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2006, Articles, Raiati

L’Epiphanie / le 08.01.06 / N*2

Après le baptême de Jésus et sa tentation par le diable dans le désert, et après que Jean Baptiste fût livré à Hérode, Le Seigneur se dirigea vers le nord en Galilée. Mais il n’alla pas dans sa ville Nazareth probablement parce que sa ville ne l’acceptait pas. Il s’installa à Capharnaum qu’il trouva un bon point de départ pour l’évangélisation. C’était une ville cosmopolite avec une vie économique intense car elle était sur la route commerciale entre Damas et l’Egypte. L’évangéliste dit que Capharnaum était au bord de la mer, c’est à dire le lac de Tibériade. Mathieu précise que le Seigneur tourna dans la région de Zébulon et Naphtalim et se souvint alors que ces terres sont citées dans Isaïe.

L’autre rive du Jourdain c’est ce que nous appelons la Jordanie. La Galilée c’est la région. La Galilée des païens est la région où habitaient des païens en ce temps-là. Et puis Mathieu continue sa citation d’Isïe: «le peuple qui marchait dans les ténèbres» jusqu’à: «la lumière les éclaira». (Mat. 4: 16)

Quelle est cette lumière? Dans le verset 17 du chapitre 4 qui termine la lecture d’aujourd’hui Mathieu dit: «depuis ce temps-là (c’est à dire depuis l’arrivée du Seigneur en Galilée) Jésus commença sa prédication disant: «Repentez-vous, le royaume des cieux est proche». Qu’ont donc compris ceux qui écoutaient Jésus par «repentissez-vous»? En grec le mot signifie: changez votre esprit, comprenez bien ce que Dieu attend de vous, alors votre conduite sera droite. Chez les hébreux la conversion c’est être triste à cause des péchés. L’idée de repentir est prédominante chez eux. Ainsi nous décidons de ne plus tomber dans le péché. La conversion ne peut être profonde si la tentation ne revient deux fois, trois fois et qu’on résiste. Le royaume des cieux est proche ou le royaume de Dieu; les deux expressions signifient la même chose. L’idée est que Dieu règne sur nos cœurs, qu’il soit seul souverain. Ceux qui refusent la Parole Dieu, Dieu ne règne pas sur eux. Le règne de Dieu se réalise si chacun de nous livre son cœur à Dieu et décide de porter «le joug du royaume». Notre espoir est que Dieu règne sur tout être humain.

L’appel au Royaume est un enseignement essentiel chez Jésus. Pour lui, le Royaume vient et s’accomplit plus tard ; mais il est aussi proche parce que le roi est ici parmi nous. C’est vrai chacun se prépare au royaume par ses actions, mais le royaume est en premier lieu don de Dieu. Bien que le royaume ne se réalisera qu’après la résurrection quand Dieu sera «tout en tous», il a commencé dans l’œuvre de Jésus.

Dans le Notre Père, «que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne» sont liés. Nous entrons dans le royaume dès maintenant. Ceux qui vivent les béatitudes (bénis soient les pauvres etc.) sont dans le royaume dès maintenant. En plus les douze apôtres ont inauguré le royaume. Dans leur continuité le royaume est présent dans l’Eglise même s’il y a des pécheurs. Le Christ qui est présent dans l’Eglise par les saints mystères (sacrements) et le pardon, nous fait goûter le royaume dès à présent en attendant qu’il nous donne sa plénitude au dernier jour.

Aujourd’hui si nous allons au sacrement de conversion (confession) à l’Eglise, ou si nous nous présentons à la communion, il faut, en premier lieu, demander à Dieu de nous donner la conversion, sinon notre effort ne sera pas sérieux et sera superficiel. Et quand nous allons nous coucher, demander la conversion est essentiel pour dormir dans la paix du Seigneur, de peur que la mort ne nous prenne et que nous ne soyons pas prêts. En dehors de la mort, l’important est de demander la conversion par amour de Jésus.

Traduit par Maud Nahas

Texte Original: « الظهور الالهي » – 08.01.06

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2006, Articles, Raiati

2006 / le 01.01.06 / N*1

Le nouvel an de l’Eglise commence pour nous le 1er septembre, le nouvel an civil commence aujourd’hui. La société a convenu, pour des raisons pratiques, de suivre le calendrier civil. Dans l’Eglise, nous faisons mémoire de la Circoncision du Seigneur. Son obédience, dans son corps, à la loi mosaïque, signifie pour nous la libération de la Loi par son sang. Nous entrons alors dans une vie nouvelle par le baptême. Et parce que nous avons été libérés de tout signe dans nos corps, la foi devient le seul lien entre nous et Dieu. Ceux qui sont déjà dans le royaume du Christ n’ont que faire de tout signe sensible. C’est pour cela que nous n’exigeons pas la circoncision des garçons chrétiens. Ceux qui veulent la pratiquer pour leur fils, pour des raisons de santé, sont libres de le faire.

Origène, un grand théologien d’Alexandrie, a écrit une belle page sur la circoncision; il dit: nous pratiquons la circoncision de nos sens afin de nous éloigner du péché: l’ouïe pour ne pas écouter ce qui est contraire à la chasteté, la vue pour ne pas regarder ce qui avilit la foi chrétienne. Autrement dit nous commençons l’année nouvelle dans la pureté sans passer la soirée aux tables de jeu ou en vaines réjouissances.

L’Eglise a placé le 1er janvier la fête d’un des plus grands évêques de l’histoire saint Basile le Grand décédé à 49 ans en 379. Il mérite cet adjectif de grand car il était grand dans l’ascèse, dans l’organisation de la liturgie et de la vie monastique, dans le service social et la résistance à l’autorité politique anti orthodoxe. Et sa contribution à la théologie était grande aussi. Le premier janvier, dans l’Eglise est un jour plein. Nous y entrons dans l’espérance, nous espérons que Dieu nous donne, en premier, des temps de paix, et, en second, des temps de prospérité économique. Nous prions beaucoup pour notre pays qui souffre à cause des crimes atroces qui y sont perpétrés contre les innocents. Ensuite il est nécessaire que chacun de nous prie pour que la paix et la sécurité soient données à tous. Nous prions pour que Dieu nous donne sa paix à tous dans notre pays pour que nous tentions de gagner notre vie et d’élever nos enfants sans danger et sans peur.

Avec la prière, un autre effort nous est demandé : que celui qui veut se porte volontaire pour jeûner un jour ou plus, afin que ce jeûne soit une sorte de prière pour que le Seigneur prenne le Liban dans sa miséricorde. L’année 2006 sera nouvelle si nos cœurs se renouvellent et se purifient. Et c’est seulement si nous arrivons à la conversion et décidons d’y rester, nous deviendrons nouveaux. Alors nous ne haïrons plus, nous n’aurons plus de rancune, nous n’insulterons plus personne, en espérant que Dieu voie cela et ne nous éprouve plus que ce que nous pouvons porter, et qu’il arrête la main de ceux qui veulent assassiner des politiques et des journalistes chez nous. Alors nous pourrons aller là où nous voulons sans peur.

Je suis triste de voir les fidèles peu nombreux à la liturgie aujourd’hui. Changez cette mauvaise habitude et venez à la table du Seigneur afin que vos âmes soient belles, libérées du mal, et que vous vous éleviez ensemble vers la face du Christ. Le temps passe, et en ce qui concerne la nourriture, le travail et la vie familiale, demain sera comme aujourd’hui. La vie économique passe par des hauts et des bas. Et nous sommes en général plus faibles que les mafias politiques qui sévissent dans le pays.

Il reste que chacun de nous peut devenir bon dans sa conduite personnelle. Que chacun de nous essaie de rendre son âme plus belle spirituellement, ainsi que les membres de sa famille. Si nous sommes nombreux à essayer, il en résultera sans doute une société meilleure et un gouvernement meilleur.

Traduit par Maud Nahas

Texte Original: « 2006 »

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2005, An-Nahar, Articles

Aime ton prochain comme toi-même / le 19 novembre 2005

Ce commandement de Jésus de Nazareth vient en fait de l’Ancien Testament qui en limite cependant l’application aux membres d’un même peuple: Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Lv 19, 18). Le Nouveau Testament en a élargi l’application, faisant de chaque humain un sujet d’amour. La façon dont ce commandement y est exprimé dans le mode impératif: Aime, Tu aimeras (cf. Lc 10, 27), clarifie que l’amour est un ordre divin et non seulement un simple mouvement affectif. En effet, en aimant, le cœur peut ressentir un tel sentiment ou bien s’en abstenir. L’amour est donc l’objet d’une loi dont la signification se résume en ce qu’il faut aimer son prochain comme soi-même.

L’idée sous-jacente dans l’Ancien Testament est qu’il existe un lien entre les tenants de la Loi. Ils appartiennent tous au peuple des justes. Ils sont censés être unis par le lien de la sanctification. Dans ce contexte, aimer, c’est affermir l’entité divino-humaine du peuple juif.

