Nous envisageons, il paraît, une polémique qui gagne en constance entre les docteurs de religion musulmans – les «Dai’as»- et l’Etat, concernant la violence domestique, une des multiples facettes de la violence.
Se fondant sur le principe de l’obéissance due par la femme envers l’homme, nos frères musulmans considèrent que le projet proposé par l’Etat s’oppose à la loi islamique. Autant j’ai pu m’informer des quelques articles de presse que j’ai lus. Or, en l’absence d’un document écrit complet de la part de l’opposition, il est peu possible de prendre une position claire, surtout lorsqu’on n’est pas musulman. Cela dit, je m’attends à une grave discorde qui divisera non seulement les confessions du pays, mais aussi les différentes classes au sein de la même religion.
Indubitablement, c’est le plus fort qui exerce la violence, cherchant à s’affirmer par les moyens disponibles, ses muscles, par exemple. Face à la brutalité, la société moderne propose le dialogue. Or les protagonistes du dialogue ne sont pas toujours sur le même piédestal, sauf en apparence ; le plus fort fait souvent mine de bienveillance pour mieux s’imposer. Quel qu’en soit le degré, la violence est incrustée profondément dans la nature humaine, mais il est besoin que la justice et l’égalité désirées par Dieu pour nous réunir vienne la renverser.
Par ailleurs, la violence peut être soutenue par la loi, ou par le cadre social, dont profite le détenteur de la force pour se trouver un alibi. Dans maintes religions, la violence du mari envers sa femme se sert d’une couverture de paroles divines. Cela dure tant qu’on n’a pas réalisé la profonde égalité entre les deux sexes, tant qu’on n’a pas compris, par expérience, que la miséricorde mutuelle est plus puissante que la force physique ou le pouvoir juridique. Là aussi, il est question de l’ego. L’ego qu’exhibe le policier provient-il de Dieu, ou bien est-ce le policier qui peut se montrer assez brutal dans l’exercice de son pouvoir contre un citoyen pris en faute, sous le prétexte de son interprétation littérale de la loi, Le détenteur du pouvoir est tenté par le fait même de sa position, alors qu’en réalité le pouvoir lui a été accordé pour qu’il mette en pratique l’autorité de Dieu, voire l’autorité de la Vérité.
Pour retourner à notre discours sur la famille, certes, le christianisme enseigne l’obéissance de la femme à son mari. Mais il en atténue l’accent en disant que le mari doit aimer sa femme, comme le Christ aima l’Eglise, c’est-à-dire jusqu’à mourir pour elle. Cependant, je n’ai guère trouvé un mari qui lise cette partie de l’Ecriture Sainte, et qui se contente d’exiger une simple obéissance de sa femme envers lui. Evidemment, les hommes lisent les Ecritures et, y trouvant ce qui ne se conforme pas à leur goût, les tronquent au gré de leurs intérêts.
Qu’en est-il de l’Islam? On peut voir clairement d’après le verset 34 sur Les Femmes: «Quant à celles dont vous craignez l’égarement, grondez-lez, abandonnez-les aux lits et battez-les». Je m’étais enquis auprès du Cheikh Soubhi SALEH Sur le fait d’adresser des coups. Mon problème est qu’après sa disparition, je n’ai d’autre témoin. Il avait dit qu’il ne fallait pas adresser des coups violents, -point de vue confirmé par l’exégèse des «Jalaleyn»[1]. Les coups seraient donc une sorte d’avertissement, d’où il ne s’agit pas de véritable violence. Quant à Sayyed Mohammad Hussein El-TABATABA’I, il ne s’arrête guère sur le fait de battre les femmes, le considérant comme un moyen de répression. Ainsi, rien dans la sourate sur les femmes ne suggère l’usage de la violence. Personnellement, je vois dans le verset coranique suivant une atténuation du recours aux coups: «Je vous permets d’avoir des rapports avec vos femmes pendant les nuits du Jeûne; chacun de vous sera l’habit de l’autre». Dans le langage philosophique, il s’agit d’une homologie, un face-à-face dans l’amour qui bannit totalement l’usage des coups violents.
Je ne vois absolument rien qui permette la violence domestique dans le texte coranique. Comment envisager tous ces versets -des dizaines-, tel qu’on pourrait facilement dire que l’islam est la religion de la miséricorde. Cette dernière est due partout, non seulement au foyer.
La grande question est la suivante: quelle place le sentiment de l’homme moderne tient-il face à la parole de Dieu? Comment juger la culture moderne dans son opposition à la violence? Peut-on la désigner comme impie pour avoir instauré la paix partout? Peut-on trouver une exégèse qui s’insère dans le temps, pour toutes les époques? La sensibilité de la société présente aux bonnes conditions de la vie au foyer déplairait-elle à Dieu?
