1994, Articles, Raiati

La majorité et la minorité/19 Juin 1994/N*25

Certaines personnes tiennent à être présentes aux yeux des autres et à être admirées par ceux-ci, alors que peu cherchent à être présents aux yeux de Dieu et à Le satisfaire. Certaines personnes sont désireuses d’être respectées pour leur apparence et pour ce qu’elles dépensent, tandis que d’autres essayent de respecter les gens par leur politesse, leur attention et leur aide, sans attendre une récompense ou un remerciement. Certains choquent, blessent, sont arrogants et imposent leur autorité et leur pouvoir, tandis que certains se cachent jusqu’à ce que la colère de Dieu prenne fin et prient pour les autres s’ils remarquent qu’ils ne peuvent pas les conseiller. Certains offrent de l’affection, tandis que d’autres cherchent l’affection, blâment, se disputent et punissent s’ils ne sont pas satisfaits de ce que font les autres.

Certaines personnes sont présentes si elles sont oubliées, et la plupart des gens sont présents s’ils sont  honorés, complimentés et soutenus. Certains craignent Dieu, et la plupart suscitent la crainte. Certains exercent le pouvoir de l’amour, alors que la plupart exercent le pouvoir de la force. Certains sont riches par leur pauvreté,  et la plupart sont pauvres par leur richesse. Certains sont convaincus que leur éloignement est un rapprochement de Dieu, et la plupart pensent que leur apparition leur permet d’exister.

Certaines personnes mangent beaucoup et boivent par crainte de mourir; et peu ne mangent et ne boivent pas par crainte de Dieu. Peu prient car ils croient au salut, tandis que la plupart ne prient pas une vraie et profonde prière parce qu’ils se contentent d’eux-mêmes. Peu voient la beauté partout, alors que la laideur prévaut aux yeux de la plupart. La plupart révèlent les faiblesses des autres par crainte de voir les siens, et peu ne les révèlent pas car ils savent qu’ils ne peuvent pas se cacher de Dieu. Peu ne parlent pas beaucoup, de peur des commérages, alors que la plupart bavardent parce qu’ils refusent de se corriger. La plupart sont furieux parce qu’ils n’aiment pas, tandis que peu sont silencieux lorsqu’ils aiment. Le furieux n’a point de paix, et le complaisant a une âme purifiée. Certains pensent que leur révolte les aide à réclamer leurs droits, alors que certains ne cessent d’être aimables car ils savent que cela guérit l’âme et protège les autres de leur colère.

La majorité se vante par manque de profondeur, alors que les profonds restent silencieux car ils cherchent la repentance. La majorité séduit pour contrôler, tandis que la minorité choisit la vertu en aspirant à la satisfaction divine. La majorité veut attirer l’attention de tous, tandis que la minorité tente d’éviter la gloire. Nombreux sont ceux qui organisent des festins somptueux pour qu’on dise qu’ils sont généreux, tandis que d’autres n’organisent des festins que rarement, parce qu’ils détestent la démesure. Beaucoup de gens croient que la prodigalité les rend plus respectueux, tandis que ceux qui dépensent peu économisent leur argent pour ceux qui en ont besoin. La majorité donne pour être connue, et la minorité donne pour être connue par Dieu.

Beaucoup de personnes discutent pour qu’on dise qu’elles sont intelligentes, tandis que les vrais intelligents discutent peu. Beaucoup de personnes montrent leurs connaissances afin qu’on sache qu’elles sont cultivées, tandis que ceux qui ont une connaissance approfondie ne parlent pas beaucoup, et sont plutôt discrets.

