité intellectuelle et économique. Dans les cercles de l’élite cultivée les esprits s’effleurent, et s’apparentent de plus en plus à l’archétype d’une confrontation ontologique où le «moi» s’ouvre sur l’autre «moi». Il faut dire qu’en principe, tout «moi» recherche la vérité. Aussi bien, la personne vraiment ingénieuse recherche-t-elle le Beau et le Bien, et ne jalouse pas les autres ingénieux. Il advient cependant que le péché s’introduise dans la société des élites intellectuelles et artistiques, et en refroidisse les élans intérieurs.

Seul le renoncement peut vaincre l’ego refermé sur lui-même. Il est vrai que la passion de l’argent est le pire désastre, car l’argent, une fois chéri, endurcit l’homme et lui donne un cœur de pierre. Il perd toute sensibilité et se mure dans son ego. Or le «moi» ne s’ouvre qu’en donnant, et passe dans le monde du «nous». Que l’on s’adonne à un acte volontaire d’appauvrissement, et voici l’autre se présenter à nos yeux comme un bien-aimé. De plus, obliger l’autre d’un accueil généreux nécessite que l’on dispose d’une part de ses petits biens. D’où l’importance de la générosité, à cause du sentiment de privation qu’elle laisse, comme si l’autre nous complétait.

En outre, cet argent qu’on possède et pour lequel on s’engoue se dresse aux yeux de l’homme pour l’empêcher de voir les pauvres, ceux-là même que Jésus appelle ses petits frères. Que l’on rejette donc tout ce qui entrave leur vision, tout en sachant que l’argent sert à imposer son pouvoir. L’homme puissant s’imagine être seul dans l’existence, la multitude existant seulement par lui. C’est le type de l’ego refermé sur soi par excellence. Telle est la figure du despote absolu, qui a pour seul souci de se maintenir au pouvoir. Que les gens vivent ou meurent, peu importe. Le despotisme réside dans le fait même que le puissant se convainc d’y trouver la recette de son pouvoir, alors qu’en vérité il ne fait que s’idolâtrer. Le pays aurait beau réussi dans tel ou tel domaine, sur le plan intellectuel, il essuie un échec. D’ailleurs, que règne la peur du régime, et l’appréhension mutuelle dominera les citoyens,  car chacun suspectant l’autre de supporter le régime totalitariste.

Théoriquement, l’Etat serait en mesure d’aider l’homme à devenir une source de vie spirituelle. Il pourrait s’humaniser, dans le sens où la personne ressent que l’Etat n’est pas une institution de l’oppression, et qu’il soutient les démunis. La politique devrait faire fi à l’oppression, et maintenir la justice.

Il faudra diriger les efforts vers la métamorphose de la société urbaine en une société de cœurs reliés par une compassion et une tolérance idylliques, dans un esprit de loyauté et de confiance.

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « الأنا » – 11.06.2011

Continue reading
2011, An-Nahar, Articles

Le leader / le 04.06.2011

On est leader de naissance, même avant d’atteindre les dix ans, ou on ne l’est pas. On se connaît porteur d’une cause à défendre, voire capable d’effectuer un changement. En effet, le changement prend source dans une certaine vision de l’état souhaitable des choses, lorsqu’on est insatisfait du présent. On est hanté par l’idée de créer quelque  chose de nouveau, un monde nouveau. Pour matière première, on dispose d’hommes et de femmes, dont des personnes éclairées, mais qui n’on pas assumé la cause. Chez d’autres, elle sombre dans les tréfonds de l’âme, attendant qu’on vienne l’éveiller.
On se sent donc chargé par le bon sens et par le Bon Dieu de stimuler cet éveil. On reconnaît sa responsabilité, d’abord parce que ce mouvement de l’âme est un message qu’il faut donner, ensuite parce qu’on ne peut plus souffrir le monde tel qu’il se présente. On œuvre alors pour un monde nouveau, qu’on croit fermement  réaliser soi-même, non sans ceux qui viennent s’enrôler. Ainsi, on formera des adhérents à la cause, qui ne seront pas nécessairement subordonnés, mais qui auront les mêmes convictions. Ceux-là seront l’embryon de ce monde nouveau, reçu ‘du ciel’ on ne sait comment. Dès lors, on demeure impatient de percevoir les prémices du renouvellement chez les compagnons, lorsque la vie pourra jaillir abondamment d’une source commune de fidélité et de savoir.
Or la clarté du  nouveau message pose certaines conditions. Avant tout, il faudra renoncer à soi-même, et ne jamais céder aux attraits de la position du chef, car telle position est une convoitise. Or, l’homme dominé par ses convoitises se trouve dirigé par elle, au lieu de les diriger lui-même à la vérité. D’où les riches ne sauraient devenir des leaders, car ils se confient eux-mêmes une cause. Cependant, n’ayant d’autre intérêt que pour eux-mêmes, il leur est impossible de recevoir un message supérieur.
C’est en renonçant à ce monde qu’on en tient le gouvernail. Par contre, celui qui le convoite est soumis, et ce désir le fait mourir en languissant pour la cause. Par le détachement, on ressent le poids de la charge assignée. On accepte le fardeau quand même, convaincu de la priorité du message, et déterminé à en mourir, n’importe la forme de cette mort. Alors, cette mort est conçue comme un chemin à la vie, qui resplendit sur la face de chaque membre de la communauté à laquelle le don incombe. Ainsi, par la charité, par les sacrifices, par une attitude désintéressée, par le service constant dans le but d’éclairer soi-même et les autres, et d’anéantir le «moi» par le «nous», cette communauté se voit raffermie. Or ce «nous» n’est point un entassement d’individus. C’est plutôt une condensation de la conviction commune que le monde est voué au renouvellement, ce dernier s’effectuant  par un effort quotidien pour se purifier et se donner. Sinon on risque de contracter quelque familiarité avec la paresse.
Il n’importe guère d’organiser ce mouvement qui excite les âmes en tenant des conférences et des tables rondes, ou en publiant des livres… L’important est la flamme, je veux dire ce feu qui consume à l’intérieur et devient une lumière pour soi-même et pour ceux que l’on inspire. Ce feu n’est autre que la foi par laquelle le futur se présente sous un jour réel, puisque le croyant rejette le présent tout fait, tout donné, et avance plutôt vers l’invisible qu’il espère se réaliser, dans l’attente de voir le monde changer.
L’univers est livré à nous, ainsi que les hommes. Chacun de nous est le pasteur de son frère, jusqu’à ce que ce membre du troupeau devienne un pasteur à son tour. Alors chaque cœur émanera des éclats de lumière.
Dans le monde, le mal n’a jamais cessé d’exister; on le sait bien pour avoir reçu l’illumination. Et pourtant, on espère toujours changer ce monde que l’on a déjà assumé, également porté par l’enthousiasme et tenu par l’obligation de la tâche confiée. On éveille donc les hommes à leur propre tâche, et les voilà qui perçoivent leur vocation de servir la vérité. Ils conçoivent que leur salut réside dans un éveil collectif au devoir de charité et de service envers autrui.
Ce monde ici-bas est tout péché. «Le monde entier est sous l’empire du mal». On rejette, cependant, cet état de chute, mu par la foi que la parole personnellement reçue de Dieu est capable de purifier le monde, car elle est «lumière et vie». Assez souvent, on voit le péché dominer ce monde, et son règne s’étendre aux quatre coins de la terre, et parmi un grand nombre de gens. Voici donc ce que l’on entend Satan chuchoter à son oreille: «Que sert-il de relever ceux qui ont chuté? Ils rechuteront encore, et de même ceux qui les suivront! Ce sera toujours ainsi jusqu’à ce que sonne l’heure».
Le plus important est de ne pas s’en remettre au statu quo, de ne pas désespérer de changer les hommes et les cœurs. Lorsque David dit «Lève-toi Ô Dieu, règne par la terre», il savait bien que les méchants sont nombreux, et que c’était le règne du péché. Nonobstant, il avait compris que le Seigneur à le pouvoir de changer l’univers entier. Il savait que Dieu pénètre les cœurs, pourvu qu’ils le désirent, voire qu’ils deviennent sensibles à ses paroles.
Les personnes qui ont une vocation spirituelle sont précisément celles qui croient que le monde n’est pas livré à la fatalité des transgressions, qu’il est toujours possible de mener une vie pure, et que Dieu ne se plaît pas à opprimer les hommes. Dieu n’a pas dit que l’ensemble des hommes feront de la terre un paradis avant la gloire collective qui nous attend au Jour de la Résurrection. Jamais ne fut-il enseigné, ni dans notre religion ni ailleurs, que la foi atteindra une échelle universelle. «Trouverai-je la foi sur la terre?» Néanmoins, nous sommes appelés à mener le combat, comme des personnes animées par l’espoir que tout homme et tout le monde connaissent un jour la métamorphose. Déclarer que nous menons notre combat à la lumière d’une telle espérance, signifie que nous recevons cette espérance de Dieu, non que les hommes désirent tous le repentir. Or, désirant le bien qu’il a semé par sa parole, le Seigneur inspire de sa grâce des âmes vaillantes dans la lutte spirituelle et persévérantes à donner. Ces dernières invitent les adeptes de la charité et du don à la collaboration spirituelle, pour léguer cet esprit du don chaque jour à l’humanité, créant ainsi des paradis-oasis au sein de la sécheresse universelle.
On dirait que les êtres humains tendent toujours vers le bien, malgré leurs péchés. C’est un peu comme le meurtrier nostalgique de la phase d’avant le crime. C’est comme si les saints venaient raviver l’espoir de l’humanité. Certes, la sainteté est le rêve commun des mortels, mais le péché est attrayant. Parsuite, la justice demeure une utopie que peu de gens osent tenter. Il semble que la majorité penche vers la faiblesse et la lâcheté. Dans les milieux chrétiens, lorsque l’Eglise canonise un juste pour sa vertu exemplaire, nombre de personne se réjouissent, mais la plupart disent: «C’était un être prodige, une créature exceptionnelle. Mais tant de grandeur n’est pas pour moi; il m’est difficile de renoncer à mes plaisirs». Il paraît que la population chrétienne présente deux voies parallèles qui ne se rencontre que dans le pays des rêves: la sainteté sublime, et la négligence ultime du moindre effort pour mener la vie dite «normale». Ainsi, qu’un prédicateur appelle à un summum de sainteté, et voici un chrétien assez vertueux intervenir: «voulez-vous donc que je devienne un autre Christ?» Mais le Christ serait-il venu entonner l’hymne de la justice pour soi-même? N’était-ce pas pour l’apprendre aux hommes?
Selon une telle conception, le christianisme n’aurait existé que pour prendre fin en Jésus Christ. Que voudrait donc dire la parole: «Et moi je suis avec vous tous les jours, et jusqu’à la fin des temps?» (Mt 28: 20), sinon que «Je voudrais que chacun de vous devienne comme moi». «Celui qui croira en moi fera lui aussi les œuvres que je fais : il en fera même de plus grandes parce que je vais au Père» (Jn 14: 12). La religion chrétienne est un ensemble de christs ou n’est rien du tout. Elle est Jésus en personne, lui qui veut que tout croyant devienne à son image. Elle est avant tout le fait de croire que c’est possible, parce que le Christ est véridique, parce qu’il exerce son action puissante via son Esprit Saint. Or cette action exige de nous un service volontaire.
J’estime que si un grand nombre de chrétien se montrent défaillants et indignes du Christ, c’est qu’ils ont peu de foi en ce pouvoir que le Sauveur tient sur leurs âmes. Ils se montrent lâches quand il faut témoigner, quand il faut préserver une âme évangélique. «Lève-toi Ô Dieu, et règne sur chacune de nos âmes, et que le monde contemple ton éblouissante lumière».

