2011, An-Nahar, Articles

La Crainte de la Mort / le 19.03.2011

Rien n’est comparable à la crainte de la mort. La mort est l’ennemi, et les autres inimitiés n’en sont que les préparatifs. Notre antagonisme envers la mort viendrait du fait que nous ne savons pas l’attendre, car nous ne connaissons ni le jour ni l’instant de sa venue. Une maladie terrible vous atteint et vous restez en vie, mais vous pouvez disparaitre sans cause aucune.

Les parents et les amis d’un défunt perçoivent son départ comme un châtiment qu’ils attribuent à Dieu. Ils l’expriment ainsi «Dieu donne la vie et la reprend», car un tel événement ne peut survenir que par Celui qui est cause de tout. La fonction du Créateur n’est-elle pas d’être l’origine de toute chose? La chose signifie l’être et le non-être. Cette croyance implique que Dieu a une stratégie de supprimer la vie comme de la conserver. Cela veut dire, plus simplement, que le Créateur tient, depuis l’éternité, un registre où il a écrit les noms. La question est de savoir pourquoi Dieu s’occupe de nous jusqu’à ce qu’on devienne centenaires ou plus, mais aussi pourquoi nous abandonne-t-Il comme l’exprime la croyance populaire? Croire en l’abandon de Dieu n’implique-t-il pas qu’Il prend tel ou tel parti?

En vérité, nous ne connaissons pas les intentions divines, nous sommes dans une totale ignorance devant un fait inévitable. Je concède que ceci soit effrayant et cette crainte s’intensifie si nous croyons que Dieu est la cause de notre disparition de cette existence. Nous changeons complètement d’opinion si nous croyons que Dieu aime notre pérennité, il n’a aucunement une position aléatoire et ne possède point un registre où rechercher ton nom et l’heure de ta mort. Dieu n’est pas versatile. Le secret de la mort nous demeure caché et ne sera dévoilé qu’au jour ultime.

Dans le Coran (39, 42) «Allah reçoit les âmes au moment de leur mort». Il y a une distinction entre la séparation de l’âme du corps et le recouvrement par Dieu de cette âme. Cette partie du verset montre que nous faisons face à deux choses: d’une part la mort des âmes et d’autre part la récupération par Dieu de ces âmes séparées du corps. Dieu reprend à l’homme ce qu’Il y a déposé. C’est Sa fonction. Pourquoi ces âmes Lui reviennent-elles? Il ne semble pas qu’il y ait de réponse à cette question.

Je n’ai rien à voir avec le destin décidé par Dieu –selon la théologie musulmane-. Je m’en tiens à une lecture indépendante qui me démontre la différence entre le décès et ce que la Bible nomme «la mort des âmes», pour dire que les âmes vont à Dieu telles qu’elles sont, et que Dieu les accepte dans sa miséricorde. Cette acceptation est tout pour le croyant.

Comprendre les causes biologiques de cet événement n’est pas une consolation pour le croyant. La tristesse est telle, car en vérité la connaissance biologique de la séparation n’est que supposition, la supposition scientifique ne console pas, car l’être aimé est parti et nous ne voulions pas qu’il parte.

Tout réside dans le fait que nous refusons l’absence. La douleur provient de ce que l’être présent à nos yeux, ne l’est plus. Tout est dans la rencontre permanente des yeux et des autres sens. Etre c’est adhérer. Nul n’accepte l’absence. La douleur se manifeste à la mesure de l’amour. L’univers ne se base pas sur la compréhension mentale. Pleurer est constatation d’incompréhension.

Admettre que l’être disparu est en état d’absence du regard et de la mémoire est le début de la libération de son image qui enchaine. Il serait vain de transposer cette image du regard au conscient. Ceci nous enchainerait davantage et nous garderait dans les éléments de la mort. On doit se libérer des morts, car la vie n’est qu’en Dieu. Si nous déposons les morts à la garde de Dieu, dans la réalité de Son amour, nous les aurions élevés à la Vérité. Nous avons beaucoup entendu dire des morts tragiques de la guerre que tel ou tel martyr est vivant en nous. Si ce mort est vivant en nous, nous sommes donc ses esclaves. Nous sommes appelés à nous libérer de tous les morts, à les rencontrer uniquement dans la prière, c’est-à-dire dans le geste de les pousser vers Dieu. Ils n’ont pas besoin de nous mais de la miséricorde divine.

Ce que les chrétiens nomment la communion des saints n’est pas se souvenir des disparus. C’est uniquement une communion dans la sainteté. Les Églises qui croient en l’intercession ne s’appuient pas sur les réactions émotionnelles, mais sur l’Esprit Saint qui purifie toutes les âmes et en fait une Église, une.

En s’appuyant sur ce qui précède, l’effort qui doit être fourni est de voir notre disparu bien-aimé appuyé sur la poitrine du Maitre. La Cène est pérenne et dans notre détachement de ce monde, nous sommes à l’écoute du cœur du Seigneur et c’est là le début de la compréhension qui nous élève vers le Père dans la présence Duquel nous nous appuyons sur la miséricorde dont Il nous comble. Dans le Royaume, nous goûtons peu à peu à la résurrection. La résurrection n’est pas un temps, c’est une tendresse. Et si nous espérons le pardon, il nous enveloppe dès que l’âme quitte le corps, car il est impossible lors de la séparation de se trouver face au néant. Dès le premier instant, nous sommes dans la vision, la résurrection nous engloutit et nous pénétrons dans la Pâque.

Notre vie pascale n’est pas ajournée, mais notre unique Pâque est révélée à la résurrection ultime dans l’illumination de l’amour de Dieu pour nous et notre amour pour Lui.

Dans cette optique, la gloire n’est pas fractionnée, c’est un contenant immense. Celui qui peut vivre entièrement cette conviction ne meurt pas.