Le Christ ne nous fait pas appartenir à un peuple particulier. En aimant, nous constituons le peuple des aimés. C’est pourquoi Jésus proposa la parabole du Bon Samaritain en réponse au docteur de la Loi qui lui demandait: Qui est mon prochain? À cette question, le Seigneur a répondu par une autre: Lequel s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands?. Le docteur ayant répondu: Celui-là qui a pratiqué la miséricorde, Jésus lui dit: Va, et toi aussi, fais de même (Lc 10, 9-37). Il a voulu dire que tout homme nous reste étranger tant que nous ne prenons pas en considération ses douleurs et sa solitude. Il ne nous demande donc pas d’avoir simplement pitié. La pitié est le résultat d’un sentiment spontané. Il veut nous dire qu’aimer c’est aider. Pour Jésus, c’est par l’amour actif que se constitue le peuple des aimés.

Pourquoi la Loi a-t-elle prescrit d’aimer? La Loi ne laisse personne agir à sa guise. Elle ne connaît pas d’amour-passion. L’homme peut avoir des passions pour ou contre les autres, comme il peut ne pas en avoir. Le sujet de son animosité peut mourir, comme il peut lui arriver lui-même de périr. S’il meurt en état de rancœur, il meurt séparé des autres. Le lien qui l’unissait à eux au sein du peuple saint est défait. Si nous excluons quelqu’un de l’amour, nous nous en excluons aussi. Nous excluons aussi Dieu qui illumine notre unité existentielle. Or, il est dit: Aimez vos ennemis (Mt 5, 44). Aimer l’ennemi, c’est se débarrasser de tout esprit d’inimitié. C’est aider l’ennemi à s’en débarrasser lui aussi et en tout cas l’aider à se libérer de l’exclusion.

Si l’amour représente un code de conduite et de vie entre les humains, il s’en suit qu’il n’est pas dû aux qualités de la personne qu’il nous faut aimer. Elle peut être répugnante dans tous les sens du terme. Il n’est pas en effet donné à tout un chacun de briller d’un éclat divin. Il peut ne pas être doté d’une politesse exquise. Il se peut qu’il n’aie pas été effleuré par quelque peu de civilisation. Il faut pourtant l’aimer tel qu’il est pour naître à nouveau. Nous n’aimons pas quelqu’un parce qu’il le mérite ou pour qu’il nous paye de retour. Son âme peut être avare, aride et dépourvue de toute bienveillance. Tout cela ne doit pas nous freiner, car nous devons vivre de la grâce descendue d’en haut. Elle doit nous suffire. Elle transforme nos déserts en paradis. Quand Dieu nous suffit, nous vivons dans la plénitude de notre être. Nous pouvons être tentés par telle ou telle autre mode humaine. Ces modes peuvent susciter notre ardeur ou même parfois refléter des lumières divines. Quoiqu’il en soit, nous devons demeurer dans le désert de l’amour, selon l’expression de Mauriac, et y vivre en toute plénitude, dans la mesure où nous sommes conscients d’être les aimés de Dieu.

L’amour de Dieu nous sauve. Il faut nous rendre compte que cet amour nous enveloppe et ne rien demander d’autre. Il nous arrive parfois de ressentir que l’affection de quelqu’un envers nous est un reflet de l’affection que Dieu nous porte. Toute la valeur de l’amour affectif serait de nous permettre de réaliser la paternité de Dieu. Dieu peut être déchiffré à travers tout ce qui existe dans ce monde. Le monde est un grand livre. Bienheureux ceux qui parviennent à épeler le Nom de Dieu dans chaque ligne de ce livre!

En essayant de comprendre plus profondément ce qu’a vraiment voulu dire Jésus dans ce commandement, nous réalisons que le prochain est celui qui est l’objet de notre compassion et de notre service mené jusqu’au bout. Aime ton prochain comme toi-même ne peut donc vouloir dire que: «Aime ton prochain plus que toi-même». Il serait futile de dire, par exemple: «Donne à manger à ton prochain autant que tu manges», car la situation de l’autre peut parfois exiger que tu enlèves la nourriture de ta propre bouche pour la lui donner et que tu te dénudes pour mieux l’habiller. L’équilibre quantitatif entre ta nourriture et la sienne ou entre vos vêtements respectifs signifie seulement que tu n’aimes pas vraiment jusqu’au bout. Cela veut dire que tu ne veux pas faire l’économie d’aucun moyen pour t’assurer une vie meilleure et que tu ne veux donner que de ton surplus. Un équilibre de ce genre te conforte dans le fait d’exister, quant l’amour signifie parfois le renoncement à ta propre existence pour faire vivre l’autre.

Ce commandement n’a pris toute sa plénitude que par Celui qui a aimé tous les hommes se donnant jusqu’à la mort pour eux sur la Croix. En se donnant ainsi, il les a considérés plus importants que sa propre vie. Par son exemple, nous nous trouvons justifiés de dépasser le commandement dans sa signification juive, basé sur l’amour des semblables et d’arriver à cette formulation: «Aime ton prochain plus que toi-même». En réalisant l’amour de Dieu pour nous dans le Christ, nous mourons au monde ou bien nous faisons mourir le monde en nous. Nous devenons conscients de ne pas exister par nous-mêmes. Nous cessons de donner de l’importance à ce que nous sommes. Nous croyons fermement que le Christ, par sa mort, nous donne l’existence. Notre être, ainsi renouvelé, se transforme en un autre être, celui de l’autre qu’il régénère et rend à la vie.

Nous devons aimer indépendamment des penchants ou des défauts de celui que nous aimons. Il peut être repoussant comme l’était la face du Christ sur la Croix. Il n’est pas important de voir la beauté des êtres pour les aimer. Nous ne les serrons pas sur notre poitrine mais sur celle du Christ. Il n’est pas nécessaire d’avoir des liens permanents avec celui que nous aimons en Christ. Il peut avoir besoin de nous aujourd’hui et se suffire à soi-même demain. Nous pouvons l’avoir beaucoup aidé ou même l’avoir longtemps soutenu. Qu’à cela ne tienne, il nous faut être toujours prêts à tourner notre visage vers un autre ayant besoin de compassion. Le visage de l’autre devient ainsi pour nous celui du Christ. Il est évident qu’en disant: J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger (Mt 25, 35), Jésus parlait de la faim des affamés et non de sa propre faim. Du fait que nous sommes des serviteurs, nous devons toujours rester attentifs aux besoins de ceux que nous servons: toujours présents, prompts à consoler et à réconforter, prêts à rassasier, disposés à conseiller. Dès qu’un besoin est porté à notre attention, nous devons nous faire proches et nous donner.

Il arrive que celui que nous aidons soit touché par notre attention et nous le rende en affection et en nous faisant une place dans son cœur. Il nous faudra alors être vigilants. Le danger d’une telle affection est de nous faire croire à une quelconque importance de nos dons. Cela ne devrait avoir aucune place en nous. Nous devons veiller à n’être rien à nos propres yeux. Nous aimons l’autre seulement pour qu’il réalise qu’il est aimé de Dieu. S’il nous rend notre affection, nous avons reçu notre dû. Il n’y a pas de mal à cela, mais ce n’est guère important. La seule importance d’un tel épanchement affectif est de porter les uns et les autres à se transcender et donc à les rapprocher de Dieu.

En réalité, nous donnons au Christ, car Il habite dans l’autre, en particulier dans celui qui est dans le besoin. Le Christ est le pauvre par excellence, le totalement pauvre. Il n’a reçu de l’humanité qu’un refus. Nous sommes donc avec lui et en lui en tous ceux qui souffrent. L’aimant et l’aimé sont unifiés dans l’unicité du Christ, qui a répandu par son sang le don jailli de toute éternité du cœur de Dieu. Celui qui demeure en Dieu est le seul à nous faire habiter en Lui. Si nous nous contentons d’habiter dans l’autre, nous voisinerons à la fois avec ses beautés et ses turpitudes. Nous devons alors nous suffire de peu et nous restons sur notre faim. C’est vrai que l’affection se nourrit d’affection. Il est même possible d’y trouver un tison divin. Mais, le discernement humain tourné vers Dieu et libéré du moi sacrifie le moi et alors Dieu se découvre dans les autres. Ce qui est important est de transmettre Dieu et notre foi en lui. Je ne dénie pas la légitimité d’un mouvement affectif et de la joie trouvée dans la rencontre de deux cœurs. C’est une récompense qui nous est donnée. Nous ne devons cependant pas nous attacher à celui que nous aidons, car notre but est de faire tourner sa face vers celle du Seigneur pour qu’il rende grâce et accède à la vie.

An-Nahar (Beyrouth), 19 novembre 2005.

Texte Originale: « تحب قريبك كنفسك »

Traduit par Service orthodoxe de presse (SOP).

