Jésus monta de Galilée à Jérusalem, celle qui tue les prophètes. Là, il devait mourir; c’était son destin. Ses fidèles l’accueillirent, le louant par des versets de l’Ecriture Sainte. Il avait accepté sa mort. «Et moi, après que j’aurai été élevé de terre, je tirerai tout à moi.» Ils trouveront la foi après qu’il fut tué, car, dès l’instant même de sa mort, il soufflera en eux son Esprit.

Dans l’attente de sa mort, son enseignement proliféra, intense. Lorsqu’il lava les pieds des disciples, durant la Cène, son enseignement prit la forme d’un acte. L’Evangile de Jean n’indique pas la nature de la Cène, mais rapporte que «Judas, ayant pris le morceau, se hâta de sortir. Il était nuit.[1]» Il faisait nuit à l’extérieur; il faisait nuit dans son cœur. Toutes les ténèbres cosmiques encerclèrent Judas. Qui connaît le Christ et le trahit, devient du néant dans les ténèbres.

Avec Jean, je m’arrête au IVème Evangile. Je tente de rejeter la nuit en cette semaine sainte qui approche, et fais une lecture de l’entretien dernier de Jésus avec ses disciples[2]. Espérant y adhérer, je cherche à m’épargner le Jugement dernier et éviter même d’être traduit devant le tribunal. C’est pour cette raison que Jésus commence son discours ainsi: «Que votre cœur ne se trouble point…croyez en moi…Je suis le chemin, la vérité, et la vie.» Je suis votre chemin vers le Père. Ce que vous entendez n’est point un simple discours catéchétique ou des spéculations personnelles. Je suis la vérité et la vie que le Père déverse au-dedans de vous. La vérité ne s’élève pas au-dessus de mes paroles, ni ne les passe à l’épreuve. M’accepter, c’est accepter Dieu même. La vérité ne se tient pas en face de Dieu. Elle est en lui, loin de lui faire face. Or tout cela exige que je meure. Sans cette mort, le monde ne saurait apprécier que mon ardente passion envers vous s’unisse à la vôtre envers moi. Après quoi, lorsque je ressusciterai d’entre les morts, la mort périra.

Suite à cela, Jésus dit: «Nul ne vient au Père que par moi.» Ainsi, à celui qui me connaît, je révèlerai l’Esprit, les actes, les attributs, et les énergies de Dieu. C’est ainsi qu’on voit le Père, puisque nul ne peut le regarder de ses propres yeux et vivre. Oubliant cela, Philippe dit: «Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit.» Le Seigneur répondit: «Celui qui m’a vu a vu le Père.» Le Père n’est autre que l’amour, comme dit St Jean l’Ami du Seigneur, qui déclare: «Dieu est amour.» Et les Saints Pères de commenter: «L’amour, dans cette parole, n’est pas un nom ou un attribut de Dieu, mais son essence même.» Tous les actes divins, soient-ils cités ou non dans les Saintes Ecritures, voire tous les actes attribués au Seigneur, furent accomplis par le Christ dans le corps. Il n’y a aucune différence entre un acte divin et un acte du Christ quant à la nature et à la portée; c’est pourquoi il lui fut possible de dire: «Celui qui m’a vu a vu le Père.» Aussi, afin que personne ne s’imagine qu’il y ait une distinction entre les actes du Christ et ceux du Père, ou qu’un abîme sépare les actes du Père et ceux du Christ, ce dernier ajouta: «Croyez-moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi.» Si le Père lui était supérieur ou antérieur, Jésus ne serait pas en lui.

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Mais comment donc s’élever plus que des paroles telles «je suis en mon Père, vous êtes en moi, et je suis en vous»?! Ici, l’amour de Dieu pour son être s’incline devant son amour des hommes, alors que son amour des hommes est porté plus haut. Cet amour tient toute sa ferveur de ce qu’il se maintient, malgré sa descente, en position supérieure: «Celui qui m’aime sera aimé de mon Père, je l’aimerai, et je me ferai connaître à lui.» Il n’ya plus de distinction entre l’amour qui descend et celui qui se maintient en sublime hauteur, c’est-à-dire entre l’amour de Dieu pour l’homme et la réception par l’homme de cet amour.