Traduit par Claude Nahas

Texte Original: « رهبة الموت » –Nahar- 19.03.2011

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2011, Articles, Raiati

Le Dimanche de l’Orthodoxie / le 13.03.2011 / N*11

Après que nous avons commencé le carême dimanche dernier et pratiqué quelque austérité et abstinence, et après que nous ayons intensifié nos prières, L’Eglise a décidé de consacrer ce dimanche pour nous rappeler que nous jeûnons dans le but de renforcer notre foi, nommant ce dimanche: dimanche de l’Orthodoxie _ un mot grec signifiant l’opinion droite. Donc si ta croyance en Dieu n’est pas droite, ton jeûne sera dérisoire.

Et dans l’Epître d’aujourd’hui, l’Eglise a évoqué des saints de l’Ancien Testament et nous a rappelés leurs souffrances (cordage des membres, fustigation, moquerie, fouettement, emprisonnement, lapidation, mort par l’épée…). Et l’Epître déclare qu’ils sont tous reconnus pour leur foi.

Par ailleurs, l’Eglise a placé au deuxième dimanche du Carême la commémoration de saint Grégoire Palamas (XIVe siècle), qui a clarifié la foi orthodoxe d’une façon forte dans son enseignement sur la Grâce Divine incréée.

Tandis que le chapitre de l’Evangile relate l’élection des Apôtres selon Saint Jean. Le premier mentionné parmi eux est Philippe de Beit Saïda (différente de Saïda, au Liban). De cette même ville, étaient André et son frère Pierre. L’Apôtre trouve une autre personne que Jésus ajoute aux Douze. Celui qui croit transmet sa foi à l’autre. Nathanaël était le quatrième à être choisi, ce dernier avait refusé qu’un prophète fût sorti de Nazareth.

Cependant, Jésus l’a accepté. Et le Seigneur s’est révélé à celui qui avait douté lui et ce dernier le confesse: «Tu es le Fils de Dieu, Tu es le roi d’Israël». Le Seigneur commente en disant «Oui, je vous le déclare, c’est la vérité: vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme!»

Le Christ est le joignant entre le Ciel et la Terre et Lui seul est le médiateur entre Dieu et les hommes. Telle est notre foi. L’Orthodoxie est résumée par ces mots.

Les Pères de l’Ancien Testament ont perçu le Christ et ont alors cru en Celui qui allait venir. Tandis que nous, nous croyons qu’Il est venu. C’est la même foi. Pourtant, nos Ancêtres «n’ont pas obtenu ce que Dieu avait promis. En effet, Dieu avait prévu mieux encore pour nous et il n’a pas voulu qu’ils parviennent sans nous à la perfection». Etant donné que personne n’atteindra le salut avant de voir la croix et la résurrection. Les Pères de l’Ancien Testament ont vu le Christ, par la prophétie. Nous L’avons vu à travers Son Evangile, donc à travers ce qui a été réalisé.

Les Apôtres et les frères L’ont perçu des yeux. Nous ne l’avons pas perçu de nos yeux. Nous L’avons accepté grâce aux Apôtres qui nous L’ont annoncé dans l’Évangile et nous avons cru en Lui, en l’Eglise qu’Il étreigne et Elle qui Le transmet par la prédication et les sacrements.

Le dimanche de l’Orthodoxie associe ceux qui L’ont perçu physiquement et ceux qui ne L’ont pas vu d’une manière physique. Nous espérons que le Seigneur nous garde dans la foi orthodoxe et nous éloigne de l’hérésie, de la délinquance et de la déviance. Ceci nécessite un travail assidu pour maintenir notre lecture religieuse continue, notre participation aux divins offices et aux différentes prières, surtout tout le long de cette saison sainte durant laquelle nous nous préparons pour le jour de Pâques.

Donc notre appel est pour un bon carême et pour une lecture qui sanctifie l’âme et renouvelle sa vigilance. Dieu se complait en nous de nous si nous jeûnons comme des frères avec toute l’Eglise afin de nous diriger ensemble vers la résurrection.

Traduit par Salim Makhoul

Texte original: « أحد الأرثوذكسية » – 13.03.2011-Raiati no11

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2011, An-Nahar, Articles

Voici venir le Carême / le 05.03.2011

Après-demain, les Eglises d’Orient franchiront ensemble le seuil du Carême, animées par la foi que c’est leur chemin vers Pâques. Pâques[1] est la promesse du passage des ténèbres à la lumière. Or, de ces ténèbres, la nuit fut une seule fois dissipée: lorsque le Christ ressuscita d’entre les morts et que, dès lors, nous goutâmes à la vie nouvelle par sa Résurrection. Dans le christianisme, nous n’aurons rien d’autre à savoir, car nul autre mystère n’est venu sur nous du ciel, ni nous reçûmes d’autre enseignement catéchétique. Mais comment donc s’appliquer à ce qui vient du ciel? Comment l’incarner? Comment former en soi l’image de ce qui appartient aux tréfonds de Dieu et au comportement de son Fils, et s’identifier à son parcours, tel que s’abolit la distinction entre ce qui est exclusivement de Dieu, et ce qui est de soi-même? La question ne tient plus quand on considère que la pleine perfection s’obtient en s’approchant du Seigneur, ce qui n’est autre, en réalité, que le fait d’être abordé par lui. Le désir est mutuel. Ce désir qu’on ressent est le don de Dieu, qui s’offre lui-même, n’ayant autre que soi-même à offrir. Le Seigneur jugea qu’en percevant ce cadeau qu’il offre, voire en percevant que c’est lui qui s’offre, on progresse en lui et par lui.