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2005, An-Nahar, Articles

La Patience / le samedi 15 Octobre 2005

Beaucoup pensent que la patience est résignation devant le destin, une situation étouffante ou un état de fait imposé par la famille, le travail, le pays ou tout autre groupement humain. Ceux qui se résignent ne changent pas ; ils ne bougent pas par peur du choc qui pourrait résulter d’un changement. Tout nouveau les effraie parce qu’il impose un choix et des attitudes non encore expérimentées. Il invite à un comportement nouveau qui risque de perturber un confortable enracinement dans des habitudes anciennes. Le nouveau s’oppose à la conviction que ‘tout est prédestiné’ qui tend à laisser Dieu réfléchir à la place des humains et  résoudre leurs problèmes sans aucune participation de leur part. Il n’y a pas de doute que le déterminisme est une philosophie de vie très courante dans nos pays. Il est probable qu’il vient du nomade qui dort en nous, qui constatait que le soleil était toujours à sa place au-dessus de sa tête et que le désert s’étendait inlassablement sous ces pieds. La première capitulation se fait donc devant la nature.

La capitulation devant l’Etat  n’en est pas moins douloureuse. Tout Etat est oppressif. Cela se découvre à nous tous les jours ici et partout dans le monde, comme si l’histoire était immuable et comme si le dicton : ‘L’injustice pour tous nous rend tous égaux’ était une norme universelle. Ce que nous qualifions de gaspillage de nos ressources est appliqué ailleurs. La seule différence entre les pays est que dans certains les juges sont honnêtes tandis que dans d’autres, ils sont sous la coulpe des puissants. C’est la situation des pays du Tiers Monde, dont le nôtre, où personne ne croit que l’Etat est capable d’imposer la loi et de faire régner la justice.

S’ajoutent à tout cela les complications inhérentes à notre propre personnalité et à nos transgressions. Nous ne sommes pas sans réaliser que nous répétons chaque jour ce que nous avons toujours fait. Nous savons aussi que les apparences ne donnent pas une image fidèle de ce qu’il y a vraiment en nous. Souvent, elles cachent beaucoup de pestilences dont nous ne sommes pas prêts à nous débarrasser par le repentir, car toute vraie repentance demande un gros effort, continu et fatigant. Tout un chacun connaît quelques notions d’analyse psychanalytique et a une idée du prix exorbitant qu’elle suppose. Nous avons aussi tous lu récemment beaucoup d’articles sur la campagne colossale lancée en Occident contre de telles analyses. Certains auraient voulu utiliser ces analyses pour guérir. Ils n’en peuvent mais et découvrent qu’il n’y a pas d’espoir de guérison chez les médecins.

Confronté à de telles situations, l’homme se laisse abattre. Il peut même se complaire dans sa déroute et accepter sereinement de vivre dans l’erreur. Il est pris comme dans un tourbillon dont il ne veut pas sortir. Il se sent fatigué. Il angoisse et ne craint pas d’aller ainsi vers la mort qui devient pour lui la dernière étape sur le chemin du désespoir. Il ne fait aucun doute que celui qui réagit de la sorte a une foi chancelante. Bien qu’il n’en soit pas convaincu, il n’est pas encore parvenu à la patience des justes.

Celui qui vit de cette patience est touché, comme les autres, par la tristesse. Mais, il n’y demeure pas éternellement. Il commet des péchés comme tout le monde, mais il se reconnaît pécheur. Il sait que la terre ne se dérobe pas sous ses pieds parce qu’il est ancré en Dieu en Qui il fait sa demeure. Dieu n’a pas de maisons ici bas. Il est la maison. Cet homme est blessé comme les autres, mais il sait que Dieu est là pour panser ses plaies. Il attend d’être consolé par Sa venue tout en restant vigilant (éveillé ?). Il peut attendre longtemps. Dieu finira par venir.

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Le temps ne peut pas l’aider car il n’a pas de consistance. Il augmentera sa fatigue et lui causera encore plus d’ennui. Nous vivons tous dans le temps. Mais, le croyant domine le temps par ce qui le surpasse, c’est-à-dire par l’éternité de Dieu. Pour cela, il est dit dans les Ecritures : ‘C’est Toi mon Dieu que j’espère’ (Ps. 38 : 16). Celui qui persévère espère en ce Dieu qui vient vers lui, à cause de Sa promesse et de Sa miséricorde. C’est pourquoi rien ne peut le prendre en esclavage, car il est né d’en haut, selon l’expression de Jean le Bien Aimé. Le croyant sait que son existence lui est donnée. Il sait aussi que ses efforts ne le feront pas renaître. Il est cependant conscient qu’il se doit de les fournir par souci d’obéissance. Par son insistance et sa rigoureuse logique, saint Augustin a eu le mérite de souligner que le salut est avant tout l’œuvre de la grâce. La grande différence entre les croyants et les gens du siècle est que ceux qui ont la foi savent qu’ils viennent de Dieu et non de la terre, même si cette dernière a façonné leur corps. Persévérer, c’est s’arracher aux liens de maternité avec la terre pour affirmer la paternité de Dieu. Celui qui agit ainsi vit dans la confiance que tout oppresseur ne peut flageller que ce qui appartient à la terre. Il sait aussi que la poussière n’aura pas de part dans le Royaume de Dieu. Il garde donc ses yeux cloués sur la vie éternelle, c’est-à-dire sur cette vie qui vient de Dieu, parce qu’elle est Sa propre Vie.

Dans notre vie quotidienne,  il arrive souvent de nous trouver face à une impasse sans en avoir la solution parce que nous voudrions rester fidèles à Dieu. Il s’agit alors de résister devant l’obstacle jusqu’à ce que la foi le fasse bouger. Il ne sert à rien de se marteler la tête contre le mur, car nous avons besoin de notre tête pour y puiser la sagesse.

Pourquoi Jésus a-t-il dit : ‘Celui qui aura tenu jusqu’au bout sera sauvé’ (Mat. 24 : 13)? Pourquoi jusqu’au bout? Sans doute pour éviter que l’on soit tenté d’hésiter entre une solution terrestre et une autre inspirée d’en haut. Le mystère de l’homme qui arrive à tenir jusqu’au bout consiste en ce qu’il prie et qu’il se retrouve soi-même en priant. Dans la mesure où il attend Dieu, il se vide de ses prétentions de puissance et il s’ouvre vers le ciel qui ne tarde pas à le couvrir de ses bienfaits. Supporter l’emprise du temps lui fera réaliser son état de pauvreté et apprendre à l’aimer.

Assouvir tous les désirs jusqu’à l’outrance nous distrait de la recherche de Dieu. L’éveil (ou vigilance ?) nous pousse à cette recherche. C’est un autre nom de la patience (ou de la persévérance ?). C’est un charisme qui nous est donné, comme tout charisme, gratuitement. Ceux qui patientent (ou persévèrent ?) ne se laissent pas aller au repos. Ils vivent un mouvement intérieur constant, bien qu’ils apparaissent inertes aux yeux du monde.  Leurs mouvements se font naturellement dans le silence. Le silence empêche de rechigner, de se plaindre et de sombrer dans l’ennui, car il nous fait demeurer en Dieu. La vigilance (ou l’éveil) suppose aussi la quiétude (ou la sobriété spirituelle ou l’hesychia ?) et le souvenir de la mort. Elle permet d’affronter les plaisirs passagers, de devenir humble et de s’attrister sur ses péchés. Un de nos Pères a dit :’Bienheureux celui qui garde à chaque instant ses péchés devant les yeux, car il restera toujours éveillé’. Seule la divine tristesse,  c’est-à-dire la tristesse liée à la fidélité envers Dieu, garde notre esprit en éveil.

La relation avec Dieu, alimentée par des veilles de prière, nous aide à contrôler notre raison et notre cœur pour qu’ils soient toujours sous le contrôle du Verbe. L’oraison nous nourrit et nous fait vivre. Se maintenir dans cet état nous permet d’affronter toutes les mauvaises tentations et d’y résister à cause de la force emmagasinée en nous.

§§§§

L’apôtre Pierre nous dit: ‘Si faisant le bien, vous supportez la souffrance, c’est une grâce auprès de Dieu’ (1 Pi. 2 :20). Comme il est écrit plus haut, la patience (ou persévérance ?) vient du dedans, de cet édifice intérieur que nous devons ériger en nous. Elle nous rend maîtres de nous-mêmes en tout et devant toutes choses. Notre seule aspiration devient alors de demander avec tous les saints ‘le Royaume de Jésus et Sa constance’ (Apo. 1 :9). Dans ce contexte, la patience signifie la constance de notre enracinement personnel en Jésus.

Dans la mesure où nous vivons pareil enracinement, nous bénéficions d’une admirable vitalité pour changer le monde. Je voudrais réitérer ici que l’image de celui qui persévère comme une personne simplement sereine est une fausse image. Au contraire, il est celui qui bouge par excellence. Il supporte la prison, les tortures, l’acharnement dans les sévices. De même, il ne recule pas devant les épreuves et la lutte, car il ne connaît pas le désespoir, tant son espérance lui est continuellement donnée d’en haut.

