On est leader de naissance, même avant d’atteindre les dix ans, ou on ne l’est pas. On se connaît porteur d’une cause à défendre, voire capable d’effectuer un changement. En effet, le changement prend source dans une certaine vision de l’état souhaitable des choses, lorsqu’on est insatisfait du présent. On est hanté par l’idée de créer quelque  chose de nouveau, un monde nouveau. Pour matière première, on dispose d’hommes et de femmes, dont des personnes éclairées, mais qui n’on pas assumé la cause. Chez d’autres, elle sombre dans les tréfonds de l’âme, attendant qu’on vienne l’éveiller.
On se sent donc chargé par le bon sens et par le Bon Dieu de stimuler cet éveil. On reconnaît sa responsabilité, d’abord parce que ce mouvement de l’âme est un message qu’il faut donner, ensuite parce qu’on ne peut plus souffrir le monde tel qu’il se présente. On œuvre alors pour un monde nouveau, qu’on croit fermement  réaliser soi-même, non sans ceux qui viennent s’enrôler. Ainsi, on formera des adhérents à la cause, qui ne seront pas nécessairement subordonnés, mais qui auront les mêmes convictions. Ceux-là seront l’embryon de ce monde nouveau, reçu ‘du ciel’ on ne sait comment. Dès lors, on demeure impatient de percevoir les prémices du renouvellement chez les compagnons, lorsque la vie pourra jaillir abondamment d’une source commune de fidélité et de savoir.
Or la clarté du  nouveau message pose certaines conditions. Avant tout, il faudra renoncer à soi-même, et ne jamais céder aux attraits de la position du chef, car telle position est une convoitise. Or, l’homme dominé par ses convoitises se trouve dirigé par elle, au lieu de les diriger lui-même à la vérité. D’où les riches ne sauraient devenir des leaders, car ils se confient eux-mêmes une cause. Cependant, n’ayant d’autre intérêt que pour eux-mêmes, il leur est impossible de recevoir un message supérieur.
C’est en renonçant à ce monde qu’on en tient le gouvernail. Par contre, celui qui le convoite est soumis, et ce désir le fait mourir en languissant pour la cause. Par le détachement, on ressent le poids de la charge assignée. On accepte le fardeau quand même, convaincu de la priorité du message, et déterminé à en mourir, n’importe la forme de cette mort. Alors, cette mort est conçue comme un chemin à la vie, qui resplendit sur la face de chaque membre de la communauté à laquelle le don incombe. Ainsi, par la charité, par les sacrifices, par une attitude désintéressée, par le service constant dans le but d’éclairer soi-même et les autres, et d’anéantir le «moi» par le «nous», cette communauté se voit raffermie. Or ce «nous» n’est point un entassement d’individus. C’est plutôt une condensation de la conviction commune que le monde est voué au renouvellement, ce dernier s’effectuant  par un effort quotidien pour se purifier et se donner. Sinon on risque de contracter quelque familiarité avec la paresse.
Il n’importe guère d’organiser ce mouvement qui excite les âmes en tenant des conférences et des tables rondes, ou en publiant des livres… L’important est la flamme, je veux dire ce feu qui consume à l’intérieur et devient une lumière pour soi-même et pour ceux que l’on inspire. Ce feu n’est autre que la foi par laquelle le futur se présente sous un jour réel, puisque le croyant rejette le présent tout fait, tout donné, et avance plutôt vers l’invisible qu’il espère se réaliser, dans l’attente de voir le monde changer.
L’univers est livré à nous, ainsi que les hommes. Chacun de nous est le pasteur de son frère, jusqu’à ce que ce membre du troupeau devienne un pasteur à son tour. Alors chaque cœur émanera des éclats de lumière.
Dans le monde, le mal n’a jamais cessé d’exister; on le sait bien pour avoir reçu l’illumination. Et pourtant, on espère toujours changer ce monde que l’on a déjà assumé, également porté par l’enthousiasme et tenu par l’obligation de la tâche confiée. On éveille donc les hommes à leur propre tâche, et les voilà qui perçoivent leur vocation de servir la vérité. Ils conçoivent que leur salut réside dans un éveil collectif au devoir de charité et de service envers autrui.
Ce monde ici-bas est tout péché. «Le monde entier est sous l’empire du mal». On rejette, cependant, cet état de chute, mu par la foi que la parole personnellement reçue de Dieu est capable de purifier le monde, car elle est «lumière et vie». Assez souvent, on voit le péché dominer ce monde, et son règne s’étendre aux quatre coins de la terre, et parmi un grand nombre de gens. Voici donc ce que l’on entend Satan chuchoter à son oreille: «Que sert-il de relever ceux qui ont chuté? Ils rechuteront encore, et de même ceux qui les suivront! Ce sera toujours ainsi jusqu’à ce que sonne l’heure».