On n’est pas censé sortir de soi pour aller vers lui; la rencontre s’effectue au-dedans. S’enfoncer dans son for intérieur pour l’accepter, et le recevoir, équivaut à être reçu par lui dans l’abondance de sa lumière. C’est d’emblée le poursuivre, et s’unir à lui. A vrai dire, le monothéisme consiste en cela même, en ce que Dieu ne reste pas figé dans sa sublimité, ni l’homme dans son infériorité, sans que l’un des deux ne traverse l’abîme. Obstruer cet abîme, revient à la condescendance de Dieu vers l’homme, et à l’ascension de ce dernier vers Dieu, en transcendant l’espace et le temps, au sein d’une relation gracieusement accordée par le Seigneur. Du ciel de sa perfection, Dieu n’aura jamais besoin de s’exercer à cette relation, alors que l’homme s’y exercera en tant que créature. Pour être adopté en fils bien-aimé, il aura à développer son humanité jusqu’à ce que le Seigneur y trouve son bon plaisir. Or le Carême est une autre tentative en vue de cette progression, considérée par Dieu comme un don à l’homme, et reconnue par ce dernier comme une requête de la grâce. Tout cela est un exercice par l’homme, en Dieu. Certes, l’homme s’enrôle dans une lutte pour Dieu, mais celui-ci le prend dans son étreinte, puisqu’il n’a nul besoin de lutter. C’est donc un épanchement de sa tendresse, pour faciliter le chemin à l’être humain qui lui dit: «Facilite mon parcours selon tes paroles; que nul péché ne me tyrannise. Délivre-moi de l’abus des hommes, afin que je garde tes commandements».

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Toute cette question de jeûne consiste à garder ses commandements. «Celui qui m’aime gardera mes commandements». Le jeûne est donc un exercice à la portée profonde, plus consistant qu’une simple abstention, ou un régime alimentaire. «Ce n’est pas un aliment qui nous rapproche de Dieu: si nous en mangeons, nous n’avons rien de plus; si nous n’en mangeons pas, nous n’avons rien de moins». (1Co 8: 8) S’abstenir de manger selon une certaine règle n’englobe pas toute la signification du jeûne. Ces règles sont d’ailleurs diverses, selon les différentes cultures religieuses. Toutes comportent une abstention de manger pendant une certaine période, interprétée comme un moyen de contrôler les désirs de l’homme, et de les surveiller, comme une façon d’acquérir de l’autorité sur son corps, en vue de la liberté de l’âme, pour qu’elle soit délivrée de la gastrimargie. Nos Saints Pères ascètes en disent long sur ce vice; s’en émanciper est, pour eux, une condition de se libérer des autres convoitises. Telle est l’expérience des hommes spirituels, et de tout ceux qui ont longtemps pratiqué le jeûne, à condition de s’adonner aux prières intenses, et à la lecture de la Parole divine, qui forme une base solide pour connaître Dieu.

Selon la Sainte Bible, jeûne et prière se rejoignent jusqu’à s’entremêler et devenir inséparables, selon un rythme délimité dans le temps par telle ou telle autre religion, ou confession. D’où des normes spirituelles et psychiques se reliant souvent aux traditions, auxquelles il serait néfaste de faillir. La ferveur dans la prière, par exemple, ainsi que la préparation à la fête de Pâques ou à la messe du Dimanche, sont désormais des fondements auxquels se rattache l’âme de l’orant; il serait difficile de les renverser, en sauvegardant sa stabilité intérieure. La subversion des normes héritées de l’expérience des saints met l’âme en danger, et menace de porter à considérer la vie spirituelle comme indépendante du corps. Or, ce corps est essentiel dans notre constitution, surtout qu’il porte l’âme pénitente. Cette union des deux les ravive mutuellement, et crée entre eux une relation pacifique, qui va jusqu’à la réconciliation.

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L’adhérence du jeûne à la prière résulte du fait qu’en dévidant le corps des aliments, il faut remplir l’être de la Parole divine, faute de quoi on aboutit au vide complet. L’esprit invoque l’esprit; autrement dit, quand Dieu se déverse en l’homme, c’est soi-même qu’il interpelle. Alors l’homme s’élève vers lui.

Nonobstant, toutes les saisons de Carême portent cet aspect assez important qu’on jeûne avec les frères. Tous ensembles, vous allez vers Pâques. Tous ensembles, vous vous purifiez autant que la grâce de Dieu se déverse sur l’Eglise; celle-ci devient alors un seul être pascal, témoin de son renoncement à tout ce qu’elle a de terrestre, pour devenir la Lumière du Christ.

En réalité, l’Eglise entame cette lutte, qui la met à l’unisson, pour devenir la fiancée du Christ. La réalité de Pâques ne se limite pas à la fête. Il s’agit de se fiancer au Christ par des noces éternelles. Cela exige que l’on devienne pour autrui, tout abstinent, tout implorant, tout pauvre en Dieu, ce Dieu qui nous aime dans son Unicité. Seul le Dieu unique est capable de nous unir à lui, et de nous réunir ensemble, par peur de nous voir dispersés, pour que nous joignions les mains devant sa Face, et que nous cheminions vers lui. Nous apprendrons ainsi à être pauvres en Dieu, et qu’il est notre seul besoin.


[1] En hébreu, Pâques signifie «passage». (N.d.T.)

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « الصوم آتٍ » – Nahar- 05.03.2011

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2011, An-Nahar, Articles

L’homme malade / le 05.02.2011

Si elle ne devient un espace de révélation, la maladie reste une corruption dans l’être de l’homme. Nonobstant, il lui appartient de s’avérer une énergie où la décadence se sublime en une rencontre de la Miséricorde; on comprendra alors que ce reste de soi-même est un don reçu. En effet, il est en chacun des choses qui subsistent, et d’autres qui passent; entretemps, on est dans l’attente. Mais loin d’être une agonie de l’incertitude, c’est là le bonheur d’implorer miséricorde. A l’instant où l’on prend à Dieu, il s’agit de se montrer réceptif, pour que la ferveur envers Lui s’attise.