Au sein de la détresse libanaise, seule la patience accompagnée d’un engagement dans l’action nous permettra de résister. Nous dépasserons ainsi les fautes et les péchés des uns et des autres. Nous réaliserons que nous y sommes tous partie prenante et qu’il faut demeurer dans l’espérance. Nous deviendrons conscients qu’il existe dans ce pays des purs refusant les compromissions et abhorrant cette mauvaise débrouillardise dont se prévaut un grand nombre et qui nous a beaucoup desservi depuis la nuit des temps. L’espoir d’une renaissance est bien là pourvu que nous restions vigilants (en éveil ?), l’esprit embrasé du feu de la foi en Dieu, car notre constance ne vient de personne d’autre que de Lui. Honte à nous si nous continuons à laisser faire. Il n’est plus permis de mentir comme nous l’avons fait si souvent. La pureté n’est pas inaccessible à celui qui la cherche. Elle suscitera un travail en commun pour rééduquer notre société civile et l’Etat et les amener à retisser des liens entre eux. Ainsi, le pouvoir apprendra à dépendre sur les compétences et les bonnes volontés au sein de la population et celle-ci profitera des bonnes décisions dans l’action gouvernementale.

Nous ne demandons pas au pouvoir d’être paradisiaque, mais simplement sérieux. Nous patienterons devant ses manquements. Nous le soutiendrons en toutes bonnes choses qu’il entreprendra pour assurer la nourriture aux pauvres, des soins réels aux malades et la scolarisation de tous nos enfants. Comment prouver au monde que le Liban est digne d’exister et d’agir en tant que pays réel, si chacun d’entre nous  ne se décide à  se purifier dans l’œuvre commune de la même façon qu’il se purifie dans le travail individuel ? Comment convaincre le monde qu’il a besoin de nous si nous ne nous montrons  pas responsables dans ce que nous entreprenons ?

Cela requiert de nous d’écrire une histoire nouvelle et de pratiquer des mœurs nouvelles qui sont la seule garantie de notre pérennité. Cela demande aussi une constance de notre service et beaucoup de sacrifices alliés à une grande fidélité envers notre patrie, convaincus qu’elle a des droits sur chacun de ses enfants et que nous avons tous des responsabilités envers elle. La patrie vivra ainsi en chacun de nous et de même nous vivrons en elle. Nous l’aimerons non seulement pour la beauté de ses sites naturels, mais aussi pour les vertus de son peuple et son aspiration à la dignité.

Une constance pareille fera de nous des saints, vigilants les uns aux autres, amoureux du bien, abhorrant le mal, espérant l’illumination de notre Liban par une lumière admirable.

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2004, An-Nahar, Articles

Jésus de Nazareth / le 27.12.2004

Je ne dirai rien de ce que disaient ses adeptes à son sujet; je ne répèterai point les dires de ceux qui l’ont renié; ces derniers étaient parfois médiocres. Toutefois, les proches qui lui restèrent fidèles, de même que les étrangers à la religion, le vénéraient et se sentaient attirés vers lui. Justement, à l’occasion de sa Nativité, j’ai quelque chose à dire, une parole ultime: ce qui vous saisit le plus chez cet Homme est l’absence de tout décalage entre ses actes et ses paroles. Il n’est que lumière.

Avant de développer le sujet, je voudrais noter que deux évangélistes, – à savoir Marc et Jean-, passèrent sa Nativité sous silence, alors que Paul se contenta d’indiquer qu’il prit naissance d’une femme. On dirait donc que les premiers Chrétiens, qui précédèrent la rédaction du Nouveau Testament, se souciaient peu de cet événement. D’ailleurs, les générations suivantes, qui connurent les évangiles, joignaient toujours la célébration de la Nativité de Jésus à celle de son Baptême dans le Jourdain, les deux événements étant considérés comme une même radiation de la lumière divine. Suivant cette logique, je m’ouïs affirmer que le Christ était né sur la Croix. Je réalisai d’autant plus le sens de ma parole: «c’est par là qu’il fit son entrée dans l’histoire, et dans les cœurs». Par conséquent, Noël ne trouve de sens que dans cette éblouissante lumière qui se révèle.

Il est très difficile, je sais, de tenter un exposé objectif, froid, de la vie du Maître. D’abord, cela ne s’est passé dans aucune religion. L’histoire est loin d’être une science absolument objective, au titre de la science physique, par exemple. Elle est toujours lue d’un point de vue subjectif. Bien entendu, il reste possible, dans une certaine mesure, de prendre ses distances avec la doctrine, au profit d’un plus large contact avec la masse. Ensuite, on ne peut vraiment rejoindre ce que l’Occident désigne par «L’école supérieure d’exégèse», pour s’appliquer à la recherche du «Jésus historique», indépendamment des quatre disciples qui ont écrit sur lui. Je dirais qu’une recherche du «Jésus historique» serait un ensemble de conjectures basées sur le texte en soi, mise à part la théologie des évangélistes, ou celle de l’Eglise primitive. A vrai dire, je n’ai d’autre contact qu’avec ceux qui ont écrit; les prenant pour témoins, ou pour des adhérents aux témoins directs. Cela dit, les évangiles sont cette perspective qui s’offre à notre regard; je m’y arrête, afin que mes lecteurs et moi puissions nous délecter de cette saison.

La littérature hébraïque postérieure à l’Ancien Testament – la rédaction duquel prit fin un siècle et demi av. J.C, nous met en présence de textes similaires aux quatre évangiles. C’est pourquoi il est justifiable de dire que le Nazaréen n’est pas venu ex nihilo. Or, sauf des juifs, ces écrits restent mal connus, sinon de quelques linguistes sémitisants. Mais pourquoi n’ont-ils pu donner la vie à l’humanité, de même que l’Evangile? Pourquoi, plutôt que ce dernier, ne s’avérèrent-ils pas révolutionnaires? En réponse, je dirai que s’il est de la force d’expression et de la profondeur en cette littérature, elles trouvent leur source en Jésus de Nazareth. Jésus, par son amour, se représenta cette littérature, la développa, et l’assuma comme comportement moral. De ce fait, les chrétiens qui recevaient l’enseignement de leur foi se trouvèrent, au fond, face à un personnage qui parlait comme nul autre, qui aimait comme nul autre. Dès avant la rédaction des évangiles, ils connurent ce personnage à travers les récits des Apôtres. Ainsi, ils subsistèrent sur ces quelques paroles pendant les quarante ans qui s’écroulèrent jusqu’à la rédaction du premier évangile dans l’histoire -celui de Marc. Cela fait cinquante ans jusqu’à Matthieu, et soixante jusqu’à Jean. Ils connurent sa pitié pour les malades, sa bonté envers les pauvres, sa clémence à l’égard des femmes de mauvaise vie; ils apprirent aussi son audace à affronter les oppresseurs sans aucune arme, sans aucune ressource. Ayant manifesté de telles abondantes lumières, il lui restait de montrer son intégrité, en s’adonnant à une mort volontaire. Celle-ci fut, et elle reste encore, une dernière parole adressée à l’humanité chaque jour livrée au massacre. En somme, sa mort fut peut-être la seule parole qu’il prononçât.

Certes, il fut reconnu pour sa charité, comme le remarque Ahmad Chawqi, mais c’est aussi le cas de la littérature bouddhiste. Or, le bouddhisme est hanté par l’idée de s’affranchir de la souffrance, pour disparaître ensuite dans le néant du nirvana. Jésus-Christ, lui, est hanté par l’idée d’une motivation profonde et pénétrante de l’être à s’offrir au service des faibles. Pourvu de patience, de magnanimité, de savoir et de moyens d’organisation, on persévèrera dans ce service afin de donner la joie aux souffrants de la terre. Si jamais ces derniers embrassent la foi, qu’ils sachent que nul ne disparaîtra, ni ne s’évanouira dans une éternité cosmique floue. C’est que, tout comme Jésus est le Bien-aimé de Dieu, chaque visage est aussi son bien-aimé. Et voilà que les bien-aimés se rencontrent, en conservant chacun son caractère unique. Alors, le monde n’est plus qu’une société d’éléments uniques, à l’image du Christ unique. Aussi, parmi le cercle des disciples, auxquels le Maître confère une dignité égale, voit-on se distinguer Pierre, Jacques et Jean, pour une raison que les Ecritures ne dévoilent pas. Puis c’est Jean qui se couche sur le sein du Maître, on ne sait pourquoi. Pourtant, il eut beau prendre toute la peine du monde pour éveiller leurs esprits, ils se montraient obtus le meilleur du temps. Leur foi en lui resta branlante jusqu’au jour de ce que les évangiles appellent sa résurrection. Comment a-t-il pu supporter une telle classe de sous-doués pendant trois ans, se retrouvant toujours seul face à eux? Mais soudain, trois jours après sa mort, voilà que leurs cœurs devinrent lucides: nous en connaissons qui subirent le martyre, et d’autres la torture. De cet Homme naquit alors le mouvement des interpellés pour la foi, qui portèrent un témoignage volontaire. Au fil des générations, d’un bout du monde à l’autre, ils allaient au devant des bourreaux, calmes et radieux, espérant la résurrection. Leur secret était d’avoir compris que l’amour est du verbiage, sauf s’il est prêt à s’immoler.