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « القائد » – 04.06.2011

Continue reading
2011, An-Nahar, Articles

Les chrétiens sont-ils des Croisés? / le 28.05.2011

Oussama Ben Laden et Ayman Zawahiry toux deux nommaient les chrétiens des Croisés, bien que ce terme était inconnu chez les Arabes. L’appellation d’usage était celle de «Francs». Quant aux chrétiens autochtones, ils étaient désignés comme «Nazaréens». Par conséquent, toute assimilation des tendances nationalistes des chrétiens à leur religion était impensable. Le christianisme et les Croisades sont quand même restés synonymes dans la conception des partisans de la Qaïda. Pourtant, Mr Ben Laden, qui vécut à Beyrouth pendant au moins cinq ans savait bien, le long de son séjour chez nous, que nos Eglises étaient dépourvues d’armes. De sa part, Dr Zawahiry, qui connut les coptes en Egypte, connaissait autant que ceux-ci ne tuaient personne. D’ailleurs, les Croisés n’envahirent jamais l’Egypte, mais plutôt le pays de Syrie et l’Empire byzantin. Du reste, les dirigeants des mouvements intégristes et traditionnalistes ont-ils jamais craint un seul chrétien dans les pays arabes?

Je sais bien que l’Histoire garde une mémoire cruelle, et même poignante; elle contient pourtant une part de vérité. Or, dans le cas présent, rien de tel. Déjà Amin Maalouf avait montré dans son livre sur les Croisades l’inconcevable bestialité de ceux qui les ont menées. Mais quel rapport entre eux, et nous, chrétiens de l’Orient, qui avions secondé les musulmans durant ces guerres-ci? Nous avions massacré les Francs et eux nous soumirent en Antioche.

Tant que la distinction ne s’effectuera en l’esprit du musulman entre le chrétien et l’Occident, il imputera toujours à tout chrétien du Levant – ou arabo-chrétien- tous les péchés commis par l’Occident depuis l’aube du christianisme jusqu’à nos jours. D’un ton variablement outré et jusqu’à la fin des siècles, ce chrétien sera chargé de connivence, d’alliance, voire de complicité avec l’Occident. Nul n’ignore donc que c’est en vue de parachever notre cohésion sociale avec les musulmans que nous créâmes le concept d’arabité. Il m’arriva un jour d’être interrogé par un musulman de culture raffinée: «Pourquoi ne vous confinez- vous pas en terre chrétienne, et nous en terre musulmane?» Alors nous élaborâmes un concept commun: l’arabisme. En effet, les gens ont besoin d’un espace commun de dialogue. Comment entamer un dialogue de rencontre islamo-chrétienne, alors que je ne conçois d’autre espace sur terre chez le musulman que le Coran? Je n’entends point par là qu’il est dépourvu de l’amour de la patrie, mais que, pour lui, islam et patriotisme vont de pair. D’où la nécessité de créer un espace neutre que l’on baptisera «la patrie» et qui se distingue de la religion, afin que notre entente se base sur des données communes que la religion ne saurait fournir.