La plupart des gens sont fiers de leurs familles et du fait qu’elles soient nobles, alors que peu reconnaissent la grâce que Dieu a offerte pour eux et pour leurs familles. La majorité est fanatique de leur famille parce qu’ils sont fanatiques d’eux-mêmes, et la minorité avoue la modestie de leur lignage. La plupart des gens sont des tribus, et ont des querelles tribales, et peu aspirent à la compassion divine. La majorité désire un rang élevé dans le monde, et la minorité cherche le pardon divin pour jouir d’une place dans le Royaume uniquement. La majorité est superficielle, et la minorité est profonde. La majorité vit dans des illusions, et la minorité demande la réalité. La majorité est motivée par le rayonnement de leur monde, et la minorité aspire à un rayonnement de l’au-delà. La majorité est composée de corps, tandis que la minorité est composée de visages. La majorité est nourrie par le désir, tandis que la minorité est nourrie par l’austérité. La majorité est absurde, et la minorité vit dans le monde des sens. La majorité provient du monde, et la minorité provient de Dieu.

Traduit par Amani Haddad Texte original: « الأكثرية والأقلّية »

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1994, Articles, Raiati

La Sixième Semaine du Carême / 24.04.94 /N*17

Pendant cette dernière semaine du Carême nous nous préparons à trois événements: le samedi de Lazare, le dimanche des Rameaux et la Grande Semaine. Nous anticipons la Semaine Sainte en mentionnant Lazare et la montée du Christ à Jérusalem après qu’il eût ressuscité son ami. Lazare tombe malade le mardi. Ce même jour ses sœurs envoient des messagers au Maître. Il meurt mercredi. Le Maître le sait, non pas par d’autres messagers mais à cause de connaissance divine. Le Seigneur avance vers Béthanie où les gens sont en deuil. Samedi, le mort déjà en pourriture est ressuscité. Le Seigneur verse des larmes, mais il ressuscite son ami par sa voix.

La liturgie comprend l’événement ainsi: « O Christ Dieu, lorsque tu ressuscitas Lazare d’entre les morts avant ta passion, tu as réalisé la résurrection générale ». Si la résurrection de cet homme est possible, la nôtre l’est aussi. Mais les hymnes disent autre chose: « O mon Sauveur, lorsque tu as libéré Lazare de l’enfer, tu as réalisé ta propre résurrection », c’est à dire que ce miracle est l’image de ta résurrection. La différence entre les deux est que Lazare est ressuscité dans un corps ordinaire puis il est mort en temps voulu, mais que le Crist est ressuscité dans un corps de lumière sur lequel la mort n’a pas d’emprise.

Puis, en parlant de l’événement de Béthanie, l’Eglise nous rappelle que, pendant le Carême, nous devons quitter « l’amitié du corps » pour devenir les amis du Christ. « Nous étions endormis du sommeil des plaisirs, le cœur percé des flèches du démon. Nous étions dans le tombeau de la paresse et de l’insensibilité fermé par la porte du désespoir. Les messagers envoyés par les sœurs de Lazare sont le travail et la méditation qui raniment l’esprit endormi au tombeau comme un second Lazare ». Ainsi nous pourrons nous voir ressuscités par la repentance et l’ascèse.

Puis vient le dimanche des Rameaux où nous chantons le même tropaire que le samedi de Lazare comme si les deux fêtes étaient une seule fête qui manifeste le Christ un, dans sa divinité par la résurrection de son ami, et dans son humanité en montant sur l’ânon. Lorsque nous marchons dimanche en procession portant les branches de palmier, nous marchons ainsi avec le Christ vers Jérusalem. Puissent les adultes, non seulement les enfants, porter des cierges ornés de fleurs. Porter des branches de palmier et d’olivier c’est rencontrer le Christ par les vertus que nous avons acquises pendant le Carême. Et si nous n’obtenons aucune vertu pendant le jeûne, nous aurions passé cette période comme si elle n’était qu’un simple régime alimentaire.

Le Carême se termine le vendredi soir de la sixième semaine. Entre le samedi de Lazare et le samedi Saint il y a un autre jeûne. Nous passons ainsi d’un jeûne ascétique à un jeûne centré sur l’Eucharistie, sue le Corps et la Sang du Christ. Nous attendons l’Epoux et nous prions le Seigneur de nous rendre dignes de voir sa Passion.