Cela dit, Jésus prit totalement charge de l’être humain, sans aucun souci des autorités, même si l’affront allait parfois jusqu’ au conflit. Or, ayant idée de l’hégémonie exercée à l’époque par le parti religieux en Palestine à l’époque- à savoir, les pharisiens-, on s’attendrait à plus de souplesse à leur égard, voire à une certaine complaisance, soit-elle bien intentionnée. Quant à leur dire: «Malheur à vous, guides aveugles… Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, vous qui ressemblez à des sépulcres blanchis: au-dehors, ils ont belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d’impuretés de toutes sortes… serpents, engeance de vipères» (Mt.23), d’où lui venait-il ce cœur? Une telle hardiesse, de l’audace aux yeux du monde, allait de pair chez lui avec une douceur et une humilité desquelles il espérait qu’on suive l’exemple. En effet, telle est la perfection: d’être aussi fort qu’aimable. Sans chercher à dominer, sans, par orgueil, jeter sur les autres un regard dédaigneux, on ne montre pas de partialité, ni l’on cherche à gagner la faveur du puissant. C’est de compatir infiniment, de contempler la lumière divine sur le visage des pécheresses repentantes et des collecteurs d’impôts convertis. C’est de s’attendre à être compris, au bon moment, par des pêcheurs, de prendre nourriture chaque fois qu’il s’en présente, et de jeuner pour vaincre l’esprit de méchanceté, de gourmandise, et d’orgueil. C’est d’habiter là où l’on trouve un logement, et de rester libre de toutes ces choses-là, avec, pour compagnons, douze illettrés, tous originaires des quelques petits villages répandus aux alentours du lac de Tibériade.

Chaque fois que je me rendais en Palestine encore libre, il m’arrivait de remettre à plus tard de visiter la Galilée. En 1966, je visitai les Lieux Saints pour la dernière fois. Après la guerre de Juin, je compris que je ne devais pas m’attendre à revoir la Galilée avant longtemps. Mais plus tard, l’idée me vint qu’il était possible de rejoindre le dernier village de la Jordanie, presque au nord de la Galilée. Là s’offrait à moi une vue plutôt nette du lac de Tibériade; je réalisai que les plus belles paroles jamais adressées aux hommes furent prononcées en cet endroit. Qui aurait dit qu’à partir de là, un prédicateur religieux ambulant allait conquérir le monde? Quel était donc le secret de cet homme? En vertu de quelle autorité donna-t-il son Sermon sur la montagne, qu’il commença par «Heureux les pauvres en esprit»…? Grâce à ce sermon, la Loi, constituée d’une série d’injonctions, se vit métamorphosée en la présence de Dieu dans un cœur pur, un cœur qui devient le monde. Quel esprit qui le remplissait lorsqu’il dit: «Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes»[1]. Pourtant, il n’est dit nulle part dans le Testament Ancien que Dieu se montre également favorable aux justes et aux pécheurs, ni qu’il veille sur eux d’un même œil. Par ailleurs, qu’est-ce qui lui inspire ces paroles: «Ne vous amassez pas de trésors sur la terre…Ne vous inquiétez pas pour vote vie de ce que vous mangerez et vous boirez… Ne vous inquiétez pas pour le lendemain».

Certes, quant à la théorie, il est possible de rencontrer tout ces instructions çà et là, mais personne n’eut le courage de les mettre en pratique. Toute parole aurait pu ressembler à la sienne, sauf celle-ci: «Qui de vous me convaincra de péché?» Au long de l’histoire, tous les hommes se reconnurent quelque faiblesse, quelque défaut, et maints péchés. Le Nazaréen, lui, se reconnut comme juste, non dans une certaine mesure, ni à un certain moment, mais absolument, impeccablement. De plus, il savait que l’aspiration à un tel état était, pour les hommes, une condition sine qua non. Il me semble trouver là l’explication de sa parole: «Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés», c’est-à-dire jusqu’à mourir. En effet, celui qui n’est prêt à mourir ni pour son ami, ni pour son ennemi, n’est pas plus qu’un flatteur au sein de la société. Mais il n’a pas en lui cet amour duquel il fut dit, dix ans après la mort du Nazaréen: «quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, quand je livrerais mon cœur aux flammes, s’il me manque l’amour, je n’y gagne rien. L’amour prend patience, l’amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s’enfle pas d’orgueil, il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne retient pas de rancune» (1Cor13).

«Jésus a fait encore bien d’autres choses: si on les écrivait une à une, le monde entier ne pourrait, je pense, contenir les livres qu’on écrirait» (Jean21: 25). Je pense que le monde entier ne saurait contenir le Christ. Si tu sais cela, tu peux célébrer cette fête.


[1] Mt5, 44-45 et Lc 6,27.

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « يسوع الناصري » – 27.12.2004

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2004, Articles, Raiati

A La Jeune Fille / le 18.07.2004 / N*29

Je me suis adressé précédemment aux jeunes garçons et aux jeunes filles ensemble en vous parlant à tous de la profondeur de l’engagement chrétien et de la nécessité de la connaissance. Ce que je te dis à toi spécialement aujourd’hui, c’est que le Christ a été suivi par des femmes qui se sont investies avec beaucoup d’exigence pour sa cause et qu’elles l’ont accompagné jusqu’à la croix, alors que la plupart des disciples l’avaient abandonné.

Et après sa résurrection, il est apparu tout d’abord à Marie Madeleine et c’est elle qui est allée raconter aux disciples qu’elle avait vu le Seigneur. Et qu’il est aussi très probable qu’elle était avec ses amies les myrophores dans la maison où les disciples étaient réunis quand l’Esprit Saint est descendu sur eux, car le livre dit: « Tous, unanimes, étaient assidus à la prière, avec quelques femmes dont Marie la mère de Jésus, et avec les frères de Jésus». (Ac. 1: 14)

Par la suite, nous voyons les femmes servir les disciples et ouvrir leurs maisons pour l’accomplissement du Service Divin. En tout temps et en toute époque, il y avait parmi elles des martyres dont de très jeunes.

Ce que tu dois savoir, c’est que la fille, scientifiquement, est aussi capable que le garçon et qu’elle le dépasse dans de nombreuses facultés et spécialités. Il n’y a pas de doute non plus que tu aies les qualifications pour toute sorte de talents qui vont de la production intellectuelle la plus accomplie à l’exercice de tous les métiers.

Nous n’acceptons pas la situation d’analphabètes à laquelle sont réduites les femmes dans de nombreuses régions du monde.

Il ne peut y avoir de doute non plus sur le fait que l’épouse éduquée est source d’inspiration pour son mari et source d’éducation éclairée pour ses enfants mais aussi un acteur fondamental dans leur développement intellectuel ; tout cela si tu prends conscience que ta vie ne dépend pas seulement de la beauté et que tu es capable de grandes choses avec ton intelligence, ton rayonnement spirituel et l’équilibre de ta personnalité.

La beauté ne dure pas mais la connaissance reste et ce qui résiste le plus au temps, c’est ta bonne moralité car en cela est l’humain. Lutte pour être parfaite sur tous les plans.

Je comprends qu’il est légitime de se parer mais d’une façon décente et je comprends aussi ton souci de l’élégance. Mais ceci n’est que peu comparé à l’intelligence, à l’étendue de la connaissance et à l’humanité parfaite qui est en toi. Tu n’es en rien en deçà du jeune homme, et tu le complètes si tu portes plus d’intérêt à ta personnalité dans sa globalité qu’à ton corps qui n’en représente qu’une partie.

En temps convenable à ta maturité, tu aspires à l’amour. Ceci est indispensable et te construit. Ne le fuis pas s’il se montre, mais ne le cherche pas avec insistance et ne t’avilis pas à sa demande. Soit posée et sobre autant que cela t’est possible car l’un ou l’autre parmi les gens peuvent dire des louanges de toi alors qu’ils ne cherchent qu’à s’amuser.

Ne mets pas ta confiance en chaque personne qui te fait entendre de belles paroles car il se peut qu’il ne soit pas honnête ou bien qu’il n’ait pas un projet de fréquentation saine qui mène au mariage.

Si tu es adolescente, ne cherche pas à te lier car l’engagement exige une grande maturité et, à l’adolescence, tout engagement peut t’exposer à des changements survenant chez toi et chez le jeune homme. Patiente s’il te faut patienter et, seulement quand tu atteindras la maturité, même un, deux ou trois ans plus tard examine la situation du jeune homme et prends ta décision en toute conscience et après avoir consulté des gens honnêtes et expérimentés.

Si tu te lances dans une relation sentimentale sans en être entièrement consciente et que tu t’engages dans une vie maritale sans clairvoyance, c’est dans la tristesse que tu pourrais passer toute ta vie, ta vie familiale serait détruite et tes enfants dispersés et perdus.