#  #  #

La patrie provient du monde terrestre; c’est selon ce monde qu’on la gouverne. Quant à la religion, elle est inspirée du Ciel; or, il est impossible de faire le monde terrestre à partir de l’outre-tombe. Il est encore moins possible d’instituer notre pays selon les préceptes des deux religions chrétienne et musulmane en même temps, à cause de leur disparité. Sur ce, à la question pertinente posée par mon ami musulman, je ferai la réponse suivante: nous n’avons d’autre recours que l’arabité. Disons plutôt qu’il en était ainsi au début du XXème siècle, surtout que nous fûmes tentés par le rêve de voir les Ottomans se retirer du pays. Ces derniers avaient réussi à rattraper l’ère moderne, en promulguant le Tanzimat vers la moitié du XIXème siècle. L’état Ottoman eût-il conservé cette configuration moderniste, lors de la Première Guerre mondiale, nous n’aurions eu aucun besoin de recourir au concept d’arabité.

Ce sujet présente une confusion entre chrétiens et musulmans, qui résulte de l’Histoire. De fait, dès son apparition en Arabie, l’Islam fit la découverte de l’arabité. Le lien entre les deux est assez étroit; comme le Coran même le dit, c’est un livre arabe. En adhérant donc à l’Islam, les Arabes s’unifièrent en ce monde pour faire face aux Perses d’une part, et aux byzantins de l’autre. Outrepassant leur tribalisme ils formèrent ainsi «la nation d’Abraham», la Oumma instituée et gardée par Dieu «qui fut la meilleure jamais octroyée aux hommes». Par conséquent, il est impensable d’exiger que les musulmans distinguent entre leur arabité et leur religion. L’arabité disparaîtra seulement à la fin des temps.

Par contre, les chrétiens, depuis leur apparition, ne combinèrent point la religion et le monde, selon la parole de leur Maître: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu»[1].Ils se mirent donc immédiatement à se considérer comme des Romains, ne faisant nullement le rapport avec leur foi, et estimant la divergence entre les deux plans d’existence. C’est pourquoi il serait ridicule et ignare que d’appeler les chrétiens des «Croisés», surtout que je n’ai nulle recette pour apprendre aux gens l’art de se rencontrer. Il n’y a pas lieu, à présent, de discuter les systèmes d’état laïcs dans ce domaine. Cela dit, il est indispensable de rappeler les gens que les états occidentaux manifestent divers modes de laïcité; ce ne sont point des états chrétiens. Aussi, une grande partie de leur population ne pratique-t-elle pas la religion chrétienne. Que ces pays entrent en conflit avec des populations musulmanes n’implique donc pas, que c’est le christianisme qui affronte ces populations. Croire que les états occidentaux soutiendraient un seul chrétien contre un musulman dans notre région relèverait de l’ignorance. C’est plutôt au musulman qu’ils s’allient, pour son argent. D’ailleurs, la propagande islamophobe qui gagna vite l’Occident est loin d’affecter la politique de ces états tombés amoureux du pétrole et de ses dérivés. Pour l’Occident, soutenir les régimes politiques au pouvoir ou supporter les manifestants et les insurgés contre ces régimes-ci fait part égale de ses intérêts. Dans d’autres cas, ce serait une composante de l’animosité entre le parti russo-chinois d’’un côté, et celui des états occidentaux de l’autre. Quel rapport y a-t-il là avec les Croisés?

Par ailleurs, comment expliquer le massacre des chrétiens Iraquiens et Egyptiens au patriotisme irréprochable? Nul ne me convaincra que dans leur cas et le nôtre, il s’agit d’une question politique: les deux groupes des chrétiens de l’Iraq et d’Egypte ne présentent aucun rapport avec la politique. Les Arabes reçoivent-ils quelque éducation qui les empêche de tuer tout homme qui appartient à une autre religion? Admettent-ils l’autre dans sa plénitude, dans son altérité, dans sa différence, dans l’opposition intellectuelle qu’il manifeste? L’arabité demeure-t-elle encore cet espace commun de notre rencontre dans l’amour? Jai du mal à tolérer l’adage que «ce comportement est complètement étranger à l’islam». La catéchèse importe peu au citoyen. L’important pour lui est qu’un autre ne vienne pas lui ôter la vie, qu’il ne devienne pas la victime de ceux qui combinent la religion et le monde, et que les pays ne soient pas régis par les partisans de l’uniformité religieuse, quelque soit la religion de la majorité.

Nous désirons la paix. Dieu est la paix. Ce qui importe le plus est que notre comportement quotidien en soit inspiré. Alors chacun de nous deviendra une effusion d’amour sans limite.

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « هل المسيحيون صليبيون؟ » – 28.05.2011


Continue reading
2011, An-Nahar, Articles

Le Royaume du Christ / le 14.05.2011

Le dialogue entre le Seigneur et Pilate est d’un dramatisme prononcé. Considérant les accusations des Juifs, le procureur interroge Jésus de Nazareth: « Es-tu le roi des Juifs? » Pour le gouverneur, cette accusation qui ne portait aucune atteinte au trône de César importait peu; elle ne valait pas au Sauveur d’être exécuté. En tant que juge, le gouverneur finit par lui demander: « Qu’as-tu fait? » Et Jésus de répondre: « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Il ne provient pas de la terre. Pourtant, j’affirme bien être roi. Ma fonction est strictement celle-ci: « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix.« 

En chaque nation, et dans l’ensemble de l’humanité, il est un homme, ou certains hommes, à qui il n’incombe pas de gouverner- voire de faire de la politique-, mais de témoigner pour la vérité. Le Maître de Nazareth dit un jour: « Pour eux –les disciples- je me sanctifie. »Dans la langue d’origine, ce mot signifie « je suis consacré à Dieu », ou encore « je me consacre aux choses de Dieu ». « Je suis à son image « , énoncerait un fidèle chrétien, pour dire « j’use du même langage que le sien, parce qu’il descendit jusqu’ à moi et qu’il cohabita avec moi, après que je me suis humilié devant lui ». Si, par contre, je me construisais une tour comme à Babel jadis, pour monter vers Dieu de mes propres forces, en compagnie de quelques orgueilleux, le voilà qui détruirait la tour et brouillerait nos langues. A savoir, il susciterait en chaque homme des concepts différents des autres, formant ainsi des langues où Dieu n’a pas sa place. N’étant plus le Souverain de toutes les langues, Dieu cesserait de régner parmi nous: il ne serait plus seul à occuper le cœur de l’homme. Chaque homme aurait désormais un cœur propre, ce cœur devenant un nœud de vipères. Ces vipères se déchireraient dans une lutte sanglante, et accapareraient des royaumes terrestres – des fermes, comme on dit en libanais- si bien que le « moi » cesserait d’être un « nous ».

La terre ne peut produire un Royaume à Dieu. Sur ce, Jésus, descendu avec ses paroles du ciel, déclare au représentant de la Rome terrestre: « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Moi et le monde ne parlons pas le même langage, à moins que ce monde-ci perçoive sa vocation de devenir –de toute son étendue- un règne du ciel, même plus, un ciel.

Sans doute une mince minorité seulement réalise-t-elle devoir tenir exclusivement le langage de la vérité, étant venue au monde afin de témoigner pour la vérité. Mais peut-être ne réalise-t-elle pas qu’elle n’a d’autres instruments de discours que des messages de vérité, dans le sens où elle serait venue au monde pour « se sanctifier », jusqu’à ce que son langage s’identifie à celui de Dieu. Par conséquent, elle est basée sur la sainteté de la vérité.

