Ô Jésus, «mon amour crucifié»!

Tu fus cloué sur nos péchés, bien avant d’être suspendu à une croix en bois. Les péchés de notre plaisance te firent mourir. Te voilà sous nos regards, «n’ayant ni aspect ni prestance tels que nous te remarquions, ni apparence telle que nous te recherchions».[*] Tu es tout ensanglanté, percé d’une lance, pourtant non brisé, mais l’objet d’amour de Dieu. Dans ta chair, tu ne nous condamnes pas nous-mêmes, mais plutôt nos iniquités, car ton cœur ne saurait souffrir qu’un homme y meure.

Seigneur, nous sommes dispersés. C’est pour nous recueillir que tu étendis  les bras, pour nous ramener vers ton Père, en une seule race humaine purifiée, afin qu’il ne se prononce pas contre nous au jour du Jugement.

Tu lui adresses ces paroles: «que leur veut donc la mort? Pardonne aux menteurs, aux voleurs, aux assassins; tu les aimes autant que les impeccables. Ce sont tous tes enfants, tous mes frères! Tu les embrasses également dans ta miséricorde, sans laquelle nul n’est sauvé. De toi sont inspirées les paroles du disciple bien-aimé: «Dieu est amour». Il avait compris que tu es l’Amour, et que tu habites toute personne qui aime. Tu  habites même l’impie. A ce dernier, tu ne demandes que de croire en ton pardon, en plus de la foi. Cela suffit pour le restaurer. Si tu lui pardonnes, c’est que tu te languis de lui à chaque instant. Tu te languis de lui car c’est un fruit des entrailles de ton amour; celui-ci ne supporte pas qu’on en soit banni. Que telle personne oublie cet amour, lui reste-t-elle d’autre réminiscence?

Les éminents dans notre religion disaient que tu nous avais amené à l’existence pour que ton amour ne reste pas captif de ton Être. Ô Père, tu es ce Dieu qui se déploie pour étreindre, puis qui m’envoie pour annoncer cela à l’homme, afin qu’il vive, et prenne connaissance de sa parenté divine. Désormais, et jusqu’à ma mort, je suis son familier. Ainsi, il ne saura plus comme nos ancêtres premiers que tu es très haut, et lui ici- bas. Entre vous deux, nulle distance. Les hommes de jadis savaient qu’ils appartenaient au cercle de tes proches. En faisant ma connaissance, ils savent maintenant que ta grâce leur accorde un meilleur statut: ils savent que toi et eux êtes devenus des intimes inséparables. Pour cela, il me fallait meurtrir. Par ton décret, je fus meurtri pour que ceux-là t’aiment et soient guéris. Alors ils entonneront pour toi des louanges, et seront dans la joie. Or, la joie, c’est le ciel.

Avant de m’avoir fait descendre vers eux, Tu n’avais élevé personne jusqu’à Toi. Mais dans peu de temps, ils entameront avec moi leur ascension pour que leur joie en nous soit complète, et que ton royaume se révèle à eux. Tu leur déclaras que ce royaume est au dedans d’eux-mêmes, puis tu traduis ta parole en mon acte de mort.

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Ô Jésus, amène-moi vers cet Amour par lequel tu expies mes péchés quotidiens. Que je regarde ta Face seule; les autres visages dissipent l’esprit. Confine mon amour au tien, de peur que mes passions ne me provoquent; les hommes contempleront ta lumière sur ma face. Toutefois, donne à celle-ci de ne point s’attribuer cette lumière, mais d’apprendre que c’est une effusion de ta tendresse. C’est pour nous permettre de nous délecter de toi que tu devins l’un des nôtres. Depuis ta dernière cène, notre relation avec toi consiste en ce don de toi-même dans le pain et le calice. De fait, tu visais à éveiller en nous cette faim et soif de toi; tu voulais abolir toute distance qui te sépare de nous.

Lorsque tu t’insères en nous de la sorte, nous pouvons  nous considérer tes frères non seulement dans la chair et le sang, mais aussi dans ton Saint Esprit. Notre geste de te saisir n’est pas sans échange: toi, aussi tu nous emportes. C’est pour indiquer que le repas de salut auquel nous communions est toi-même qui sièges à la droite du Père.

Nous le voyons quand tu nous enlaces de tes bras étendus sur le crucifix et nous serres contre ton cœur et celui de ton Père par la puissance de ton Saint Esprit. Afin de ne plus dévier vers ce monde, nous retournerons nous blottir dans tes bras. Devenu toi-même notre monde, rien d’autre ne nous divertira jusqu’à nous en lasser, et périr.