Celui qui croit en la grâce divine voit très clair. Réclamant le rétablissement, on y déploie tous nos efforts, parce qu’on y décèle le signe qu’on se porte bien. Or la bonne santé n’est point la seule vigueur du corps. On peut certifier, de prime abord, qu’on porte constamment en soi une certaine corruption, apparente ou latente, jusqu’au jour où  le bras de Dieu empoigne définitivement notre être. Pour cette raison, Dieu entretient des relations différentes avec tel ou tel malade, puisque la corruption n’est pas la même chez tous. Par conséquent, la compassion divine manifeste des teneurs diverses. Aussi tel souffrant saisirait-il par là le caractère unique de sa relation avec le Seigneur. Cela dit, on se connaît tous aptes à recevoir son Immense Miséricorde, selon son bon plaisir.

L’écroulement des forces est une épreuve qui irait au conflit: l’homme exige une vie telle qu’il avait ouï dire. Mais qu’est-ce la vie, vraiment?

L’évangile rapporte une guérison lorsqu’on amena à Jésus un homme paralysé. Ceux qui le portaient espéraient recevoir du Seigneur la guérison. Ce n’était qu’un souhait, auquel le Christ n’accorda aucune importance, au début. Il dit au paralytique: «Tes péchés te sont remis». Y avait-il tout un monde entre les porteurs de cet infirme et Jésus? Ceux-là désiraient une guérison de la chair, et lui, une guérison de l’être. Or telle guérison ne s’effectue que par le repentir. Bénie est la maladie qui aboutit à la repentance.

Toute affection de la santé peut devenir une élévation vers la contemplation de la Sainte Face. Il est deux genres de bonne santé: une mineure, et une autre majeure. Celle mineure se confine à l’impression de la plupart que le bien-être consiste en un corps exempt de tout mal, le corps étant la manifestation de l’existence. Pourtant, l’existence est un don du Très-Haut, alors que tout dysfonctionnement n’en provient pas, et semble plutôt venir de la Sphère du Mal. En s’enquérant sur la santé de quelqu’un, si l’on reçoit, en tout bonne foi, la réponse «je vais bien», sachons alors que cette personne-là vit en la Sainte Présence, et qu’il lui arrive parfois d’entrer dans la grande intimité de Dieu. Toute la question pour l’homme est de voir sous le jour de Dieu ou sous son propre jour.

Cependant, la maladie n’est pas nécessairement une intervention de la bienveillance divine. Dans un tel cas, celui qui fait cette «expérience», comme on l’appelle, est engagé d’emblée sur la voie de la sainteté, serait-il provisoirement. C’est là que s’inspirent les prières de ceux qui se languissaient d’ascension spirituelle, pour que l’existence ne demeure pas une chair; il faut que l’esprit sanctifié s’en saisisse pour l’établir dans l’être de l’homme.

L’évangile accorde aux personnes malades un grand honneur, lorsque dit Jésus: «J’étais malade et vous m’avez visité», comme il dit j’avais faim, vous m’avez donné à manger», signifiant qu’il revêt la personnalité de tout souffrant, s’identifiant à lui. Tout homme qui gît dans la souffrance n’est pas crucifié seul. Pour compagnon, il a cet Autre qui fut jeté sur la croix et foulé aux pieds de l’humanité inique. C’est comme si le Maître de Nazareth disait à chaque personne dont la santé chavire: «Je me tiens auprès de toi pour te surélever jusqu’au Saint des Saints, pour t’attirer vers mon Esprit, pour faire de toi plus que ce corps accablé. Dans la supplication constante, tu suivras la voie de multiples résurrections, jusqu’au jour prévu où, selon la prescience de Dieu, aura lieu ta propre résurrection. Alors, Il t’accordera la grâce de mourir, et des volets s’ouvriront à la lumière». Rien d’autre ne mettra fin à l’exaspération. La rébellion ne prend fin qu’au moment où l’on dit au Père: «Que ta volonté soit faite»; alors l’Esprit Saint fait son habitacle dans les recoins du cœur, et l’on commence à comprendre.

Une fois on est devenu l’un d’eux, on se trouve porté par les souffrances des milliers de malades à travers le monde. C’est qu’ils subissent unanimement leur mal, et lèvent à l’unisson leurs prières d’intercession, car Dieu est pour les cœurs brisés. Dans la cité de Dieu, ces derniers sont les privilégiés, ses favoris les plus chers. Ceux qui, contractant quelque maladie, se montrent longanimes et vaillants, si bien que Dieu les fait croître dans son amour, sont promis à la gloire, puisqu’il n y a nulle guérison avant de parvenir au ciel. Dans une telle perspective, il semble futile de se demander «pourquoi ai-je succombé?» Durant l’épreuve comme au rétablissement – ce terme pris dans le sens de la sanctification, on conçoit comment Dieu expérimente l’homme et s’unit à lui.  Ce dernier se croyait au fond d’un abîme qui n’existait point.

Chaque homme est malade dans son âme; dès qu’il est mis au monde, il attend se heurter à sa vulnérabilité, ce caractère propre à notre nature physique et morale. De fait, grâce à l’infirmité, l’homme grandit et se développe le long de son cheminement vers la mort. Dans notre quotidien, la vulnérabilité est un synonyme de la fragilité. Heureux celui qui se considère un être fragile. Peut-être y aurait-il  là un exemple d’humilité et une leçon pour apprendre à gérer ses affaires, tantôt dans la réussite, tantôt dans l’échec, dans les limites du sensible.