Pour moi, les paroles du Christ à Pilate « mon royaume n’est pas de ce monde » signifient que le Christ est venu instaurer un langage nouveau. C’est la Parole, qu’on devrait suivre et adopter, sous peine d’être privé du changement complet des composantes de l’être humain. Dans ce dernier cas, on se borne à emprunter la terminologie de Jésus de Nazareth, sans vraiment en extraire des convictions propres. Pourtant, on croit le faire, en raison d’une fonction sociale, d’un cadre ou d’un pouvoir, qui permettent d’établir un royaume de ce monde, constitué d’éléments du monde. On en tire sagesse et perspicacité, on se délecte même de cette perspicacité profane que l’on croit provenir de Dieu, Lui étant la source de tout entendement.

#   #   #

Avant de déclarer « mon royaume n’est pas de ce monde », Jésus avait à l’esprit l’appartenance de ses disciples à son royaume: « ils ne sont pas du monde; sanctifie-les par la vérité. » Leur charge consiste à témoigner pour la vérité, non à s’engager en politique, tel un Hérode, les grands prêtres ou un Pilate. Or témoigner pour la vérité veut dire abonder en sainteté, ne plus avoir au-dedans que le caractère divin, ne plus avoir sur les lèvres que les paroles provenant du Verbe qui fut au commencement, avant l’univers, avant la politique.

« Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les envoie dans le monde. » Comme je ne dis rien de moi-même, ayant tout pris de toi, ils ne proféreront pas une parole d’eux-mêmes. Je suis l’idéal suprême pour lequel ils œuvreront, comme s’ils étaient prééternels à mon instar, de même que toi et moi sommes ensemble bien avant l’éternité.

Cela dit, l’apôtre Paul avoue que ce monde dispose d’une certaine sagesse, dont « la sagesse du discours ».[1] Or il est évident que le monde ne connut pas Dieu par une sagesse humaine, car « le Christ est la sagesse de Dieu et la puissance de Dieu ». Mais cela implique-t-il qu’entre ces deux sagesses tout échange est impossible, que la disparité demeurera à jamais entre le langage de l’homme déchu et celui de Dieu, et qu’un abîme sépare les saints des pécheurs? Question assez difficile! Mais si l’on perçoit que la Parole de Dieu exprime son autorité dans le monde et que la vérité de Dieu est la Vérité propre, il n’y a aucun lieu de compromis entre la position de Dieu et celle de l’homme, dans toutes circonstances.

Il est quand même très séduisant de substituer la parole des hommes à celle de Dieu: or, en cela même réside le compromis, la déchéance vers un niveau inférieur, où l’on se sert de la logique humaine pour couvrir la logique divine, pour la celer. Alors on se persuade d’agir en personne sage et charitable qui ne fait que veiller aux intérêts des hommes. Dès lors, la logique de ceux qui ont acquis la sagesse profane raisonne comme il suit: tels sont les hommes, et telle leur conception des choses. Que l’on se montre condescendant. En réalité, les choses prennent la tournure suivante: on adopte la sagesse de ce monde tout en se prenant pour des serviteurs de la vérité. Mais quelle illusion! Car la tour de Babel s’est effondrée et les langues furent brouillées; on est désormais un homme de cette terre dont la boue recouvre le peu de lumière qui lui restait.

Par contre, savoir user des formules, des manières, et des biais de ce monde comme truchements de la Parole de Dieu est autant l’œuvre accomplie en l’homme par la grâce divine que le fruit de sa vigilance pour conserver des positions sans tâches. Etre un humain qui aspire au divin en tout engagement, en vue de sanctifier ses frères dans la vérité, dans le refus de toute rétribution personnelle et de toute fausse complaisance permet de bien maîtriser la sagesse de ce monde sans s’y soumettre.

Comment donc changer ce monde de péchés? Ni par un cerveau de génie, ni en multipliant ces génies conçus dans l’iniquité, nés et élevés dans le péché. Le monde peut être changé par ceux qui s’exposent au fouet quotidien des Paroles de vérité, pour que les péchés ne s’infiltrent plus dans leur chair. Ils sont alors des témoins de vérité; rien ne les en sépare. C’est par une moindre ingéniosité et une profusion de vérité que le monde est sauvé; par ceux qui mendient la splendeur des saints. Ainsi le Sauveur se manifestera brillamment dans la multitude qui introduira son royaume dans ce monde d’ici-bas.

Traduit par Monastère de Kaftoun

Original Text: « مملكة المسيح » –An Nahar- 14.05.2011


Continue reading
2011, An-Nahar, Articles

Thomas: apôtre du doute et de la certitude / le 30.04.2011

Dans mon Eglise, le dimanche qui vient demain s’appelle «Dimanche de Thomas», et le péricope évangélique en expose la problématique. Mais avant d’en venir sur son contenu selon l’Evangile de St Jean, je dirais d’abord que je trouve chimérique de discourir sur la simplicité d’esprit chez les Apôtres. De telles choses se rencontrent parfois en littérature religieuse générale, en vue d’impliquer que toute connaissance humaine est reçue de Dieu, et que sans lui les hommes ne savent rien.

Disons d’abord qu’il n’existe pas un juif qui n’aurait étudié l’Ecriture sainte à des degrés différents, dont le moindre serait dans les écoles primaires. D’ailleurs, le Nouveau Testament est loin de montrer que les disciples de Jésus étaient des ignorants, seraient-ils des pêcheurs. En déclarant au Seigneur: «Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant», St Pierre comprenait au moins le sens du mot Christ, qui appartenait à la théologie juive de l’époque, de même que le terme Fils de Dieu. Certes, ses paroles étaient inspirées, mais cette inspiration n’exclut nullement l’élément rationnel.

Par la suite, il y eut une mésentente entre l’Apôtre et son Maître, concernant la mort de ce dernier. Tout au long de l’évangile, les Apôtres ne se montrent point crédules; ils ne font pas signe de croire en la portée spirituelle du message de leur Maître. Même après la Résurrection, ils pensaient toujours qu’il rétablira le royaume d’Israël. Cette confusion entre les Apôtres et le Seigneur sur la nature du message de ce dernier donne à penser qu’ils n’étaient pas des naïfs.

En outre, rien n’indique que les Douze étaient à un niveau égal de culture. D’abord, ils n’étaient pas tous des pêcheurs. Matthieu était chef de collecteurs d’impôts; il était donc initié à la comptabilité. En lisant son Evangile, on le trouve saturé de ses connaissances vétérotestamentaires, qu’il n’a pas nécessairement acquises après la Mort du Seigneur.

C’est dans cette perspective que je voudrais envisager le cas de Thomas, concernant sa relation avec son Maître, avant la Résurrection. L’Evangile de Jean le cite à maintes reprises, et l’on perçoit sa foi dans le récit de la résurrection de Lazare. Mais, qu’est-ce qui s’est passé par la suite?

Le paragraphe qui suit le récit de la résurrection relate qu’ils étaient réunis à cause de la crainte qu’ils avaient des Juifs. En effet, il ne suffisait pas aux criminels d’assassiner le chef de clan. Ils devaient éliminer son nom même en éliminant ses partisans, si possible, ou quelques uns, pour le moins. A ce moment, Jésus vint, se présenta au milieu d’eux, et leur donna la paix de sa Résurrection. Ensuite, il leur montra ses mains et son côté. La foi n’est ni une chose arbitraire, ni une fiction. Il leur était nécessaire de voir le même homme qu’ils avaient vu sur la croix. Les gens ne peuvent croire un être fictif. Il devait leur révéler qu’ils n’étaient pas en proie à une illusion due à la peur collective. Leurs yeux étaient dans la nécessité de voir les parties palpables de son corps. Or, cette vue leur suffit; elle leur affirmait qu’ils avaient vu le Seigneur. Cela confirme cette conviction que je tire des paroles de l’Evangile: que les Douze n’avaient pas l’esprit ingénu. Combien de conversations entre eux et lui démentent qu’ils aient leur candeur!