L’amour seul ne suffit pas pour que tu te lies à un homme, son intelligence, sa moralité, sa capacité de travailler, sa véritable foi chrétienne sont les fondements réels de l’engagement. En dehors de cela tu ne trouveras pas le bonheur.

Traduit par Père Marcel et Claudine Sarkis

Texte Originale: – « إلى الشابة في رعيتي » Raiati 29 – 18.07.2004

Bulletin «Le Bon Pasteur» n°5 – septembre 2005

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2004, Articles, Raiati

Aux Jeunes / le 11.07.2004 / N*28

Jeunes filles et jeunes garçons, vous qui avez des aspirations et des visées lointaines en recevant l’Evangile maintenant avec force et enthousiasme, vous le garderez comme nous l’avons fait pour le transmettre à vos enfants afin que le Christ demeure, génération après génération. Croyez que vous pouvez être forts spirituellement, en cela Saint Jean le bien aimé a dit dans sa première épître: «Je vous l’écris, jeunes gens : vous êtes vainqueurs du Malin» (1Jn.2: 13). La force spirituelle n’est pas une prérogative d’une catégorie d’âge car l’Esprit Saint fortifie toutes tranches parmi les hommes.

Vous êtes capables d’une grande pureté, de grands dons et de l’engagement sans limite envers la chrétienté toute entière, ne laissez pas les églises être fréquentées par les anciens et les personnes âgées seulement. En elles (les églises!), vous rencontrerez la gloire véritable et la joie incommensurable. Aspirez aux plus hauts degrés spirituels et ne laissez personne prendre à la légère votre jeune âge car vous êtes aptes à accomplir toute vertu, et la vertu est le resplendissement de l’esprit et sa fraîcheur.

Néanmoins, cette fraîcheur se renouvelle en vous et ne ternit pas si vous décidez d’y arriver par la quête spirituelle, c’est à dire par la lutte contre tout ce qui porte atteinte et souille l’âme et par la suite entrave votre progression vers la vie généreuse que vous souhaitez. Nul, tout âge confondu, n’est condamné à accomplir le mal. Il n’y a pas de péché qui s’identifie à la jeunesse. Vous êtes libres si vous ambitionnez la grande liberté et celle-ci vous ne l’atteindrez pas, sauf si vous décidez de vivre dans la vérité et pour la vérité, dans l’honnêteté parfaite sans vous perdre dans les polémiques, les revendications et les prétentions car c’est votre humanité qui en sort diminuée.

Vous vivez cette beauté spirituelle dans le monde, avec vos amis et avec les plus et les moins jeunes. Le Christ n’a demandé à personne de sortir de ce monde mais Il veut que nul ne soit prisonnier du monde et de ses illusions. Soyez avec ceux qui vous aiment mais vous devez vivre avec tout le monde et servir chaque personne qui a besoin d’être servie.

Cette vie de gloire se renforcera en vous si vous vous engagez dans votre paroisse, les réunions de la jeunesse et les autres rencontres spirituelles ouvertes à tous, car le plus important c’est que nous soyons solidaires dans l’église pour que l’on puisse devenir ensemble une Eglise. Cette solidarité autour de la pensée et de la réflexion chrétienne vous fortifie dans la concrétisation de votre témoignage au sujet de Jésus. Oui, Il se manifeste en chacun d’entre vous mais aussi dans la communauté rassemblée en Son Nom. Cela veut dire que vous voulez recevoir la chaleur de l’Esprit et devenir vous-mêmes porteurs de cette chaleur.

Soyez aussi chaleureux dans votre désir de comprendre, studieux dans vos études à l’école ou à l’université ou dans la société si vous avez terminé vos études car le Seigneur demande aussi que vous rendiez service à travers votre intelligence et que vous deveniez grands dans les métiers que vous voulez exercer. Le Seigneur n’aime pas les paresseux. Examinez toute chose avec une intelligence illuminée et gardez le meilleur, tout en vous méfiant de la mauvaise influence qu’une pensée erronée peut avoir sur vous. Vous serez confrontés dans vos études à de mauvais courants de pensées, l’Evangile avec lequel vous vous êtes armé vous donnera l’Esprit de discernement et vous permettra de rejeter ce qui est faux et de garder votre esprit dans la clarté.

Les livres et les autres moyens de connaissance sont inévitables. Je ne suis pas contre l’informatique et ce que vous apprenez à travers elle, mais elle ne dispense pas du livre. A travers le livre, vous découvrez l’héritage intellectuel qui nous a précédé en toute civilisation et si vous choisissez les sciences naturelles, l’architecture ou la médecine, ceci ne doit pas vous dispenser de la poésie, de la littérature et des livres qui renforcent votre foi et vous donne les arguments dont vous avez besoin pour défendre la Foi.

Ne soyez pas exclusifs dans votre spécialité. Tu n’es pas seulement architecte, avocat, médecin ou scientifique. Vous êtes avant tout des hommes et toutes vos capacités humaines doivent se développer dans la connaissance pour devenir consolation, joie et don de générosité. Il vous faut autant que possible absorber les vérités de ce monde car le Seigneur s’est révélé dans la connaissance, et plus celle-ci est conséquente plus vous serez aptes à servir.

Ainsi plus la connaissance grandit en vous, plus vous êtes proches de l’humilité et du service des autres. Ne fermez pas les yeux avant d’avoir lu des pages des grands héritages intellectuels de la pensée, vous sentirez grandir en vous la taille intellectuelle. Etudiez les livres avec assiduité, analysez-les et notez ce que vous devez noter jusqu’à ce que le mariage entre votre foi et l’intellect soit conclu. L’intellect aussi sert Dieu et ceux que vous cherchez à faire sortir des ténèbres de l’ignorance.

Cela implique que vous ne capituliez pas devant l’image, elle qui domine tous les moyens de communication. L’image n’est qu’une partie de la connaissance. Un livre sérieux écrit par une personne clairvoyante vous apporte beaucoup plus de perspicacité.

Que vous cherchiez la foi ou la connaissance, prenez garde à être appliqués, afin que les hommes puissent se nourrir par vous. Ainsi, vous serez studieux et si vous l’êtes nous serons dans la joie et Dieu se réjouira en vous. Ainsi aussi, vous construirez un monde nouveau et vous deviendrez de nouvelles créatures.

Traduit par Père Marcel et Claudine Sarkis

Texte Originale: – « أيها الشبان » Raiati 28 – 11.07.2004

Bulletin «Le Bon Pasteur» n°5 – septembre 2005

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2003, An-Nahar, Articles

Le Sentiment National ou Culturel dans l’Eglise / le 12.07.03

La discorde nationale est apparue dans l’Eglise depuis l’époque apostolique, un verset du livre des actes des apôtres relate ce qui suit: «En ces jours-là, le nombre des disciples augmentait et les Hellénistes se mirent à récriminer contre les Hébreux parce que leurs veuves étaient oubliées dans le service quotidien» (Ac.6, 1). La fusion des croyants en une seule foi et une offrande unique n’a pas donné de fruit sur le plan social. Et les nationalités se sont juxtaposées et elles ont porté atteinte au corps de l’Eglise.

De nombreux historiens ont dit que la controverse qui a éclaté en l’an 451 au concile de Chalcédoine entre les défenseurs de la nature unique et ceux qui défendaient les deux natures du Christ; cette controverse cachait donc une division entre les hellénistes et les peuples de la Syrie, de l’Egypte et de l’Arménie.

Et il n’y a aucun doute que la différence entre les civilisations grecque et latine a pesé dans le grand schisme de l’an 1054 entre Rome et Constantinople. Il n’y a pas d’embarras à dire aussi que le nationalisme est la seule maladie qui affecte aujourd’hui les relations entre Constantinople et Moscou et celles entre la hiérarchie ecclésiastique grecque à Jérusalem et son peuple arabe.

Néanmoins l’Eglise Orthodoxe a condamné «excommunié» dans un concile réuni en 1871 à Constantinople: «ceux qui s’attachent à la race, pratiquent une ségrégation entre les ethnies et attisent ou provoquent des discordes et des révoltes fondées sur le nationalisme».

Le racisme est donc clairement rejeté et ce que l’on appelle aujourd’hui Eglise de Moscou ou celle de Bulgarie ou de Serbie ne doit pas avoir une connotation nationale. Cela indique seulement des espaces géographiques de sorte que si tu habites à Moscou par exemple, quelle que soit ta nationalité, tu t’attaches à cette église comme n’importe quel russe.

C’est pourquoi, dire que les églises orthodoxes sont des églises nationales n’a pas de sens, puisqu’une telle définition a été exclue par la décision du concile de 1871 que nous avons susmentionnée.

Sur ce même principe nous disons que si l’Eglise de nos contrées est appelée Antiochienne, ceci ne veut pas signifier une quelconque nationalité, car résident parmi nous, dans tous les diocèses, des orthodoxes de diverses nationalités qui vivent pleinement leur foi et leur engagement de croyant dans telle ou telle paroisse.