Puis vient le dimanche des Rameaux. En Palestine les ermites revenaient à leurs monastères après avoir passé quarante jours dans le désert. Les laïcs ont eux aussi leur désert en eux-mêmes. Ainsi le monde entier s’unit par le retour de chacun de nous à son cœur qui est le Christ.  Nous marchons à la rencontre du Seigneur en portant la croix et en glorifiant Dieu par les vertus jusqu’au jour du Jugement où nous seront tous réunis en présence du Christ.

Ainsi vient la Grande Semaine. Nous y faison mémoire de la Passion du Seigneur, historiquement, et nous la réalisons dans les offices divins. Nous en faisons notre chemin vers la vie éternelle.

Si nous avons passé le temps du Carême dans la négligence sans nous soucier de sa profondeur spirituelle, il est possible de « nous rattraper » pendant la Grande Semaine. Alors il faudra jeûner, il faudra nous concentrer sur le Crucifié et participer aux offices du soir. Si nous nous repentons réellement, nous communirons au Corps du Christ pour devenir créatures nouvelles afin que la fête ne nous surprenne sans que nous en soyons dignes; car comment les lèvres peuvent-elles chanter sans que chante le cœur? Christ est ressuscité sans aucun doute. Mais comment profiter de sa Pâque si nous ne fortifions pas notre résolution de réssusciter avec Lui?

Traduit de l’arabe

Texte Original: “الأسبوع السادس من الصوم” 24.04.94

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1993, Articles, Raiati

La morale chrétienne /21 MARS 1993 / N*12

Certains lecteurs désirent que nous consacrions quelques articles au sujet de la morale. En réponse à cette demande, nous allons en premier lieu évoquer les Commandements divins que tout être humain est appelé à suivre à toute époque, puis  nous tenterons d’aborder des questions contemporaines qui nécessitent un nouveau mode de pensée, lequel doit toutefois se fonder sur la Parole divine immuable. Quelques-unes de ces questions sont relatives à l’éthique dans le monde des affaires et dans le domaine politique, tandis que d’autres se rapportent à la vie familiale, telles que l’avortement et l’insémination artificielle. Tant que ces sujets font partie intégrante de la pensée et des expériences des gens, il est impossible de les ignorer.

Bien qu’il soit facile de dire: «tu ne voleras point», il est beaucoup plus difficile d’accuser une personne pauvre et démunie de «voler» de la nourriture pour ses enfants affamés. Le commandement fait alors l’objet d’une explication. Et si l’avortement est, de toute évidence, interdit en vertu de la Parole divine et des lois anciennes, que pouvons-nous dire à une jeune fille serbe orthodoxe qui est tombée enceinte après avoir être violée par un soldat ennemi et qui a déclaré à la chaîne de télévision française: «Ce fœtus n’est pas mon enfant; c’est un monstre. Si je ne m’en débarrasse pas, je me tuerai». Certainement, il est parfois compliqué d’avoir une position claire sur une question qui relève de la morale.

Nous considérons que les principes éthiques généraux représentent des composantes communes et universelles de la conscience humaine. «Quand les païens, qui n’ont point la loi, font naturellement ce que prescrit la loi, ils sont, eux qui n’ont point la loi, une loi pour eux-mêmes; ils montrent que l’œuvre de la loi est écrite dans leurs cœurs, leur conscience en rendant témoignage» (Romains 2: 14 et 15). Néanmoins, la conscience humaine peut être corrompue en raison des mauvais enseignements, de telle sorte que l’homme autorise ce que Dieu avait déjà interdit. Cela ne se limite pas uniquement aux païens et aux gentils, mais c’est aussi le cas de certains d’entre nous qui ont commis tant de péchés à tel point qu’ils se sont habitués à une telle conduite et qu’ils la justifient pour en profiter.

L’homme n’agit pas toujours selon sa conscience. Certains acceptent le concept de vengeance et le considèrent comme un symbole d’audace. D’autres acceptent le crime d’honneur et tuent leurs femmes ou leurs sœurs sans pitié si elles commettent un adultère. Plus couramment, certaines personnes monopolisent des marchandises et fixent des prix arbitraires sans se rendre compte de l’inhumanité de leurs actes. Il ya aussi des gens qui vendent des produits défectueux sans reproches de la conscience. D’ailleurs, cette dernière n’est pas suffisante puisqu’elle est altérée par le désir de profit, le désir du corps ou le désir de gloire. Le sens moral de la conscience peut parfois s’affaiblir, et ce n’est que la grâce divine qui est à même de le raviver.