Dès lors, la grande question serait celle-ci: pourquoi avoir choisi des pêcheurs pour partager sa prédication? La réponse la plus évidente serait qu’ils étaient des gens de son pays. Qui se réfère à une carte du Lac de Tibériade et des bourgades qui l’entouraient saura que Pierre et André, comme Jacques et Jean les fils de Zébédée, provenaient de ces villages.

Par ailleurs, il s’agit d’un message pour les cœurs, plein de tendresse et de compassion, d’un message échangé parmi les pauvres. Tout simplement, Jésus n’alla pas chercher les docteurs de l’Ancien Testament en Galilée. D’ailleurs l’Evangile les taxe d’arrogance et d’hypocrisie, pour la plupart. Leurs cerveaux ne communiquaient pas avec leurs cœurs pour en puiser de l’amour. Or Jésus de Nazareth connaissait sa capacité de faire jaillir l’amour dans les cœurs des gens aux humbles métiers, et de ceux qui savent manger le même pain que les pauvres.

Il fit son apparition dans une salle que je présume appartenir à un ami des disciples, car ceux-ci n’avaient pas de demeure à Jérusalem. Ils le virent lorsqu’il leur apparut, le soir du jour de la Résurrection. Lorsqu’il se présenta à eux, et qu’ils l’eurent reconnu, il souffla et leur dit: «Recevez le Saint-Esprit». Est-ce là la pentecôte mentionnée dans l’Evangile de Jean? La victoire de Jésus sur la mort ne se traduit pas uniquement par ses apparitions à ses amis- desquelles on compte onze. Ce triomphe est également traduit dans le pouvoir des disciples de remettre les péchés des hommes, c’est-à-dire de les transférer, par le repentir, au Nouveau Testament. L’innovation remarquable apportée par le Nouveau Testament est le pouvoir du Christ de remettre les péchés, ce qui était absolument inconnu dans l’Ancien Testament. Jamais un prophète ni un rabbin en Israël ne remit aux gens leurs péchés.

Lors de cette première apparition, Thomas n’était pas avec eux. Lorsqu’il les eut rejoints, les disciples lui dirent: «Nous avons vu le Seigneur». Alors, il leur dit: «Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point». Dans une perspective contemporaine, on admet se trouver devant un esprit critique apprécié par toute mentalité moderniste. L’événement dont il s’agit est la Résurrection, d’où l’exigence d’examiner la vision en question. Celui que vous affirmez être le Seigneur est-il bien l’homme que certains parmi nous ont vu fixé sur la croix, et d’autres, gisant dans la tombe? Je ne voudrais point être en proie à quelque illusion. Il faut bien prouver la Résurrection. Ce Thomas dont la main voulait sonder le Sauveur fut réprimandé par ce dernier, qui lui dit : «Avance ici ton doigt, et regarde mes mains; avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté; et ne sois pas incrédule, mais crois».

Rien ne suggère que l’Apôtre toucha et sonda le Maître, comme il en avait exprimé le désir. Il vit la lumière inonder le visage, les mains, les yeux et les vêtements du Seigneur. Avec les yeux du cœur, il contempla l’objet de son aspiration, et confessa sur le champ: «Mon Seigneur et mon Dieu!» Se voyant dans l’impossibilité de pénétrer les attributs du Seigneur et sa divinité, il retrouva son amour initial.

Cependant, serait-il incrédule, aurait-il insisté ainsi à voir le Seigneur? En fait, il n’avait pas cru au témoignage des Apôtres, qui avaient vu les stigmates de la Passion. C’est dire que les paroles de ceux qui vécurent auprès du Seigneur nous suffisent. Les paroles de toute leur génération sont celles du Saint Esprit.

Thomas est surtout important car il n’a pas voulu lâcher prise de sa rationalité. Ensuite, il est important pour avoir reçu la lumière du Christ. Sa perception visuelle était pour lui source de conviction. Or une vision est accordée par son objet même; elle n’a pas besoin de la perception sensorielle.

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: «توما رسول الشك واليقين» – AnNahar-30.04.2011

Continue reading
2011, An-Nahar, Articles

L’entrée à Jérusalem / le 16.04.2011

Jésus monta de Galilée à Jérusalem, celle qui tue les prophètes. Là, il devait mourir; c’était son destin. Ses fidèles l’accueillirent, le louant par des versets de l’Ecriture Sainte. Il avait accepté sa mort. «Et moi, après que j’aurai été élevé de terre, je tirerai tout à moi.» Ils trouveront la foi après qu’il fut tué, car, dès l’instant même de sa mort, il soufflera en eux son Esprit.

Dans l’attente de sa mort, son enseignement proliféra, intense. Lorsqu’il lava les pieds des disciples, durant la Cène, son enseignement prit la forme d’un acte. L’Evangile de Jean n’indique pas la nature de la Cène, mais rapporte que «Judas, ayant pris le morceau, se hâta de sortir. Il était nuit.[1]» Il faisait nuit à l’extérieur; il faisait nuit dans son cœur. Toutes les ténèbres cosmiques encerclèrent Judas. Qui connaît le Christ et le trahit, devient du néant dans les ténèbres.

Avec Jean, je m’arrête au IVème Evangile. Je tente de rejeter la nuit en cette semaine sainte qui approche, et fais une lecture de l’entretien dernier de Jésus avec ses disciples[2]. Espérant y adhérer, je cherche à m’épargner le Jugement dernier et éviter même d’être traduit devant le tribunal. C’est pour cette raison que Jésus commence son discours ainsi: «Que votre cœur ne se trouble point…croyez en moi…Je suis le chemin, la vérité, et la vie.» Je suis votre chemin vers le Père. Ce que vous entendez n’est point un simple discours catéchétique ou des spéculations personnelles. Je suis la vérité et la vie que le Père déverse au-dedans de vous. La vérité ne s’élève pas au-dessus de mes paroles, ni ne les passe à l’épreuve. M’accepter, c’est accepter Dieu même. La vérité ne se tient pas en face de Dieu. Elle est en lui, loin de lui faire face. Or tout cela exige que je meure. Sans cette mort, le monde ne saurait apprécier que mon ardente passion envers vous s’unisse à la vôtre envers moi. Après quoi, lorsque je ressusciterai d’entre les morts, la mort périra.

Suite à cela, Jésus dit: «Nul ne vient au Père que par moi.» Ainsi, à celui qui me connaît, je révèlerai l’Esprit, les actes, les attributs, et les énergies de Dieu. C’est ainsi qu’on voit le Père, puisque nul ne peut le regarder de ses propres yeux et vivre. Oubliant cela, Philippe dit: «Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit.» Le Seigneur répondit: «Celui qui m’a vu a vu le Père.» Le Père n’est autre que l’amour, comme dit St Jean l’Ami du Seigneur, qui déclare: «Dieu est amour.» Et les Saints Pères de commenter: «L’amour, dans cette parole, n’est pas un nom ou un attribut de Dieu, mais son essence même.» Tous les actes divins, soient-ils cités ou non dans les Saintes Ecritures, voire tous les actes attribués au Seigneur, furent accomplis par le Christ dans le corps. Il n’y a aucune différence entre un acte divin et un acte du Christ quant à la nature et à la portée; c’est pourquoi il lui fut possible de dire: «Celui qui m’a vu a vu le Père.» Aussi, afin que personne ne s’imagine qu’il y ait une distinction entre les actes du Christ et ceux du Père, ou qu’un abîme sépare les actes du Père et ceux du Christ, ce dernier ajouta: «Croyez-moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi.» Si le Père lui était supérieur ou antérieur, Jésus ne serait pas en lui.