En regardant l’homme dans son ensemble, je vois une âme meurtrie en plus de son corps frêle. Dans un trait d’humour, quelqu’un m’avait dit: «nous avons tous au moins 3% de folie. En parcourant les ouvrages de psychanalyse, je réalisai que nul homme n’est exempt de ce qu’on appelle «la névrose». Dans son inconscient, tout enfant mâle développe, avant l’âge de cinq ans, un attachement à sa mère. Cet attachement est considéré maladif par Freud, du moment qu’on grandit avec ou dans un complexe dont les conséquences traînent la vie durant. Cela implique que nul n’est psychologiquement sain. Le complexe de chacun est détecté par les spécialistes. Alors que pour tous les autres, il passe pour être sain, il ne l’est pas. On dirait que le monde est un asile de déments où nous devons tous cohabiter, chacun portant sa part d’aliénation.

Cette race humaine infirme sans aucune exception est notre propre humanité, celle que nous aimons malgré ses limites, ses chutes et ses faiblesses. Pourtant, grâce à la science et à la médecine, mais surtout aux sacrifices et aux vocations altruistes, nous verrons des jours meilleurs. Dans tels gestes de don, le plus important est de s’offrir d’abord aux malades indigents délaissés dans beaucoup de pays, qui se trouvent privés des services de sécurité sociale et des médicaments. Il s’en suit que le genre humain se voit constamment livré aux soins médicaux et, tant qu’il garde l’espoir, aux prières. Ainsi, les hommes qui puisent leur force dans le Seigneur prennent soin des plus faibles, si bien que bienfaiteur et bénéficiaire se voient raffermis. Dans ce combat, nous n’oublions pas nos frères déments et psychotiques, auxquels on promet parfois le rétablissement, mais qui ne savent pas qu’à l’origine, ils étaient une seule personne.

Il est important que la personne malade ne se referme pas sur elle-même, mais qu’elle continue à donner autant à ses semblables malades qu’aux personnes saines, contribuant ainsi au perfectionnement de l’humanité par ses prières et son amour. L’accumulation des peines ne correspond pas nécessairement à une diminution de l’existence. L’effondrement de la chair n’est rien; le comble du malheur est la dislocation de l’être. La mort elle-même n’est pas le grand désastre. C’est une existence qui se dérobe, puisque son aboutissement est la résurrection d’entre les morts, cette source de consolation lors des maladies les plus redoutables, celles où la mort même menace. Les deux alternatives ne sont pas la vie et la mort. Il s’agit de choisir entre un resserrement de l’être et une extension totale où Dieu devient tout pour l’homme. Exaltant ainsi le Seigneur, on est soi-même exalté. Or ce position ne peut être atteinte sans l’appui des pauvres et des malades, ces petits frères de Jésus.

Pourquoi Jésus s’intéressait-il tant aux infirmes, jusqu’à nous contraindre à le représenter comme un homme de prédication et de miracles. C’est comme si la Sainte Ecriture voulut définir l’ensemble de son ministère par ce verset: «Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne, et guérissait toute maladie et toute infirmité parmi le peuple. Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui amena tous ceux qui souffraient, en proie à toutes sortes de maladies et de tourments: démoniaques, lunatiques, paralysés; il les guérit» (Mt 4: 23-24). Par quel motif Jésus accomplissait-il des miracles? «Voyant les foules, il fut prit de pitié pour elles, parce qu’elles étaient harassées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger» (Mt 9: 35-36).

C’est lors de la détérioration de la santé autant qu’en recouvrant ses forces que l’on recueille l’attendrissement de Dieu. Le plus important est de se sentir accompagné par le Sauveur. Il est essentiel de savoir si on obtint de Dieu la visite de sa bienveillance et la grâce d’approcher son intimité. Hormis cela, tout appartient au monde d’ici-bas.

Est-on parvenu à cette intimité avec Dieu? Lui seul le sait. Quant au croyant, il attend le Jour du Jugement. Sa foi lui dit qu’il ne sera pas condamné. Même plus, sa foi lui assure qu’il ne sera même pas appelé devant le tribunal dans la crainte d’être condamné, car sa vie consiste à se tenir en la Sainte Présence. Il en accepte les reproches et en redoute la sentence capitale; alors il prie.

Voilà les pensées qui traversent l’esprit de l’homme malade. Peut-être un homme en pleine santé ne connaît-il pas cette confrontation à soi, et pense vivre sans soucis. Les malades maintiennent-ils pourtant cette grâce de scruter ses pensées, voire ce don d’être sérieux? Que veut donc dire «Ne nous soumet pas à la tentation»?

Assurément, l’épuisement grave du corps met l’homme à face à la peur de la mort. Le Christ lui-même en a eu peur. La mort est une chose sérieuse; j’en connais qui ne la craignent point, qui ont cru en la résurrection de Jésus.

Seigneur, quand nous feras-tu ressusciter de la peur qui nous écrase?

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « المريض » – 05.02.2011

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2011, An-Nahar, Articles

Les Chrétiens d’Orient / le 15.01.2011

«Orient», ici, est à entendre dans un sens théologique et non point géographique. Une théologie spécifiquement «occidentale» s’est développée au XIIIe siècle, tandis que la théologie orientale s’est conformée et se conforme strictement à la pensée des anciens Pères. De plus, nous avons ici en vue les chrétiens qui habitent l’Orient arabe, tant ceux qui se sont ralliés idéologiquement et institutionnellement au catholicisme que ceux qui sont demeurés dans la tradition orientale, car il existe, entre toutes ces Eglises, des assises communes: le système patriarcal ou synodal et, parfois, la prédominance d’une langue ancienne dans les rites -syriaque, copte, arménien, éthiopien ancien-, ce qui n’a pas empêché, d’ailleurs, la propagation de la langue arabe dans les prières. Abstraction faite de l’Éthiopie, nous constatons que ces communautés habitent l’Orient arabe.