La raison à elle seule ne peut pas nous conduire au bien car elle est perturbée par les désirs. Jésus est le sauveur de la raison. Pour cela, Dieu a voulu communiquer avec nous autrefois à travers Ses prophètes, non pas pour inventer la morale, mais pour nous rappeler les bonnes qualités qu’Il nous avait offertes lorsqu’Il nous créa à Son image. La morale réside dans nos âmes depuis l’aube des temps. Pourtant, nous avons ruiné l’image de Dieu en nous, et nous avons délaissé notre beauté originelle. Dieu n’impose rien de façon arbitraire, et Il ne nous défends pas de tuer ou de voler seulement parce que c’est Sa volonté. Dieu n’est pas un dictateur qui se comporte à Sa guise et qui édicte ce qu’Il veut. Il nous montre ce dont nous avons besoin pour que nous puissions vivre en jouissant de la beauté spirituelle. Il sait que le bien nous conduit à la joie et que souvent nous ne choisissons pas ce qui est pour notre bien. Comme il y a un suicide physique, il existe aussi un suicide spirituel. L’homme connait que son avidité l’amène à la mort physique; de la même façon, il ment, triche, hait et aime ses péchés tout en sachant qu’ils dégradent sa personnalité. À force de fauter, il nie le commandement et refuse son propre bien-être. Lorsque Dieu s’est aperçu que les péchés de l’homme provoquent sa mort, Il s’est révélé et a démontré Son amour. Il a également institué les règles morales qui purifient l’homme et le rapprochent de Dieu afin qu’il établisse avec Lui une relation de père et fils.

Bien sûr, il ne suffit pas de savoir le commandement pour le respecter. La misère de l’homme réside dans le fait qu’il connait les commandements mais ne les observe pas puisqu’il a besoin d’un renfort divin. Cependant, en l’absence de ces commandements, l’homme ne peut être sauvé. La révélation du commandement divin constitue le début du chemin. Pour achever ce dernier, nous devons aimer le Seigneur.

Traduit par Amani Haddad

Texte original: « الأخلاق المسيحية » – 21.03.93

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1968, Articles, Lissan-al-Hal

Aux Chrétiens de mon pays! / Appel aux chrétiens / 14 Janvier 1968

Vous êtes porteurs d’un grand appel, vous êtes un ferment de salut. Vous l’êtes à cause de Celui dont vous portez le nom, et en qui vous avez été baptisés. Vous faites cependant l’erreur de penser que sans Lui vous pouvez garder quelque signification. Vous faites également l’erreur de croire que les autres ne peuvent jamais progresser, comme si les noms avaient valeur en eux-mêmes, comme si le Christ ne pouvait pas, avec ou autrement que par l’eau, baptiser en Dieu celui auquel Il désire accorder sa grâce. Certes, tout vient du Sauveur que vous adorez: toute vérité, toute pureté, toute grandeur, tout idéal. Il n’y a rien de bien dans ce monde qui ne soit de quelque façon suscité par le Christ. Mais le Seigneur agit où bon Lui semble, et vous n’êtes pas en mesure de limiter son action. Il a promis de vous combler de ses grâces, mais Il n’a pas dit qu’Il en faisait de vous les seuls dépositaires. Je vous en conjure: ne soyez pas plus royalistes que votre Roi, Lui qui peut «de pierres faire des fils d’Abraham» (Mt 3, 9).