#   #   #

Mais comment donc s’élever plus que des paroles telles «je suis en mon Père, vous êtes en moi, et je suis en vous»?! Ici, l’amour de Dieu pour son être s’incline devant son amour des hommes, alors que son amour des hommes est porté plus haut. Cet amour tient toute sa ferveur de ce qu’il se maintient, malgré sa descente, en position supérieure: «Celui qui m’aime sera aimé de mon Père, je l’aimerai, et je me ferai connaître à lui.» Il n’ya plus de distinction entre l’amour qui descend et celui qui se maintient en sublime hauteur, c’est-à-dire entre l’amour de Dieu pour l’homme et la réception par l’homme de cet amour.

Par l’unité d’amour, le Christ transcende le caractère double de ces deux entités que sont lui-même et son peuple. Dans cette seconde partie du dernier entretien, qui porte sur l’unité de l’amour clairement exprimé, il se révèle lui-même comme l’auteur de cette unité, se désignant comme le ‘cep’, et nous appelant les ‘sarments’. Les sarments sont constamment fixés au cep. Dans ce chapitre, l’image de l’unité prend source dans le mouvement du Père vers le Christ, et celui du Christ vers les croyants. Ensuite, le Christ  déclare donner sa vie pour ces derniers, pour mieux préciser l’image de son amour, et insiste à ce que cet amour soit diffusé parmi eux, avant d’aborder leur vie en ce monde, désignant ainsi les persécutions. Pourtant, il promet qu’il les raffermira grâce au Saint-Esprit. Dans ce dernier entretien, tout le langage qui concerne le Saint-Esprit implique que le Christ demeure le Bien-aimé du Père par l’Esprit Saint.

En fin de compte, on arrive à la prière sacerdotale. Jésus y parle de sa gloire en toute profusion: «Je t’ai glorifié sur la terre.» L’expression est johannique par excellence! Jésus la répète dans l’Evangile de St Jean depuis les noces de Cana en Galilée.

Ayant dit tout cela, Jésus sortit avec ses disciples et traversa la vallée du Cédron. C’est une pente abrupte, dont j’ai eu la bénédiction de parcourir le chemin poussiéreux, en 1947, un an avant l’occupation de la Terre Sainte. De là, Jésus marcha vers sa mort glorieuse, à la lumière de laquelle nous participerons tout au long de la semaine prochaine. De ses paroles, je retiens aujourd’hui «Mon royaume n’est pas de ce monde». Il s’agit d’un royaume différend, qui s’établit dans le cœur, dès que l’on se met à écouter, en chaque instance, les paroles du Sauveur. Ce dernier nous porte à témoigner pour la vérité, comme il l’avait fait lui-même. Lorsque Pilate lui demanda «Qu’est-ce la vérité?», il ne dit rien. La vérité n’est pas une théorie qu’on explique. Lui-même avait déjà dit qu’il était la Vérité en personne. Que l’on écoute sa parole, que l’on s’y soumette, il ne reste plus de distance entre soi-même et la plus grande vérité.

Dans le récit de la Passion, l’attention du lecteur est attirée par cette phrase: «Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré au sort ma tunique.» Il était nécessaire de ne rien lui laisser dessus, pour l’humilier davantage. Mais pourquoi ce détail si menu rapporté par l’Evangéliste: «Sa tunique était sans couture, d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas»? Ils ne purent donc la diviser. Revisitées ultérieurement, ces paroles paraissent figuratives. Personne ne peut diviser l’habit du Christ, car son unité demeure à jamais. Qui outrage le corps du Christ décide de sa propre fin.

La dernière parole de Jésus fut: «Tout est accompli.» Selon l’exégèse commune, cela signifie «J’ai accompli les prophéties.» Elles me concernaient toutes, d’une façon ou d’une autre, que ce soit en un sens général ou particulier. Or, ce «Tout est accompli» indique que tout ce que l’on exprime de beau, d’honorable, et de pur dans les systèmes philosophiques, dans la littérature et l’art des diverses civilisations, comme dans toute pensée lucide, trouve sa plénitude et sa gloire en ce corps couvert de sang, fixé sur la croix. Tout fut accompli au Golgotha, si bien qu’il resplendit de gloire.

Après cette dernière parole, l’Apôtre Jean énonce «Et, baissant la tête, il rendit l’esprit.» En réalité, un corps agonisant rend l’âme avant de baisser la tête. Pourquoi l’Evangéliste renverse-t-il l’ordre de la nature en plaçant le fait de rendre l’esprit après celui de baisser la tête? J’ai l’intuition que l’Evangéliste voulait insinuer par là que Jésus, trépassant, non seulement rendit l’âme humaine, mais aussi l’Esprit qu’il portait en lui-même. Ainsi, lors de sa mort eut lieu la première Pentecôte.

En ce jour du Vendredi Saint, tout atteignait son paroxysme.


[1] Jn13,30 (Version L.Segond). (N.d.T)

[2] Jn13-17(N.d.T).

Traduit par les moniales du Couvent N.D.de Kaftoun

Texte original: « الدخول إلى أورشليم »-An Nahar-16.04.2011

Continue reading
2011, An-Nahar, Articles

La Crainte de la Mort / le 19.03.2011

Rien n’est comparable à la crainte de la mort. La mort est l’ennemi, et les autres inimitiés n’en sont que les préparatifs. Notre antagonisme envers la mort viendrait du fait que nous ne savons pas l’attendre, car nous ne connaissons ni le jour ni l’instant de sa venue. Une maladie terrible vous atteint et vous restez en vie, mais vous pouvez disparaitre sans cause aucune.

Les parents et les amis d’un défunt perçoivent son départ comme un châtiment qu’ils attribuent à Dieu. Ils l’expriment ainsi «Dieu donne la vie et la reprend», car un tel événement ne peut survenir que par Celui qui est cause de tout. La fonction du Créateur n’est-elle pas d’être l’origine de toute chose? La chose signifie l’être et le non-être. Cette croyance implique que Dieu a une stratégie de supprimer la vie comme de la conserver. Cela veut dire, plus simplement, que le Créateur tient, depuis l’éternité, un registre où il a écrit les noms. La question est de savoir pourquoi Dieu s’occupe de nous jusqu’à ce qu’on devienne centenaires ou plus, mais aussi pourquoi nous abandonne-t-Il comme l’exprime la croyance populaire? Croire en l’abandon de Dieu n’implique-t-il pas qu’Il prend tel ou tel parti?

En vérité, nous ne connaissons pas les intentions divines, nous sommes dans une totale ignorance devant un fait inévitable. Je concède que ceci soit effrayant et cette crainte s’intensifie si nous croyons que Dieu est la cause de notre disparition de cette existence. Nous changeons complètement d’opinion si nous croyons que Dieu aime notre pérennité, il n’a aucunement une position aléatoire et ne possède point un registre où rechercher ton nom et l’heure de ta mort. Dieu n’est pas versatile. Le secret de la mort nous demeure caché et ne sera dévoilé qu’au jour ultime.