Au cours du premier tiers du XIXe siècle est apparue la mission évangélique qui a joué un rôle important dans la renaissance arabe, dans l’expansion des principes de la réforme protestante et dans l’instauration de l’enseignement universitaire. Bien que certaines de ces Eglises se soient séparées de leur racine mère, et que coexistent ainsi la communauté originelle et la communauté séparée, malgré donc leurs différences et leurs dissensions, tous les chrétiens de cette région sont unis par leur foi unique en Jésus-Christ, leur adhésion à un seul Evangile et un seul Credo, ce qui rend légitime la perspective de leur unité. Dès le milieu du XIXe siècle, ils se rapprochent dans l’amour, dans le goût du divin et la coopération sur le terrain; et l’on constate que l’adversité qui frappe une communauté les rapproche toutes, car elles ressentent que l’affaiblissement de l’une les atteint toutes. De ce point de vue, se vérifie notre sentiment qu’existe l’unité des chrétiens d’Orient. Même si nous ne disposons pas de statistiques exactes, il me semble qu’ils ne sont pas loin de quinze millions dans le monde arabe. Ils s’y sont répandus peu après la mort du Christ, les douze apôtres et les disciples portant Son message dans toute la région. Considérés dans leur ensemble, il ne convient pas de se demander quand ils sont venus: ils étaient là avant la rédaction des évangiles, en Syrie, au Liban, en Palestine, en Asie Mineure (Turquie actuelle) et en Égypte. L’expansion chrétienne existe depuis le commencement et n’a pas cessé; et d’après les historiens, les chrétiens représentaient 75% de la population du Proche-Orient (Bilad el Cham) et 30% il n’y a pas longtemps.

Plus important encore que le nombre, est le fait qu’aux premiers siècles, la Syrie (au sens historique) et la ville d’Alexandrie portaient toute la pensée chrétienne, à une époque où, en Occident, il n’y avait encore que peu de choses. Toute la chrétienté, dogmes, ascèse et monachisme étaient en Orient. Il suffit de lire les Actes des Apôtres pour savoir que des évangélisateurs sont partis de la ville d’Antioche, capitale de la province orientale de l’Empire Romain, porter la foi chrétienne en Occident et dans le monde. Il suffit de savoir aussi qu’à partir de Tyr, la chrétienté s’est répandue dans tout l’Est du bassin méditerranéen.

Il faut être ignorant de l’Histoire pour associer la chrétienté à l’Occident. C’est nous qui avons enfanté l’Occident dans le Christ, jusqu’à rectitude de sa pensée religieuse. À la fin du XIe siècle, sa force militaire bien ancrée, l’Occident a mené contre nous (et je dis bien nous) ce que nous avons appelé à Jérusalem la guerre des Francs. Ils ont alors massacré les orthodoxes, les arméniens et les musulmans. Durant la quatrième croisade menée contre Constantinople en 1204, ils ont détruit et profané l’église Sainte-Sophie. Pourquoi cette croisade s’est-elle détournée de la Palestine pour anéantir un empire chrétien? Nous n’étions pas les alliés de l’Occident, et n’avons pas participé à l’extermination des musulmans.

Quand Ayman Zawahri nous traite de croisés, il ignore l’Histoire et ne l’a pas lue. Pourquoi devons-nous payer pour la bêtise de l’Occident? Pourquoi certains nous considèrent-ils comme une colonie implantée là et non comme des autochtones ? Dieu, quand leur donnera-Tu l’esprit de justice afin qu’ils nous fassent confiance, nous qui n’avons détruit l’existence de personne? Quand nous sommes accusés d’alliance avec le colonisateur, cela veut-il dire que nous avons brandi des banderoles invitant l’étranger à occuper notre pays? Vous savez tous que la colonisation de nos régions par les Français et les Anglais est basée sur les accords de Sykes-Picot à propos du partage de l’Empire Ottoman. Avons-nous supplié la France, la Grande-Bretagne et la Russie tsariste alors réunies, et manifesté notre joie à l’occupation de nos régions par l’Occident?

Que signifie pour chacun de nous la présence chrétienne en Orient? Si chacun réalise qu’il existe quelque chose de plus puissant que la politique, si les chrétiens comprennent que leur cause est plus précieuse que l’obtention d’une part dans un gouvernement, s’ils se considèrent comme bâtisseurs du pays, s’ils réalisent qu’ils sont une part de Dieu, que craignent-ils? Ils sont un don de l’Esprit pour chaque âme, un déferlement d’amour pour chaque cœur, car ils prêchent l’Évangile afin que, comme dit saint Paul, chacun devienne un Évangile vivant et non un texte écrit. Qu’ils partent, s’ils ne sont pas conscients de cette responsabilité. Ils n’ont pas leur place sur la terre de ce pays s’ils n’y viennent pas du sein de Dieu.

Ceci ne veut pas dire qu’ainsi ils se protègent. Cela veut dire qu’ils protègent chaque être de son ignorance. Il n’y a plus lieu, quand on assume cette position, d’exhiber son corps avec fierté, ou d‘une vie dans l’opulence (bien qu’ils puissent être riches), ou de tirer orgueil de sa culture (tout le monde, à présent, a accès à la connaissance). Les chrétiens du triangle Syrie-Liban-Palestine n’ont plus le monopole de la culture, et seront heureux si tous les citoyens accèdent à la beauté de la connaissance.

Si les chrétiens se parent de tous les aspects de la pureté et de la sincérité, de la fidélité envers leurs pays, sera-ce une garantie pour leur sécurité? La pureté et toutes les vertus sont souvent associées au martyre, c’est-à-dire à la mort. Personne ne tue les vils. Ceux qui ont acquis la liberté par l’Esprit n’ont d’autre garantie que l’Esprit. S’ils se transcendent et tendent vers la sainteté, Dieu habite leurs cœurs. Alors celui qui les agresse aura agressé Dieu. S’ils tendent vers les plus hauts degrés de la divinité cachée en eux, la divinisation leur sera accordée bénévolement; et s’ils ne visent pas la divinité, leur vie deviendra un désert.

Dire que le Liban sans chrétienté ne vaut rien suppose que chaque croyant demande à tous les chrétiens de grandir dans la sainteté. Chacun sera alors transformé par la sainteté et entendra des chants divins.