Vous n’êtes pas le but de ce monde! Le monde n’a pas été créé pour vous servir, c’est vous plutôt qui avez été appelés à être des serviteurs. Or, le serviteur écoute attentivement les volontés de son maître, il travaille à en réaliser les desseins. Toute notion de domination est étrangère à votre foi; elle y est remplacée par l’idée de service. Tout responsable parmi vous ne trouve la légitimité de son autorité que dans son abnégation même. Et cette autorité s’étiole dans la mesure où son détenteur se laisse imprégner d’un esprit de jouissance; elle perd alors sa raison d’être, souvent bien avant qu’elle ne disparaisse dans la réalité. Ni le Seigneur en qui vous croyez, ni ceux dont vous êtes responsables ne peuvent admettre une autorité qui n’est pas fondée sur le service. D’ailleurs, la prééminence culturelle dont vous vous prévalez et par laquelle vous voulez justifier une forme de supériorité, est en train de devenir un mythe, si elle ne l’est pas déjà. Le savoir n’est plus l’apanage de vous seuls; et la connaissance –dans ses dimensions d’ouverture sur le bien, le raffinement, le sens du goût et la délicatesse- se répand de plus en plus parmi les hommes. Si la civilisation est dans une large mesure liée aux femmes, qui forment la moitié de la population humaine et qui en sont les inspiratrices et les éducatrices, il est évident que les non-chrétiennes participent, au même titre que les chrétiennes, de tous les dons de la nature.

Rien d’ailleurs n’est plus cher au cœur du Christ que cette évolution. Car le Christ se veut pour tous; Il n’est en tout cas la propriété exclusive de personne. Il répond aux besoins de tous, comme, au cours de son ministère terrestre, Il agissait indépendamment des croyances des uns et des autres. Tout progrès réalisé par des fidèles d’autres religions le réjouit au même titre que celui de ses propres disciples. Il est le Sauveur du monde, et non celui de ses seuls adeptes. Il donne le salut à tous par des voies diverses, parmi lesquelles la culture, la technique et les luttes sociales légitimes. Pourquoi ne nous réjouissons-nous donc pas avec Lui de la réussite des autres?

J’irai jusqu’à dire que le Seigneur est lié aux révolutions éthiques, artistiques et scientifiques qui se font jour dans le monde; celles-ci manifestent d’une manière ou d’une autre sa présence dans l’univers. La pensée chrétienne contemporaine adopte cette position et commence à réaliser que la présence de Dieu ne peut être limitée à des attitudes d’humilité, de bonté ou de charité. Si, par la manifestation de sa présence, Dieu veut le bien de tous, Il se doit d’en diversifier les moyens d’expression. La vie spirituelle, avec tout ce qu’elle peut comporter d’inspiration et de force de transformation personnelle, n’épuise pas l’énergie spirituelle dans le monde.

Certes, le monde se transforme par la sainteté. Quand le monde était encore petit, sans grande complexité et pas encore confronté à des problèmes d’ordre universel, celle-ci n’avait qu’un visage. Mais dans un monde ouvert et en voie d’unification, de plus en plus complexe avec la mondialisation et tous les problèmes qui en découlent, il ne fait pas de doute que la sainteté doit, elle aussi, prendre des formes nouvelles qui ne soient pas étrangères à la recherche objective et technique de solutions aux difficultés des humains. La créativité par laquelle l’homme d’aujourd’hui parvient à s’élever et se surpasser, comporte une présence cachée du Christ au monde. Un jour viendra où cette présence deviendra manifeste, mais il est nécessaire qu’elle reste cachée pour un temps. Leur devoir d’amour à l’égard du monde impose aux disciples du Seigneur de participer à son développement et à sa transformation radicale. Leur amour ne peut plus se limiter au plan individuel; il doit se manifester au niveau de l’action communautaire et du changement historique.

Cette transformation du monde, les chrétiens doivent la réaliser avec les autres, pour le bien de tous. Elle ne peut plus être l’affaire d’un groupe ou d’un pays, qu’elle qu’en soit la puissance. Non, il n’est plus possible que cette transformation soit le résultat d’une action à sens unique; elle doit devenir celui d’un échange, d’une participation. Car toute aide d’un puissant à quelqu’un qui serait moins développé expose le plus fort au risque de soumettre le faible, de lui imposer ses exigences et donc d’aboutir à une politique de suprématie. Le croyant non seulement doit donner avec générosité, mais il doit savoir recevoir avec la même simplicité et la même humilité que celles qui sont censées accompagner son don.

