Le dialogue entre le Seigneur et Pilate est d’un dramatisme prononcé. Considérant les accusations des Juifs, le procureur interroge Jésus de Nazareth: « Es-tu le roi des Juifs? » Pour le gouverneur, cette accusation qui ne portait aucune atteinte au trône de César importait peu; elle ne valait pas au Sauveur d’être exécuté. En tant que juge, le gouverneur finit par lui demander: « Qu’as-tu fait? » Et Jésus de répondre: « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Il ne provient pas de la terre. Pourtant, j’affirme bien être roi. Ma fonction est strictement celle-ci: « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix.« 

En chaque nation, et dans l’ensemble de l’humanité, il est un homme, ou certains hommes, à qui il n’incombe pas de gouverner- voire de faire de la politique-, mais de témoigner pour la vérité. Le Maître de Nazareth dit un jour: « Pour eux –les disciples- je me sanctifie. »Dans la langue d’origine, ce mot signifie « je suis consacré à Dieu », ou encore « je me consacre aux choses de Dieu ». « Je suis à son image « , énoncerait un fidèle chrétien, pour dire « j’use du même langage que le sien, parce qu’il descendit jusqu’ à moi et qu’il cohabita avec moi, après que je me suis humilié devant lui ». Si, par contre, je me construisais une tour comme à Babel jadis, pour monter vers Dieu de mes propres forces, en compagnie de quelques orgueilleux, le voilà qui détruirait la tour et brouillerait nos langues. A savoir, il susciterait en chaque homme des concepts différents des autres, formant ainsi des langues où Dieu n’a pas sa place. N’étant plus le Souverain de toutes les langues, Dieu cesserait de régner parmi nous: il ne serait plus seul à occuper le cœur de l’homme. Chaque homme aurait désormais un cœur propre, ce cœur devenant un nœud de vipères. Ces vipères se déchireraient dans une lutte sanglante, et accapareraient des royaumes terrestres – des fermes, comme on dit en libanais- si bien que le « moi » cesserait d’être un « nous ».

La terre ne peut produire un Royaume à Dieu. Sur ce, Jésus, descendu avec ses paroles du ciel, déclare au représentant de la Rome terrestre: « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Moi et le monde ne parlons pas le même langage, à moins que ce monde-ci perçoive sa vocation de devenir –de toute son étendue- un règne du ciel, même plus, un ciel.

Sans doute une mince minorité seulement réalise-t-elle devoir tenir exclusivement le langage de la vérité, étant venue au monde afin de témoigner pour la vérité. Mais peut-être ne réalise-t-elle pas qu’elle n’a d’autres instruments de discours que des messages de vérité, dans le sens où elle serait venue au monde pour « se sanctifier », jusqu’à ce que son langage s’identifie à celui de Dieu. Par conséquent, elle est basée sur la sainteté de la vérité.

Pour moi, les paroles du Christ à Pilate « mon royaume n’est pas de ce monde » signifient que le Christ est venu instaurer un langage nouveau. C’est la Parole, qu’on devrait suivre et adopter, sous peine d’être privé du changement complet des composantes de l’être humain. Dans ce dernier cas, on se borne à emprunter la terminologie de Jésus de Nazareth, sans vraiment en extraire des convictions propres. Pourtant, on croit le faire, en raison d’une fonction sociale, d’un cadre ou d’un pouvoir, qui permettent d’établir un royaume de ce monde, constitué d’éléments du monde. On en tire sagesse et perspicacité, on se délecte même de cette perspicacité profane que l’on croit provenir de Dieu, Lui étant la source de tout entendement.

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Avant de déclarer « mon royaume n’est pas de ce monde », Jésus avait à l’esprit l’appartenance de ses disciples à son royaume: « ils ne sont pas du monde; sanctifie-les par la vérité. » Leur charge consiste à témoigner pour la vérité, non à s’engager en politique, tel un Hérode, les grands prêtres ou un Pilate. Or témoigner pour la vérité veut dire abonder en sainteté, ne plus avoir au-dedans que le caractère divin, ne plus avoir sur les lèvres que les paroles provenant du Verbe qui fut au commencement, avant l’univers, avant la politique.

« Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les envoie dans le monde. » Comme je ne dis rien de moi-même, ayant tout pris de toi, ils ne proféreront pas une parole d’eux-mêmes. Je suis l’idéal suprême pour lequel ils œuvreront, comme s’ils étaient prééternels à mon instar, de même que toi et moi sommes ensemble bien avant l’éternité.

Cela dit, l’apôtre Paul avoue que ce monde dispose d’une certaine sagesse, dont « la sagesse du discours ».[1] Or il est évident que le monde ne connut pas Dieu par une sagesse humaine, car « le Christ est la sagesse de Dieu et la puissance de Dieu ». Mais cela implique-t-il qu’entre ces deux sagesses tout échange est impossible, que la disparité demeurera à jamais entre le langage de l’homme déchu et celui de Dieu, et qu’un abîme sépare les saints des pécheurs? Question assez difficile! Mais si l’on perçoit que la Parole de Dieu exprime son autorité dans le monde et que la vérité de Dieu est la Vérité propre, il n’y a aucun lieu de compromis entre la position de Dieu et celle de l’homme, dans toutes circonstances.

Il est quand même très séduisant de substituer la parole des hommes à celle de Dieu: or, en cela même réside le compromis, la déchéance vers un niveau inférieur, où l’on se sert de la logique humaine pour couvrir la logique divine, pour la celer. Alors on se persuade d’agir en personne sage et charitable qui ne fait que veiller aux intérêts des hommes. Dès lors, la logique de ceux qui ont acquis la sagesse profane raisonne comme il suit: tels sont les hommes, et telle leur conception des choses. Que l’on se montre condescendant. En réalité, les choses prennent la tournure suivante: on adopte la sagesse de ce monde tout en se prenant pour des serviteurs de la vérité. Mais quelle illusion! Car la tour de Babel s’est effondrée et les langues furent brouillées; on est désormais un homme de cette terre dont la boue recouvre le peu de lumière qui lui restait.

Par contre, savoir user des formules, des manières, et des biais de ce monde comme truchements de la Parole de Dieu est autant l’œuvre accomplie en l’homme par la grâce divine que le fruit de sa vigilance pour conserver des positions sans tâches. Etre un humain qui aspire au divin en tout engagement, en vue de sanctifier ses frères dans la vérité, dans le refus de toute rétribution personnelle et de toute fausse complaisance permet de bien maîtriser la sagesse de ce monde sans s’y soumettre.

Comment donc changer ce monde de péchés? Ni par un cerveau de génie, ni en multipliant ces génies conçus dans l’iniquité, nés et élevés dans le péché. Le monde peut être changé par ceux qui s’exposent au fouet quotidien des Paroles de vérité, pour que les péchés ne s’infiltrent plus dans leur chair. Ils sont alors des témoins de vérité; rien ne les en sépare. C’est par une moindre ingéniosité et une profusion de vérité que le monde est sauvé; par ceux qui mendient la splendeur des saints. Ainsi le Sauveur se manifestera brillamment dans la multitude qui introduira son royaume dans ce monde d’ici-bas.

Traduit par Monastère de Kaftoun

Original Text: « مملكة المسيح » –An Nahar- 14.05.2011