Par l’unité d’amour, le Christ transcende le caractère double de ces deux entités que sont lui-même et son peuple. Dans cette seconde partie du dernier entretien, qui porte sur l’unité de l’amour clairement exprimé, il se révèle lui-même comme l’auteur de cette unité, se désignant comme le ‘cep’, et nous appelant les ‘sarments’. Les sarments sont constamment fixés au cep. Dans ce chapitre, l’image de l’unité prend source dans le mouvement du Père vers le Christ, et celui du Christ vers les croyants. Ensuite, le Christ  déclare donner sa vie pour ces derniers, pour mieux préciser l’image de son amour, et insiste à ce que cet amour soit diffusé parmi eux, avant d’aborder leur vie en ce monde, désignant ainsi les persécutions. Pourtant, il promet qu’il les raffermira grâce au Saint-Esprit. Dans ce dernier entretien, tout le langage qui concerne le Saint-Esprit implique que le Christ demeure le Bien-aimé du Père par l’Esprit Saint.

En fin de compte, on arrive à la prière sacerdotale. Jésus y parle de sa gloire en toute profusion: «Je t’ai glorifié sur la terre.» L’expression est johannique par excellence! Jésus la répète dans l’Evangile de St Jean depuis les noces de Cana en Galilée.

Ayant dit tout cela, Jésus sortit avec ses disciples et traversa la vallée du Cédron. C’est une pente abrupte, dont j’ai eu la bénédiction de parcourir le chemin poussiéreux, en 1947, un an avant l’occupation de la Terre Sainte. De là, Jésus marcha vers sa mort glorieuse, à la lumière de laquelle nous participerons tout au long de la semaine prochaine. De ses paroles, je retiens aujourd’hui «Mon royaume n’est pas de ce monde». Il s’agit d’un royaume différend, qui s’établit dans le cœur, dès que l’on se met à écouter, en chaque instance, les paroles du Sauveur. Ce dernier nous porte à témoigner pour la vérité, comme il l’avait fait lui-même. Lorsque Pilate lui demanda «Qu’est-ce la vérité?», il ne dit rien. La vérité n’est pas une théorie qu’on explique. Lui-même avait déjà dit qu’il était la Vérité en personne. Que l’on écoute sa parole, que l’on s’y soumette, il ne reste plus de distance entre soi-même et la plus grande vérité.

Dans le récit de la Passion, l’attention du lecteur est attirée par cette phrase: «Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré au sort ma tunique.» Il était nécessaire de ne rien lui laisser dessus, pour l’humilier davantage. Mais pourquoi ce détail si menu rapporté par l’Evangéliste: «Sa tunique était sans couture, d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas»? Ils ne purent donc la diviser. Revisitées ultérieurement, ces paroles paraissent figuratives. Personne ne peut diviser l’habit du Christ, car son unité demeure à jamais. Qui outrage le corps du Christ décide de sa propre fin.

La dernière parole de Jésus fut: «Tout est accompli.» Selon l’exégèse commune, cela signifie «J’ai accompli les prophéties.» Elles me concernaient toutes, d’une façon ou d’une autre, que ce soit en un sens général ou particulier. Or, ce «Tout est accompli» indique que tout ce que l’on exprime de beau, d’honorable, et de pur dans les systèmes philosophiques, dans la littérature et l’art des diverses civilisations, comme dans toute pensée lucide, trouve sa plénitude et sa gloire en ce corps couvert de sang, fixé sur la croix. Tout fut accompli au Golgotha, si bien qu’il resplendit de gloire.

Après cette dernière parole, l’Apôtre Jean énonce «Et, baissant la tête, il rendit l’esprit.» En réalité, un corps agonisant rend l’âme avant de baisser la tête. Pourquoi l’Evangéliste renverse-t-il l’ordre de la nature en plaçant le fait de rendre l’esprit après celui de baisser la tête? J’ai l’intuition que l’Evangéliste voulait insinuer par là que Jésus, trépassant, non seulement rendit l’âme humaine, mais aussi l’Esprit qu’il portait en lui-même. Ainsi, lors de sa mort eut lieu la première Pentecôte.

En ce jour du Vendredi Saint, tout atteignait son paroxysme.


[1] Jn13,30 (Version L.Segond). (N.d.T)

[2] Jn13-17(N.d.T).

Traduit par les moniales du Couvent N.D.de Kaftoun

Texte original: « الدخول إلى أورشليم »-An Nahar-16.04.2011