Le chrétien vit dans une patrie qu’il aime et à laquelle il s’attache mais ceci est seulement en raison de notre vie terrestre et de l’histoire qui lui correspond. Sa foi, d’autant plus, est pour lui un motif pour servir la patrie mais celle-ci peut être pluriconfessionnelle. Et même si elle ne l’est pas, l’Eglise garde une existence indépendante de toute patrie et de tout attachement sentimental à telle ou telle d’entre elles.

Je ne suis pas libanais parce que je suis chrétien ou à partir de ma foi dans l’Evangile. Je suis chrétien parce que je crois en Christ, que je suis baptisé et que je suis Un en Christ avec tous ceux qui croient en Lui; malgré le fait que je pourrai avoir des différents ou même des désaccords avec des orthodoxes d’autres nationalités.

Reste l’héritage culturel que nous avons recueilli de par l’histoire elle-même. Celui-là prie en syriaque et l’autre en arabe mais cela ne signifie pas qu’il y ait une certaine «essence» syriaque ou arabe. Cela ne veut pas dire non plus que le syriaque ou l’arabité rentre dans la définition de ce qu’est ma chrétienté. Les langues sont des instruments culturels et la culture n’est pas une partie existentielle de l’Eglise.

Je ne proteste pas contre un regroupement identitaire fondé sur la base d’une langue commune à plusieurs confessions en dehors d’une quelconque cohésion dogmatique, si ce qui est recherché est de redonner vie à une grande tradition et de permettre à ceux qui l’ignorent d’en prendre connaissance. Si la fierté est acceptable, la prétention ne l’est pas. Il faut pour autant dire que l’Evangile dans son essence est indépendant de la terre et de ses époques. Par conséquent, Il est indépendant de l’habit historique dont la Parole s’est couverte.

L’élément qui tranche entre ce qui est à l’Eglise et ce qui ne l’est pas est le même qui existe entre celui qui crée et celui qui est créé. Nous appartenons uniquement au Christ et aux Saints qui se sont attachés à Lui, tandis que le vêtement que le Seigneur a accepté de revêtir en tant que pasteur incarné historiquement dans la vie des hommes n’est rien en soi.

Les cultures grecque, araméenne, arabe et latine font partie du «créé». Ainsi les cultes rendus dans telle ou telle église peuvent être liés à ces philosophies, ou bien, ces philosophies ont été une source d’inspiration ou un cadre pour le culte rendu. Tu peux t’apercevoir, par exemple, que la beauté de la liturgie byzantine n’est pas sans lien avec la sagesse grecque mais nous ne sommes pas grecs ; car tout ce que nous sommes vient seulement de l’Evangile et des méditations des saints sur l’Evangile.

Nous n’étudions pas les héritages humains pour les adopter mais pour aimer Jésus Christ.

Seul celui qui ne se satisfait pas de Jésus, cloué nu sur le bois de la croix, cherche à trouver sa fierté dans les créatures. C’est ainsi qu’il invente des théories de grandeur qui ne dépendent que de ce monde. Par exemple se demander, au sujet des orthodoxes, ce qui peut rendre fier un peuple qui s’étend d’ici jusqu’à Saint Petersburg et aux extrémités de la terre, ceci n’est pour nous qu’une question sur «l’apparat de cette vie éphémère».

Alors que les Saints de chez nous, de Grèce et de Roumanie ainsi que tous les autres n’avaient eux, aucune autre appartenance au plus profond de leur âme que celle due au Baptistère et à ce que le Saint Calice suscitait en eux de pensées.

Nous ne nous intéressons pas aux nations que l’acte des apôtres a mentionnées comme ayant écouté l’annonce de la Bonne Nouvelle par Saint Pierre après la descente de l’Esprit Saint le jour de la Pentecôte (certaines parmi elles ne sont plus chrétiennes); mais ce que le Livre a voulu suggérer, c’est que ces nations ont été unies pas l’Esprit Saint dans une seule compréhension de la mission. Celui qui, parmi les descendants de celles-ci, tire de la fierté du fait que ses ancêtres y étaient présents ne dit que des choses sans intérêt «Grâces soient rendues à Dieu et non à nous-mêmes».

L’Eglise est gardienne de l’inspiration et non de la rhétorique des arabes ou de la sagesse des grecs. Mais nous pouvons découvrir des splendeurs de Dieu dans les traditions des peuples pour nous consoler et nous permettre d’établir des ponts entre l’Evangile et ses peuples. C’est ainsi que nombre de nos pères ont vu la trace du Christ avant son Incarnation dans la philosophie grecque.

Mais le Christianisme n’est pas fondé sur une quelconque philosophie. Il ne se confond pas non plus avec ce qui lui est extérieur, c’est à dire que les dogmes n’ont pas été «montés» en conciliant L’Evangile et la philosophie. C’est de la même manière que l’Eglise n’a pas été conçue comme un mélange historique entre ses sacrements et une quelconque nation.

Je suis ainsi libanais et oriental de par mon corps – mon état terrestre. Et ceci me plaît et mes goûts s’y identifient, mais mon identité ecclésiale n’a rien à voir avec le corps de ce monde, ni sa mémoire ni son agitation. Et quand tu seras enseveli sous terre, la patrie en toi sera ensevelie aussi, mais l’Esprit Saint sauvegardera tes os pour les faire renaître le jour du jugement et pour que Dieu t’interroge sur ce que tu as fait de ton Baptême.

Nous avons dans mon Eglise, le premier dimanche du grand carême un texte important [NDLR: le Synodikon] qui contient des bénédictions mais aussi des anathèmes qui font sortir nommément les hérétiques de l’Eglise. Parmi les choses auxquelles nous renonçons figurent certains «enseignements grecs» pour signifier des parties de la philosophie. Tout cela pour que nous nous souvenions que Dieu ne rend éternel que ce qui est éternel. Ceci s’applique à ce que nous refusons de la civilisation moderne et tout ce qui s’écarte de l’inspiration divine ou s’oppose à elle.

Tu peux bien sûr user d’anciennes formules ou te dispenser de le faire selon tes besoins éducatifs. Le moule n’est pas important. Ce qui l’est, c’est que tu restes fidèle et que tu couses de nouveaux habits à la Vérité Eternelle qui t’a été confiée. Ceci peut expliquer certaines modifications dans les rites ou bien dans l’organisation des offices.

Le corps du Christ n’a aucun vêtement. Les impies dans les temps anciens ont déjà déchiré ses vêtements, et toi tu peux les lui changer par amour, mais le corps divin nu reste adoré et commande l’univers et l’histoire. Et la Parole Divine, qui est le Christ, institue les paroles qu’il veut pour atteindre les intelligences d’aujourd’hui et ainsi empêche chez nous les accumulations de ce qui doit disparaître. Ceci intervient dans chaque véritable courant de renaissance.

Si ce que je viens de dire est la révélation reçue par les églises alors, que ni l’histoire, ni la fierté historique ne la divise [l’Eglise], ni même une langue non plus d’ailleurs. Nous sommes un dans cet orient, que nous soyons syriaques, byzantins ou arméniens parce que l’Evangile est Un. Les traditions qui se sont formées pour la sauvegarde de l’Evangile et sa transmission sont échangeables entre nous et chaque groupe s’enrichit ainsi de l’autre.

Tout cela peut être organisé si le but recherché est que nous soyons une seule Eglise. Nous ne devons pas nous mettre d’accord sur tout ce qui est éphémère. Chacun d’entre nous garde ses racines historiques et culturelles, et nous nous consultons dans un mouvement perpétuel de rencontre pour que nos expressions et nos concrétisations soient convenables au regard du siècle moderne ; mais surtout convenable à la proclamation de la Bonne Nouvelle par le seul Evangile. Car, ce que Dieu veut pour nous, c’est que nous soyons fidèles à la Parole telle qu’Elle s’est manifestée à travers les grâces de l’Esprit.

A partir de là, la mémoire historique d’un peuple ne peut l’exclure des autres. Celle-ci est investie au service de la rencontre entre les peuples et de la diffusion de l’Evangile vivant auprès de tous.

Et, grâce à cette liberté que nous aurons acquise du Christ, nous augmenterons nos capacités à rencontrer ceux qui ne sont pas de l’Evangile. Ceux là verront, le moment venu, que notre langage est le leur, que nos habits sont les leurs et que nos souffrances sont les leurs. Nous serons ainsi du même pays et de la même région. Nous nous associons à tout leur rayonnement humain, et nous serons, eux et nous, comme une lumière qui jaillit d’une seule terre et d’une seule mémoire.

L’union des chrétiens à l’unique Esprit Divin est indispensable à l’accomplissement de l’unité de civilisation entre nous et ce grand orient.