Si telle est la vision chrétienne aujourd’hui, vous devez, vous qui êtes chrétiens, où que vous soyez, demeurer à la fois prêts à donner et à recevoir, c’est-à-dire à être en situation de participation. Prêts à donner, parce beaucoup vous a été donné par le Christ. Prêts à recevoir non en vue d’une quelconque jouissance, mais parce que c’est là aussi une grâce que Dieu vous accorde à travers les autres.

La contribution de notre pays sur le plan mondial pourrait être l’apport de cette idée de participation que les grandes puissances semblent n’avoir pas encore découverte. Il est d’ailleurs fréquent que l’éveil vienne des petits. Mais ce qui doit vous concerner plus directement, et qui est bien plus important, c’est de comprendre que la vie véritable de l’homme est dans l’oubli de soi, que c’est à travers cet oubli et dans la rencontre avec l’autre dans la vérité qu’un être humain finit par se retrouver. Jusqu’à présent, vous n’avez pas connu l’autre dans le Seigneur. Vous n’avez vu que sa laideur. Certes, de par ses faiblesses et ses contradictions, aucun homme n’est exempt de puérilité, d’artifice et d’égocentrisme. Mais la laideur de la créature ne peut effacer de son visage l’empreinte du Créateur. Toute personne humaine, du fait de sa vocation, des charismes dont Dieu l’a dotée et de ses aspirations vers des horizons infinis, participe au Christ. C’est uniquement dans cette optique que vous devez la regarder; ce faisant, vous l’aiderez à faire vivre en elle la personne divine qu’elle est appelée à devenir. Plus important encore, vous devez réaliser que vous ne serez vous-même plus rien, que vous deviendrez même étrangers au Christ si vous refusez de regarder l’autre de cette manière.

Ainsi, à quoi bon chercher à affirmer une quelconque supériorité et à vouloir à tout prix qu’elle soit reconnue par les autres? Le Christ ne se rend présent que dans l’amour; si vous n’en êtes pas rempli, vous ne contribuez en rien à l’édification de votre pays et au bien de l’humanité. C’est dans l’amour que vous trouvez un sens à vous-mêmes et à votre vie; il doit donc être tout pour vous. Sans lui, vous frayez avec le néant et vous retournez à la barbarie primitive.

Vous êtes essentiellement un noyau appelé à mourir pour que d’autres vivent. Vous détenez le vrai secret de la vie, parce que quelqu’un vous a appris à accepter la mort. Toute votre réussite est dans cet effacement, dans cet élan perpétuel qui vous fait ouvrir les limites de l’Église aux nouveaux horizons de votre témoignage sacrificiel. C’est justement en ne l’affirmant jamais que confirmez votre identité. Toute votre spécificité consiste en ce que vous ne cherchez pas à la définir ou à l’imposer. Vous ne serez sauvés que dans la mesure où vous ne rechercherez pas votre propre sauvegarde. Il vous faut au contraire vous plonger dans la mêlée, au beau milieu des problèmes de ce monde. Vous ne chercherez pas à dominer, car «ceux qu’on regarde comme les chefs des nations leur commandent en maîtres, et les grands leur font sentir leur pouvoir» (Mt 20, 25). Vous, vous n’êtes pas de ce monde. Chaque fois que vous tirerez une quelconque fierté du fait d’être forts selon la logique de ce monde ou honorables selon le sens commun, vous cesserez d’avoir une présence spirituelle agissante. Car «ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l’on méprise, voilà ce que Dieu a choisi; ce qui n’est pas, pour réduire à rien ce qui est» (1Co 1, 28).

Croyez-vous en tout cela?

Traduit par Adele Manzi et Raymond Rizk

Le Messager Orthodoxe no ,1968, p. 71-75.

© Extraits de L’appel de l’Esprit. Église et société, Éditions du Cerf / sel de la terre, 2001, p. 7-11.

Texte Original: « إلى مسيحي بلادي » – Lissan ul Hal- 14 Janvier 1968

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