Si le corps subsiste, il subsiste dans ce qui est terrestre, et quand il meurt, la senteur du Christ l’embaume. Nous resterons Ses témoins dans la Vérité. Nous sommes amour jusqu’à ce que le Royaume de Dieu habite en tous afin que nous devenions une seule humanité, la nouvelle vie.

Traduit par Claude Nahas

Texte Original: « المسيحيون المشرقيون » – 15.01.2011

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2011, An-Nahar, Articles

Les Chrétiens d’Egypte livrés aux massacres / le 08.01.2011

Nul n’a la possibilité de savoir qui finance le massacre des chrétiens d’Orient. Il s’agit d’une question de grande importance, de grande implication politique, et j’ai du mal à croire que les responsables sont des gens de la rue qui voient en les chrétiens des infidèles intolérables. J’ai autant de mal à croire qu’il s’agit de simples crimes politiques. C’est plutôt la mixtion d’une politique dont j’ignore la nature, et d’une haine religieuse évidente. Il serait naïf de n’y reconnaître qu’une manigance politique; il est aussi peu convaincant de l’attribuer à une colère religieuse. L’âme en colère ne s’engage pas dans un déchaînement de masse si elle n’est instiguée par des cerveaux imbus de courroux, de politique, ou des deux ensemble. Le terme «extrémisme» autant que l’expression «activisme extrémiste» ne me satisfont point. On a toujours rencontré des pensées extrémistes exprimées oralement ou par écrit, mais cette fièvre n’a jamais abouti à un génocide. Les gens cohabitaient jusqu’à entretenir des relations amicales, tout en gardant leur opinion propre de l’autre religion. On s’y sentirait attiré par tel aspect louable, on pourrait en accepter telle chose admissible et ignorer telle autre. Tout cela sans querelles, sans différends personnels.

Seul l’abaissement moral où nous nous trouvons pourrait expliquer le carnage subi par les chrétiens depuis l’Egypte jusqu’à l’Iraq. Au cas où l’on accuse Israël de prendre part à cette conspiration, n’est-il pas une défaillance à la morale que de lui abandonner ces gens-là, sans les prendre en charge ni les orienter? A les voir ainsi délaissés sans orientation aucune, nous sommes en plein droit de rappeler à leurs responsables l’urgence de leur ouvrir les yeux. Sinon, ils fouleront  terre et hommes, infestant de leur mal le monde entier. Alors ils ne sauront parler que le langage de la mort. Par souci pour leurs cœurs et pour leurs esprits, nous n’acceptons nullement qu’ils contractent une âme criminelle. Nous leur répéterons toujours que le Bon Dieu dont nous percevons la miséricorde les aime du même moment qu’il prend pitié de nous. Nous leurs dirons que nous n’aurons de cesse de les tenir en haute estime, de soutenir leur dignité, de désirer qu’ils soient une race hautement civilisée. Ainsi nous pourrons vivre ensemble dignement, et nul ne se trouvera à la merci d’hommes fous. Le génocide n’est pas une affaire intérieure pour que l’on se permette de dire à un évêque de haute instance qu’il ne lui appartient pas d’intervenir suite à un attentat contre une assemblée de croyants en prière. Depuis quand l’extermination religieuse est-elle une question interne dans tel ou tel pays? N’est-ce pas un crime qui suscite obligatoirement l’indignation de la conscience humaine? La bonne marche de tout pays requiert que ce dernier s’accorde avec les hommes qui prônent le droit d’exister. Continuera-t- on à défaire les valeurs héritées depuis l’aube de la civilisation?

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Une question de pleine évidence se pose: pourquoi cette nonchalance de autorités égyptiennes face aux aberrations criminelles? Le régime est-il paralysé par la peur? Mais la peur de qui, puisque les Coptes sont doux, bons, profondément attachés à leur nationalisme, dévots, d’une piété formidable, et politiquement inexistants, puisqu’aucun copte n’est jamais élu. Donc les massacres ne peuvent être causés par quelque conduite des Coptes ou quelque soupçon d’infidélité au gouvernement. Dans l’analyse, aucun motif de politique intérieure ne tient.

La question qui hante le quotidien est la suivante: ce carnage s’étendra-t-il à d’autres pays arabes où vivent des chrétiens? Je tends à répondre que je n’ai crainte ni pour le Liban, ni pour la Syrie, ni pour la Palestine historique de massacres de la part des originaires du pays, parce que ceux-ci sont pleinement convaincus de devoir s’accepter mutuellement. Ils croient en leur complémentarité culturelle, en leur union communautaire. Ils ont le sentiment réciproque d’avoir besoin de l’autre, de partager ses goûts jusqu’à la fusion. Il ne sert à personne de nous  expatrier, ni  de gré ni de force.

Néanmoins, il ne me semble pas superflu que des forces terribles soient en train de collaborer ou de se joindre dans le but de nous réduire, pour le moins. Parmi ces forces, l’Etat d’Israël est le plus habile. Sa haine particulière des chrétiens est pleinement affichée dans la littérature sioniste.

Il ne suffit pas de prendre des mesures préventives en protégeant les chrétiens lorsqu’ils pratiquent leur religion. Ces mesures ne sont pas infaillibles, et les états ne peuvent mobiliser un grand nombre de soldats pour sauvegarder la vie religieuse. Comment le citoyen peut-il prier s’il se sent en sécurité tant que dure sa prière? Cette crainte est la preuve qu’il tire sa confiance, de l’état, ou de son citoyen non chrétien. Il ne la reçoit pas comme un citoyen de plein droit. Le monde arabe doit à tout prix s’affranchir de cette perception qu’il y a une majorité et des minorités. Il est d’extrême importance que les citoyens se libèrent tous du sentiment qu’une tranche du peuple en protège une autre. Dieu n’a chargé personne du soin des autres. Non seulement selon un commandement de Dieu, mais aussi d’après un droit humain de nature civique, indépendamment de toute religion, nous sommes tous des frères qui se soutiennent et s’entraident. Tout homme qui voit le jour est égal aux autres hommes et se trouve responsable devant la justice pour toute agression contre eux. Se différencier des autres est une infraction à ce droit, s’attribuer une dignité supérieure est éthiquement condamnable.