Dans le Coran (39, 42) «Allah reçoit les âmes au moment de leur mort». Il y a une distinction entre la séparation de l’âme du corps et le recouvrement par Dieu de cette âme. Cette partie du verset montre que nous faisons face à deux choses: d’une part la mort des âmes et d’autre part la récupération par Dieu de ces âmes séparées du corps. Dieu reprend à l’homme ce qu’Il y a déposé. C’est Sa fonction. Pourquoi ces âmes Lui reviennent-elles? Il ne semble pas qu’il y ait de réponse à cette question.

Je n’ai rien à voir avec le destin décidé par Dieu –selon la théologie musulmane-. Je m’en tiens à une lecture indépendante qui me démontre la différence entre le décès et ce que la Bible nomme «la mort des âmes», pour dire que les âmes vont à Dieu telles qu’elles sont, et que Dieu les accepte dans sa miséricorde. Cette acceptation est tout pour le croyant.

Comprendre les causes biologiques de cet événement n’est pas une consolation pour le croyant. La tristesse est telle, car en vérité la connaissance biologique de la séparation n’est que supposition, la supposition scientifique ne console pas, car l’être aimé est parti et nous ne voulions pas qu’il parte.

Tout réside dans le fait que nous refusons l’absence. La douleur provient de ce que l’être présent à nos yeux, ne l’est plus. Tout est dans la rencontre permanente des yeux et des autres sens. Etre c’est adhérer. Nul n’accepte l’absence. La douleur se manifeste à la mesure de l’amour. L’univers ne se base pas sur la compréhension mentale. Pleurer est constatation d’incompréhension.

Admettre que l’être disparu est en état d’absence du regard et de la mémoire est le début de la libération de son image qui enchaine. Il serait vain de transposer cette image du regard au conscient. Ceci nous enchainerait davantage et nous garderait dans les éléments de la mort. On doit se libérer des morts, car la vie n’est qu’en Dieu. Si nous déposons les morts à la garde de Dieu, dans la réalité de Son amour, nous les aurions élevés à la Vérité. Nous avons beaucoup entendu dire des morts tragiques de la guerre que tel ou tel martyr est vivant en nous. Si ce mort est vivant en nous, nous sommes donc ses esclaves. Nous sommes appelés à nous libérer de tous les morts, à les rencontrer uniquement dans la prière, c’est-à-dire dans le geste de les pousser vers Dieu. Ils n’ont pas besoin de nous mais de la miséricorde divine.

Ce que les chrétiens nomment la communion des saints n’est pas se souvenir des disparus. C’est uniquement une communion dans la sainteté. Les Églises qui croient en l’intercession ne s’appuient pas sur les réactions émotionnelles, mais sur l’Esprit Saint qui purifie toutes les âmes et en fait une Église, une.

En s’appuyant sur ce qui précède, l’effort qui doit être fourni est de voir notre disparu bien-aimé appuyé sur la poitrine du Maitre. La Cène est pérenne et dans notre détachement de ce monde, nous sommes à l’écoute du cœur du Seigneur et c’est là le début de la compréhension qui nous élève vers le Père dans la présence Duquel nous nous appuyons sur la miséricorde dont Il nous comble. Dans le Royaume, nous goûtons peu à peu à la résurrection. La résurrection n’est pas un temps, c’est une tendresse. Et si nous espérons le pardon, il nous enveloppe dès que l’âme quitte le corps, car il est impossible lors de la séparation de se trouver face au néant. Dès le premier instant, nous sommes dans la vision, la résurrection nous engloutit et nous pénétrons dans la Pâque.

Notre vie pascale n’est pas ajournée, mais notre unique Pâque est révélée à la résurrection ultime dans l’illumination de l’amour de Dieu pour nous et notre amour pour Lui.

Dans cette optique, la gloire n’est pas fractionnée, c’est un contenant immense. Celui qui peut vivre entièrement cette conviction ne meurt pas.

Traduit par Claude Nahas

Texte Original: « رهبة الموت » –Nahar- 19.03.2011

Continue reading
2011, Articles, Raiati

Le Dimanche de l’Orthodoxie / le 13.03.2011 / N*11

Après que nous avons commencé le carême dimanche dernier et pratiqué quelque austérité et abstinence, et après que nous ayons intensifié nos prières, L’Eglise a décidé de consacrer ce dimanche pour nous rappeler que nous jeûnons dans le but de renforcer notre foi, nommant ce dimanche: dimanche de l’Orthodoxie _ un mot grec signifiant l’opinion droite. Donc si ta croyance en Dieu n’est pas droite, ton jeûne sera dérisoire.

Et dans l’Epître d’aujourd’hui, l’Eglise a évoqué des saints de l’Ancien Testament et nous a rappelés leurs souffrances (cordage des membres, fustigation, moquerie, fouettement, emprisonnement, lapidation, mort par l’épée…). Et l’Epître déclare qu’ils sont tous reconnus pour leur foi.

Par ailleurs, l’Eglise a placé au deuxième dimanche du Carême la commémoration de saint Grégoire Palamas (XIVe siècle), qui a clarifié la foi orthodoxe d’une façon forte dans son enseignement sur la Grâce Divine incréée.

Tandis que le chapitre de l’Evangile relate l’élection des Apôtres selon Saint Jean. Le premier mentionné parmi eux est Philippe de Beit Saïda (différente de Saïda, au Liban). De cette même ville, étaient André et son frère Pierre. L’Apôtre trouve une autre personne que Jésus ajoute aux Douze. Celui qui croit transmet sa foi à l’autre. Nathanaël était le quatrième à être choisi, ce dernier avait refusé qu’un prophète fût sorti de Nazareth.

Cependant, Jésus l’a accepté. Et le Seigneur s’est révélé à celui qui avait douté lui et ce dernier le confesse: «Tu es le Fils de Dieu, Tu es le roi d’Israël». Le Seigneur commente en disant «Oui, je vous le déclare, c’est la vérité: vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme!»

Le Christ est le joignant entre le Ciel et la Terre et Lui seul est le médiateur entre Dieu et les hommes. Telle est notre foi. L’Orthodoxie est résumée par ces mots.

Les Pères de l’Ancien Testament ont perçu le Christ et ont alors cru en Celui qui allait venir. Tandis que nous, nous croyons qu’Il est venu. C’est la même foi. Pourtant, nos Ancêtres «n’ont pas obtenu ce que Dieu avait promis. En effet, Dieu avait prévu mieux encore pour nous et il n’a pas voulu qu’ils parviennent sans nous à la perfection». Etant donné que personne n’atteindra le salut avant de voir la croix et la résurrection. Les Pères de l’Ancien Testament ont vu le Christ, par la prophétie. Nous L’avons vu à travers Son Evangile, donc à travers ce qui a été réalisé.

Les Apôtres et les frères L’ont perçu des yeux. Nous ne l’avons pas perçu de nos yeux. Nous L’avons accepté grâce aux Apôtres qui nous L’ont annoncé dans l’Évangile et nous avons cru en Lui, en l’Eglise qu’Il étreigne et Elle qui Le transmet par la prédication et les sacrements.

Le dimanche de l’Orthodoxie associe ceux qui L’ont perçu physiquement et ceux qui ne L’ont pas vu d’une manière physique. Nous espérons que le Seigneur nous garde dans la foi orthodoxe et nous éloigne de l’hérésie, de la délinquance et de la déviance. Ceci nécessite un travail assidu pour maintenir notre lecture religieuse continue, notre participation aux divins offices et aux différentes prières, surtout tout le long de cette saison sainte durant laquelle nous nous préparons pour le jour de Pâques.