Le pays se divisera-t-il vraiment? Cette fois, la querelle ne sera pas entre les confessions. A mon avis, on verra paraître un parti qui considère la loi civique comme opposée à la Chari’a islamique, et un autre parti libanais composé de tous les chrétiens et des musulmans libéraux qui, tout en s’attachant à leur foi, ne se soucient guère d’être taxés de transgresser la doctrine en affirmant leur opposition à la violence domestique. Ces derniers tendent à l’égalité entre l’homme et la femme dans la gestion des affaires familiales. Dans la pensée musulmane qui se rapproche de la culture moderne, la tradition côtoie la modernisation, voire la rénovation. Ce courant rénovateur trouve des racines dans l’islam en Syrie, au Liban, en Egypte, en Tunisie et ailleurs.
La progression de la femme vers un pied d’égalité avec l’homme est un phénomène dans l’islam moderne, phénomène qui ne s’arrêtera pas si tôt, et qui lève la bannière d’un islam autant fidèle à ses principes que développé au vent de la civilisation universelle de notre époque. Au sein de cette civilisation, personne ne comprend ni la violence de l’homme, ni celle de la femme. La violence domestique les atteint tout deux. Je suis bien informé sur la violence que pourrait exercer une femme contre son mari, manifestant un comportement assez brutal. L’idée d’une loi protectrice viendrait contrer toute persécution éventuelle d’un conjoint par l’autre. Quant à l’obéissance au mari enseignée par le catéchisme, elle ne lui confère nullement le droit de corriger sa femme, car il ne peut en même temps être plaideur et juge. En tout cas cela est contraire à la miséricorde mutuelle. Aucun des deux époux ne joint l’autre à lui d’un mouvement unilatéral. Se joindre n’est pas joindre. Se joindre est un mouvement réciproque, un amour des deux côtés, puisque la femme ne reçoit pas simplement l’amour de son conjoint, mais le donne aussi. Elle s’attend à ce que son compagnon y réponde, jusqu’à ce que les deux deviennent un seul être. Personne ne se perd dans l’autre; les deux se forment ensemble, dans l’unité de la famille. Ainsi, les enfants ne croissent que lorsqu’ils discernent dans la conduite de leurs parents un respect mutuel parfait; aussi l’affection des enfants envers leurs parents se raffermit-elle, en constatant qu’ils vivent dans la complémentarité. D’où on se montre favorable à la force et à l’intelligence de sa femme, la perfectionnant par sa propre intelligence. Ce n’est pas se dissoudre dans l’autre mais l’envisager. Dans le sens linguistique, cette expression signifie tourner son visage vers le sien, et diriger le fond de son être vers le sien.
J’ai un rêve: que celui qui détient la force musculaire et le gagne-pain comprenne que l’autre pourrait le dépasser en spiritualité et en culture, et qu’il prend autant qu’il donne.
J’en déduis que nous ne saurions cohabiter si nous demeurons partagés par notre attachement soit à la tradition soit au renouveau. Certes, je sais que c’est un sujet de division dans toutes les sociétés, mais si la séparation se perpétue entre ceux qui tiennent à la lettre du texte et ceux qui tiennent à son esprit, ce pays devra longtemps attendre sa renaissance. Or, je me réjouis que le conflit n’est pas entre chrétiens et musulmans, mais entre les conservateurs et ceux qui prônent le développement, la croissance et la prospective. Il se trouve des personnes de chaque parti dans les deux religions. Il se formera –mais lentement- une société civilisée assez développée et une société archaïque, surannée, jusqu’à ce que l’emporte la société en marche vers les vérités de demain, ou peut-être du surlendemain. Il va sans dire que la vérité salvatrice dans l’être humain est d’ordre spirituel, mais elle contient aussi des réalités de la vie quotidienne qui repoussent loin de l’homme l’engourdissement et l’illusion.
C’est à la lumière d’un profond renouveau de l’homme qu’il faudrait considérer la violence -domestique ou autre. Tant que ne s’établit pas une certaine union basée sur la compréhension, on reste sur le plan de la complaisance, d’une paix fictive bâtie de compliments. Sans la base consistante de la tradition, sans un réveil de toute l’existence fondé sur la vérité, sur l’amour, sur l’absence de la peur et sur la confiance en la possibilité du progrès chez les autres, il n’y a pas de vie.
[1] «Al-Jalaleyn» en arabe (ou «les deux Jalals»): Fameuse exégèse coranique de Jalaleddine Al-MAHALLI et Jalaleddine ASSOUYOUTI (N.d.T)
Traduit par Monastère de Kaftoun
Texte Original: « العنف المنزليّ » – Nahar- 02.07.2011