Le plus important est de ne pas s’en remettre au statu quo, de ne pas désespérer de changer les hommes et les cœurs. Lorsque David dit «Lève-toi Ô Dieu, règne par la terre», il savait bien que les méchants sont nombreux, et que c’était le règne du péché. Nonobstant, il avait compris que le Seigneur à le pouvoir de changer l’univers entier. Il savait que Dieu pénètre les cœurs, pourvu qu’ils le désirent, voire qu’ils deviennent sensibles à ses paroles.
Les personnes qui ont une vocation spirituelle sont précisément celles qui croient que le monde n’est pas livré à la fatalité des transgressions, qu’il est toujours possible de mener une vie pure, et que Dieu ne se plaît pas à opprimer les hommes. Dieu n’a pas dit que l’ensemble des hommes feront de la terre un paradis avant la gloire collective qui nous attend au Jour de la Résurrection. Jamais ne fut-il enseigné, ni dans notre religion ni ailleurs, que la foi atteindra une échelle universelle. «Trouverai-je la foi sur la terre?» Néanmoins, nous sommes appelés à mener le combat, comme des personnes animées par l’espoir que tout homme et tout le monde connaissent un jour la métamorphose. Déclarer que nous menons notre combat à la lumière d’une telle espérance, signifie que nous recevons cette espérance de Dieu, non que les hommes désirent tous le repentir. Or, désirant le bien qu’il a semé par sa parole, le Seigneur inspire de sa grâce des âmes vaillantes dans la lutte spirituelle et persévérantes à donner. Ces dernières invitent les adeptes de la charité et du don à la collaboration spirituelle, pour léguer cet esprit du don chaque jour à l’humanité, créant ainsi des paradis-oasis au sein de la sécheresse universelle.
On dirait que les êtres humains tendent toujours vers le bien, malgré leurs péchés. C’est un peu comme le meurtrier nostalgique de la phase d’avant le crime. C’est comme si les saints venaient raviver l’espoir de l’humanité. Certes, la sainteté est le rêve commun des mortels, mais le péché est attrayant. Parsuite, la justice demeure une utopie que peu de gens osent tenter. Il semble que la majorité penche vers la faiblesse et la lâcheté. Dans les milieux chrétiens, lorsque l’Eglise canonise un juste pour sa vertu exemplaire, nombre de personne se réjouissent, mais la plupart disent: «C’était un être prodige, une créature exceptionnelle. Mais tant de grandeur n’est pas pour moi; il m’est difficile de renoncer à mes plaisirs». Il paraît que la population chrétienne présente deux voies parallèles qui ne se rencontre que dans le pays des rêves: la sainteté sublime, et la négligence ultime du moindre effort pour mener la vie dite «normale». Ainsi, qu’un prédicateur appelle à un summum de sainteté, et voici un chrétien assez vertueux intervenir: «voulez-vous donc que je devienne un autre Christ?» Mais le Christ serait-il venu entonner l’hymne de la justice pour soi-même? N’était-ce pas pour l’apprendre aux hommes?
Selon une telle conception, le christianisme n’aurait existé que pour prendre fin en Jésus Christ. Que voudrait donc dire la parole: «Et moi je suis avec vous tous les jours, et jusqu’à la fin des temps?» (Mt 28: 20), sinon que «Je voudrais que chacun de vous devienne comme moi». «Celui qui croira en moi fera lui aussi les œuvres que je fais : il en fera même de plus grandes parce que je vais au Père» (Jn 14: 12). La religion chrétienne est un ensemble de christs ou n’est rien du tout. Elle est Jésus en personne, lui qui veut que tout croyant devienne à son image. Elle est avant tout le fait de croire que c’est possible, parce que le Christ est véridique, parce qu’il exerce son action puissante via son Esprit Saint. Or cette action exige de nous un service volontaire.
J’estime que si un grand nombre de chrétien se montrent défaillants et indignes du Christ, c’est qu’ils ont peu de foi en ce pouvoir que le Sauveur tient sur leurs âmes. Ils se montrent lâches quand il faut témoigner, quand il faut préserver une âme évangélique. «Lève-toi Ô Dieu, et règne sur chacune de nos âmes, et que le monde contemple ton éblouissante lumière».

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « القائد » – 04.06.2011