Traduit par Père Marcel et Claudine Sarkis

Texte Originale: – « القومية أو الثقافة في الكنيسة » AN-Nahar – 12.07.03

Bulletin «Le Bon Pasteur» n°7 – juin – septembre 2007

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2000, Articles, Raiati

« Ressuscite O Dieu » / le 30 avril 2000 / N*18

Nous avons chanté cet hymne hier au cours de la liturgie du samedi pour dire à Jésus: Toi tu ressuscites pour que nous revivions en Toi. Nous vivons dans la détresse et notre pays s’apauvrit. Toi, tu es vainqueur, y a-t-il d’autre victoire que la victoire sur la mort? Donne-nous de vaincre la force de la mort qui nous attaque c’est à dire la dépression, la tristesse, le désespoir et la peur, peur de la maladie, de la pauvreté et de la vieillesse afin que la fête ne dure pas un jour seulement mais qu’elle s’imprime en nous pour que nous dépassions la peur, que nous espérions en Toi quand nous avons péché, que nous ayons confiance, non en notre pouvoirmais en Ta puissance.

L’échec dans le travail, dans les relations sentimentales, dans la vie quotidienne, l’anéantissement de beaucoup d’espoirs que nous avons placés en ceux que nous avons crus grands, tous ces échecs nous conduisent au désespoir, à dire que peu de gens sont dignes de confiance, ou dire que femme et enfants sont plus faibles que nous ne l’avions pensé. Nous avons pu dire que notre pays va à sa destruction et que personne ne connaît son destin. Et si nous sommes réalistes nous avons pu dire qu’il n’y a pas de grande consolation en une partie de ceux qui prient. Ils ne s’amarrent pas au Christ. Et pour certains, parmi ceux qui sont proéminents dans l’Eglise,  le Christ n’est plus l’unique souci. La fête ne peut nous empêcher de voir les péchés, nous célébrons la fête au milieu des péchés qui nous affectent. On fête dans le monde sinon la fête n’est que fuite.  Nous célébrons la Résurrection dans l’Eglise pour porter la Résurrection au monde. L’Eglise coule dans le monde comme un fleuve, sinon elle n’est que musée et chants.

La fête n’est pas là pour oublier la misère mais pour la dépasser. Comme la mort n’a pas « dévoré » le Christ ainsi nos malheurs ne nous anéantissent pas. En Jésus, tu peux porter la croix avec joie. De l’intérieur de ta souffrance tu es vainqueur car si tu aimes le Seigneur il entrera au plus profond de ton coeur. On ne peut pas ne pas ressentir les vraies souffrances, mais on peut ne pas s’effondrer sous leur violence. Et si tu t’effondres reste conscient pour pouvoir te relever.

Dans ce sens la résurrection est un état. Elle était un événement une seule fois pour devenir un état, quelque chose qui continue en toi et qui fait de toi un être nouveau. N’aie pas peur car c’est Lui qui a dit: « ayez confiance car j’ai vaincu le monde ». Le monde est un monde où dominent le désir, la convoitise et la haine. Tu peux y succomber. Fais attention!  Tu peux vaincre par la grâce du Christ.

Et si tu es vainqueur une fois, tu seras plus fort devant une autre tentation. Efforce-toi de te vaincre toi-même, car tout est en toi. C’est l’arène du combat contre le mal. Et c’est le plus dur des combats mais on y trouve des consolations incomparables à toute consolation qui vient de l’extérieur. Porte la Résurrection dans ton coeur et tu ressentiras une une joie profonde.

Et ta joie viendra de ceux qui comme toi sont consolés par Jésus; vous formerez ensemble l’Eglise de la Résurrection c’est à dire la communauté de ceux qui vivent dans l’espérance, parcequ’il savent que le Christ vient à eux dans sa beauté pour effacer en eux toute laideur. Si tu dis aujourd’hui: « Christ est ressuscité! », comprends que tu ne chantes pas seulement un hymne mais que tu espères que ton tout ton être ressusciteras avec Lui et en Lui. Que tu ne sois pas vaincu par les difficultés signifie que tu es décidé à devenir un être de résurrection.

traduit de l’arabe.قم يا الله

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2000, Articles, Raiati

Anastasios / le 26 Mars 2000 / N*13

Notre diocèse a été béni le mardi 14 mars par la visite de l’archevêque d’Albanie Kyrios Anastasios (Yannoulatos). C’était dans le cadre de la visite de Sa Béatitude au siège d’Antioche. Sa Béatitude Kyrios Anastasios nous a réservé ce jour selon son coeur et selon sa vocation première.

Il vient de la fraternité de la « Vie » qui portait le souffle du renouveau spirituel en Grèce depuis le début du siècle dernier. Faire revivre les gens par la Parole vivifiante puisée dans l’Evangile prêché par toutes les formes de communication. Les jeunes membres de cette fraternité étaient en contact avec des jeunes du Liban, et c’est ainsi que nous l’avons connu. Sa vision de l’Eglise de demain dans son ouverture et sa résurrection était notre vision. Cette vision fait de lui un grand apôtre et un grand évêque. Il n’y a pas de doute que le fait d’enseigner à l’université l’a aidé à clarifier sa pensée et l’a affirmé, surtout qu’il était professeur des religions y compris l’Islam. Mais c’est l’Esprit qui est en lui qui a conduit l’Eglise d’Albanie pendant les neuf dernières années.

Il a relevé l’Eglise d’Albanie du désert complet (pas de constructions, pas une seule église) à une existence visible, agissante. Il s’est appuyé sur la foi gardée dans les coeurs pendant la persécution incomparable quant aux ravages qu’elle a faits, persécution qui a effacé toute trace visible du christianisme comme aucun autre régime similaire ne l’avait fait. Il a relevé le défi sans aucune piastre en main et il a montré au monde entier que ceux qui ont la connaissance peuvent, par la force de l’Esprit et par quelque intelligence, reconstruire l’Eglise.

Tous ceux qui l’on reçu et entendu ont senti que la grâce était sur lui et que c’est elle qui fait de lui un grand archevêque. Il est arrivé chez nous au monastère de la Théotokos à Kaftoun. Ce que nous avons remarqué chez lui de plus important – et ce dans tous les lieux qu’il a visités – est qu’il entrait chaque fois dans le sanctuaire, s’agenouillait devant la Sainte Table et la touchait de sa tête, comme s’il se constituait par elle. Nous lui avons offert l’icône de saint Joseph de Damas pour lui dire que notre unité est l’unité du martyr et que nous sommes morts ici afin que vivent les générations par Celui qui est mort par amour. Et il nous a expliqué comment on a tenté de détruire le Christ dans son pays, mais Il est ressuscité de sous les décombres de l’histoire pour que l’Eglise d’Albanie renouvelle sa jeunesse tel un aigle.

Nous avons déjeûné au monastère de la Théotokos dit Nourié. Dans les deux monastères il a pu se rendre compte de l’expérience monastique chez nous car nous avions réuni autour de lui les higoumènes de tous les monastères avec quelques moines et moniales. L’après-midi nous avons visité quelques villages « déplacés » de la montagne, et là il a vu que les souffrances que nous avons endurées sont semblables à ce que les fidèles ont enduré chez lui. Dans les deux Bhamdoun à Mansourieh et à Aley il a été accueilli en grand honneur. Il a prié puis nous avons chanté et il a prononcé des allocutions. Pas une fois il n’a dit: « j’ai construit ou j’ai fondé » ou quelque chose de semblable. Il attribuait tout à la grâce divine.

Pendant que je l’accompagnais, j’ai pu me rendre compte de sa sagesse dans la pstorale et face aux difficultés. Nous vous avions informé dans « Raiati » de sa sollicitude pour les albanais musulmans déplacés du Kosovo. Une église pauvre comme la sienne, qui n’a pas les moyens de donner, a pu réunir de l’argent du monde entier pour servir des réfugiés différents par la religion. Malgré sa pauvreté le Christ a voulu qu’elle participe. La fin du périple nous a conduits à l’église de Mansourieh du Matn. Les grandes complies étaient finies et l’archevêque était très fatigué. Il est entré comme un roi dans la foule des fidèles venus des villages avoisinants pour l’accueillir. J’ai senti cici que l’enthousiasme était à son comble et la recueillement visible. La chorale du diocèse chantait « Christ est ressuscité », nous avons tous vhanté, et il a chanté le tropaire de la Résurrection en albanais avec ceux qui l’accompagnaient.

Après dîner nous avons continué le chant pascal, et ainsi sans l’avoir décidé, nous sommes passés à la Résurrection pour nous dire à nous-mêmes et aux autres que les fidèles s’accordent les uns avec les autres dans l’amour de Celui qui est ressuscité des morts, et qu’ils tendent tous vers la Pâque éternelle, résurrection de toute l’Eglise.

Ce numéro de Raiati est consacré à la visite de l’Archevêque Anastasios de Tirana et de toute l’Albanie. Il comprend outre cet éditorial, un article sur l’Eglise d’Albanie, une notice sur la vie de Sa Béatitude Anastasios ainsi que l’information concernant sa visite au diocèse du Mont Liban le 14 mars 2000.

traduit de l’arabe.أنستاسيوس

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