Tu avais dit un jour: «Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive»[†]. Certes, nous savons que cela dépasse nos forces. Mais nous croyons fermement que tu prendras charge de notre indigence, et pour ce, toute parole sortie de tes lèvres devient notre consolation. C’est que tu avais dit aussi: «Déjà vous êtes purifiés par la parole que je vous ai dite»[‡]. Se limiter à l’écoute exclusive de tes paroles suffit à nous transformer en créatures nouvelles. Dès lors nous avançons à l’intérieur de ton Royaume. Ô Jésus, que tu règnes sur nous; nous aurons le cœur paisible grâce à ta paix au fond de nous. Tu accordes cette paix en puisant dans tes plaies. Elle guérit les nôtres et nous épargne de sommeiller dans la mort.

La vie nouvelle par laquelle tu nous ton appelles fut réalisée en nous –et se réalise encore- par l’obéissance de tes commandements. S’en dérober mène sur des chemins illusoires qui nous perdent dans le vide. Seigneur, que nous ne tombions pas dans ce vide privé de ta parole. Arrache-nous sans cesse aux chutes passionnelles qui détournent notre regard fixé sur ta croix, qui amadouent nos âmes de leurs paroles insidieuses. Leur mystification: «La convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et la confiance orgueilleuse dans les biens»[§]; autant de morts multiples qui entravent l’effet bienfaisant de ta croix en nos âmes.

Seigneur, c’est toi que nous désirons. Ne nous confonds pas, ne permets pas que les péchés nous tentent. Tu as déjà accordé aux saints de ne plus pencher pour elles. Quant à nous, on dirait, à voir notre train de vie, que la sainteté est un pesant fardeau, un château en Espagne. Transforme-nous selon le dessein que tu désires, tel que nous n’ayons d’autre volonté que la tienne. Ainsi nous serons profondément unis à ta personne. Redresse l’égarement de notre esprit; que nous ne manquions pas de percevoir ta pensée. Purifie nos dispositions intérieures; que nous acceptions volontiers les dispositions que tu prends dans nos vies. C’est alors que nous deviendront tes familiers véritables. Demeure auprès de nous à l’heure même de nos faiblesses, pour que nous demeurions en toi. Tirant de toi notre force, nous ne craindrons plus la mort.

Seigneur, tiens loin de nous toute ombre qui vient nous hanter depuis le royaume des morts. S’approche-t-elle, rends-nous dignes de rencontrer le Père, par le pouvoir de ta Résurrection. Notre fin venue, ne nous rejette pas loin de ta face en proie aux ténèbres. Montre-nous que notre séparation de ce monde d’ici bas n’est que la porte de ton tendre accueil. Exerce- nous à assimiler cette vérité; ainsi, percevant l’immanence de cette séparation, nous comprendrons que nous ne sommes pas repoussés hors de ta Face. Ô Seigneur quelle consolation que ta Face en ce monde accablant! N’admets jamais que nous désespérions de pouvoir t’aborder; ce serait périr.

Appelle auprès de toi toute personne décédée à l’heure où elle rend l’âme. Si elle n’entend ta voix, elle restera sourde à perpétuité. Révèle-lui ton Visage, pour qu’elle reçoive l’étreinte de ton Père. Sa miséricorde ouvre l’accès à tous les défunts. Ainsi enseignent les éminents de notre religion, ces athlètes spirituels éprouvés.

Par ailleurs, il est intolérable pour ta Mère que quelqu’un sombre dans le feu. Aussi, lorsqu’en agonisant, tu dis à ton disciple bien-aimé: «Voici ta Mère», entendîmes-nous ta volonté qu’elle devienne la Mère de chaque disciple bien-aimé. Or, qu’une personne périsse éternellement la contrarie tout à fait. C’est qu’en accédant tous au salut, les hommes revêtiront leur parure mariale, et les noces de Cana auront lieu, Ô Seigneur.

Ces noces-là figuraient ta célébration nuptiale avec l’humanité, scellée par le sang. Elles seront aussi les festivités de noces éternelles où tu réuniras l’ensemble de tes bien-aimés des quatre coins de la terre. Alors leurs peines prendront fin et ils jouiront de ta présence. Les âmes que tu as ravies te suivront partout là-haut.

Tout don de ta mansuétude est un prélude à ce dernier jour. Ta Résurrection inaugurée dès la Passion -qui nous procure le goût de maintes autres résurrections, sera aussi notre résurrection finale, un rassemblement de toute l’humanité élite de ton amour. Dès lors, nos harpes se joindront à celles des anges pour jouer des hymnes triomphales; chaque moment de ciel entamera en nous un chant nouveau.

Tout cela fera résonner au ciel les paroles que nous répéteront dans deux jours: Christ est ressuscité!


[*] Es53 :2.

[†] Marc 8, 34.

[‡] Jean 15, 3.

[§] 1Jeqn 2: 16.

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « يا عشقي المصلوب » – 02.04.2010