Donc notre appel est pour un bon carême et pour une lecture qui sanctifie l’âme et renouvelle sa vigilance. Dieu se complait en nous de nous si nous jeûnons comme des frères avec toute l’Eglise afin de nous diriger ensemble vers la résurrection.

Traduit par Salim Makhoul

Texte original: « أحد الأرثوذكسية » – 13.03.2011-Raiati no11

Continue reading
2011, An-Nahar, Articles

Voici venir le Carême / le 05.03.2011

Après-demain, les Eglises d’Orient franchiront ensemble le seuil du Carême, animées par la foi que c’est leur chemin vers Pâques. Pâques[1] est la promesse du passage des ténèbres à la lumière. Or, de ces ténèbres, la nuit fut une seule fois dissipée: lorsque le Christ ressuscita d’entre les morts et que, dès lors, nous goutâmes à la vie nouvelle par sa Résurrection. Dans le christianisme, nous n’aurons rien d’autre à savoir, car nul autre mystère n’est venu sur nous du ciel, ni nous reçûmes d’autre enseignement catéchétique. Mais comment donc s’appliquer à ce qui vient du ciel? Comment l’incarner? Comment former en soi l’image de ce qui appartient aux tréfonds de Dieu et au comportement de son Fils, et s’identifier à son parcours, tel que s’abolit la distinction entre ce qui est exclusivement de Dieu, et ce qui est de soi-même? La question ne tient plus quand on considère que la pleine perfection s’obtient en s’approchant du Seigneur, ce qui n’est autre, en réalité, que le fait d’être abordé par lui. Le désir est mutuel. Ce désir qu’on ressent est le don de Dieu, qui s’offre lui-même, n’ayant autre que soi-même à offrir. Le Seigneur jugea qu’en percevant ce cadeau qu’il offre, voire en percevant que c’est lui qui s’offre, on progresse en lui et par lui.

On n’est pas censé sortir de soi pour aller vers lui; la rencontre s’effectue au-dedans. S’enfoncer dans son for intérieur pour l’accepter, et le recevoir, équivaut à être reçu par lui dans l’abondance de sa lumière. C’est d’emblée le poursuivre, et s’unir à lui. A vrai dire, le monothéisme consiste en cela même, en ce que Dieu ne reste pas figé dans sa sublimité, ni l’homme dans son infériorité, sans que l’un des deux ne traverse l’abîme. Obstruer cet abîme, revient à la condescendance de Dieu vers l’homme, et à l’ascension de ce dernier vers Dieu, en transcendant l’espace et le temps, au sein d’une relation gracieusement accordée par le Seigneur. Du ciel de sa perfection, Dieu n’aura jamais besoin de s’exercer à cette relation, alors que l’homme s’y exercera en tant que créature. Pour être adopté en fils bien-aimé, il aura à développer son humanité jusqu’à ce que le Seigneur y trouve son bon plaisir. Or le Carême est une autre tentative en vue de cette progression, considérée par Dieu comme un don à l’homme, et reconnue par ce dernier comme une requête de la grâce. Tout cela est un exercice par l’homme, en Dieu. Certes, l’homme s’enrôle dans une lutte pour Dieu, mais celui-ci le prend dans son étreinte, puisqu’il n’a nul besoin de lutter. C’est donc un épanchement de sa tendresse, pour faciliter le chemin à l’être humain qui lui dit: «Facilite mon parcours selon tes paroles; que nul péché ne me tyrannise. Délivre-moi de l’abus des hommes, afin que je garde tes commandements».

#  #  #

Toute cette question de jeûne consiste à garder ses commandements. «Celui qui m’aime gardera mes commandements». Le jeûne est donc un exercice à la portée profonde, plus consistant qu’une simple abstention, ou un régime alimentaire. «Ce n’est pas un aliment qui nous rapproche de Dieu: si nous en mangeons, nous n’avons rien de plus; si nous n’en mangeons pas, nous n’avons rien de moins». (1Co 8: 8) S’abstenir de manger selon une certaine règle n’englobe pas toute la signification du jeûne. Ces règles sont d’ailleurs diverses, selon les différentes cultures religieuses. Toutes comportent une abstention de manger pendant une certaine période, interprétée comme un moyen de contrôler les désirs de l’homme, et de les surveiller, comme une façon d’acquérir de l’autorité sur son corps, en vue de la liberté de l’âme, pour qu’elle soit délivrée de la gastrimargie. Nos Saints Pères ascètes en disent long sur ce vice; s’en émanciper est, pour eux, une condition de se libérer des autres convoitises. Telle est l’expérience des hommes spirituels, et de tout ceux qui ont longtemps pratiqué le jeûne, à condition de s’adonner aux prières intenses, et à la lecture de la Parole divine, qui forme une base solide pour connaître Dieu.

Selon la Sainte Bible, jeûne et prière se rejoignent jusqu’à s’entremêler et devenir inséparables, selon un rythme délimité dans le temps par telle ou telle autre religion, ou confession. D’où des normes spirituelles et psychiques se reliant souvent aux traditions, auxquelles il serait néfaste de faillir. La ferveur dans la prière, par exemple, ainsi que la préparation à la fête de Pâques ou à la messe du Dimanche, sont désormais des fondements auxquels se rattache l’âme de l’orant; il serait difficile de les renverser, en sauvegardant sa stabilité intérieure. La subversion des normes héritées de l’expérience des saints met l’âme en danger, et menace de porter à considérer la vie spirituelle comme indépendante du corps. Or, ce corps est essentiel dans notre constitution, surtout qu’il porte l’âme pénitente. Cette union des deux les ravive mutuellement, et crée entre eux une relation pacifique, qui va jusqu’à la réconciliation.

#  #  #

L’adhérence du jeûne à la prière résulte du fait qu’en dévidant le corps des aliments, il faut remplir l’être de la Parole divine, faute de quoi on aboutit au vide complet. L’esprit invoque l’esprit; autrement dit, quand Dieu se déverse en l’homme, c’est soi-même qu’il interpelle. Alors l’homme s’élève vers lui.

Nonobstant, toutes les saisons de Carême portent cet aspect assez important qu’on jeûne avec les frères. Tous ensembles, vous allez vers Pâques. Tous ensembles, vous vous purifiez autant que la grâce de Dieu se déverse sur l’Eglise; celle-ci devient alors un seul être pascal, témoin de son renoncement à tout ce qu’elle a de terrestre, pour devenir la Lumière du Christ.

En réalité, l’Eglise entame cette lutte, qui la met à l’unisson, pour devenir la fiancée du Christ. La réalité de Pâques ne se limite pas à la fête. Il s’agit de se fiancer au Christ par des noces éternelles. Cela exige que l’on devienne pour autrui, tout abstinent, tout implorant, tout pauvre en Dieu, ce Dieu qui nous aime dans son Unicité. Seul le Dieu unique est capable de nous unir à lui, et de nous réunir ensemble, par peur de nous voir dispersés, pour que nous joignions les mains devant sa Face, et que nous cheminions vers lui. Nous apprendrons ainsi à être pauvres en Dieu, et qu’il est notre seul besoin.


[1] En hébreu, Pâques signifie «passage». (N.d.T.)

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « الصوم آتٍ » – Nahar- 05.03.2011

Continue reading