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Lorsque les habitants de tel quartier constituent une menace à ceux du quartier voisin, c’est aux responsables religieux de chaque camp de guider leurs coreligionnaires selon la parole divine adressée à eux. Qu’ils comprennent bien que le meurtre est un désastre, un désastre qui nous pousse plus loin, qui nous incite à supprimer l’autre.

Aujourd’hui, nous adressons une prière à l’intention de nos frères bien-aimés en Iraq et en Egypte, pour qu’ils préservent la foi. Qu’ils sollicitent auprès du Bon Dieu le cœur de pardonner à ceux qui ont tué des membres de leur famille, car ces derniers «ne savaient guère ce qu’ils faisaient». Je joins les mains à leur prière pour que le Seigneur n’impute pas aux malfaiteurs ce péché. C’est un commandement du Seigneur que nous sommes tenus de garder. En même temps nous supplions notre Dieu de retenir le meurtrier, comme il a empêché Abraham d’abattre son fils Isaac.

Toute personne immolée pour la cause de Dieu rend témoignage à la Vérité, et demeure dans la gloire divine. Ils se sont transformés en lumière pour nous permettre de rester imperméables à la rancune. Cependant nous nous réclamons fortement de notre juste cause et des autres causes justes, pour que tous parviennent à la liberté des enfants de Dieu, sur fond d’un cœur pur. N’avez-vous jamais entendu ce poète qui disait: «la Croix n’était pas de fer mais de bois[1]»? Certes, nous ne nous exposons pas à la Croix, mais devant la  contrainte, nous l’acceptons sans broncher. Pourtant nous ne refusons pas le service d’une personne qui voudrait manifester son affection et défendre son sens de dignité. Tout en souhaitant que ce dernier nous rende justice, nous déployons des efforts pour délivrer toute victime d’injustice. Nous sommes alliés aux opprimés de la terre. Nous succombons moralement avec toute victime que l’on tue. Nous lançons un appel à toutes les personnes pieuses versées dans une religion pour qu’elles incitent autant de personnes dévotes et instruites dans d’autres religions à conserver des sentiments fraternels, des sentiments de solidarité pour une humanité noble qui veut le bien de tous.


[1] Ahmed Chawqi

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « مقتل المسيحيين في مصر » – 08.01.2011

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2010, An-Nahar, Articles

2011 / le 31.12.2010

Si l’an dernier nous fûmes alourdis de chagrin, je prie que la porte du ciel s’ouvre pour nous accorder l’espoir. Il est vrai que nous ne saurons oublier la souffrance des hommes. Dans notre mémoire, la douleur reste vive jusqu’à ce que le Seigneur fasse naître dans le cœur un désir de la joie promise par le Christ. Alors nous nous tournons vers l’avenir qui vient du Très Haut, afin que se renouvelle notre éternité à chaque instant.

L’éternité est une averse qui nous inonde; elle n’est pas le fruit de nos désirs. C’est une grâce reçue puis distribuée dans l’amour à ceux qui en ont faim. Mais que faire quand la raison nous tracasse de ses spéculations? Elle annonce des catastrophes probables qui feraient retomber sur nous afflictions, misère, et maladies. Or les temps changent, non les malheurs; la mort survient au même titre que la félicité. A part la sainteté, qui seule nous épargne la peur de la mort, ce que nous appelons «histoire» est en vérité celle d’une peur qui nous a déjà assommée, ou d’une autre que nous envisageons.

L’année qui commence aujourd’hui se rattache à la précédente. Peut-être ne sera-t-elle pas meilleure, du fait que les rancœurs se poursuivent, les tensions persistent, l’animosité règne à perpétuité, et les identités s’entrechoquent. Pour ce que je suis et ce que tu es, pour nos fortunes semblables, je suis ton ennemi. Tu me ressembles, alors je te déteste, ou encore tu es plus intelligent, alors je refuse de le reconnaître et me mets à te calomnier. Au fond de moi sourd une rapacité bestiale de te réduire en miettes. Tout cela s’infiltre dans la vie politique sous un couvert d’idéologie. C’est que, comme dans toute parole, les mots exprimés voilent des mots tus. L’humanité reste un amalgame de vicissitudes et de sang, jusqu’à ce que Dieu se manifeste et nous délivre de tout cela.

Comment donc changer le monde? Qui mènera-t- il le changement? La question même implique qu’il appartient à certains groupes dans la société de modifier la vie politique. Dans notre pays, les gens pensent que les autorités en pouvoir tiennent les rennes du changement. Mais peu croient que les politiciens désirent le renouvellement, et que, s’ils s’efforcent à créer un joli bon pays, ce n’est pas sans quelque intérêt. Certes on leur confie les fonctions publiques grâce à un système d’élections intègre; mais la volonté de changement ne se manifeste pas encore. Que faire alors? C’est le désespoir, c’est l’accablement… On se lamente de ce que la bonne vieille situation stagne, on déplore l’absence d’un état fonctionnel, voire puissant.

Que les gens puissent vivre dans un pays sans autorités, donc sans justice, dans un pays où la relation gouvernant/gouverné est perdue, cela tient du miracle. En portant le regard hors du Liban, dans les pays avoisinants tels l’Iraq ou l’Egypte, tout semble montrer du doigt l’intégrisme qui y règne sous un nom abject: celui de vider le pays des chrétiens. Qui en est responsable, qui est derrière tout cela et pour qui? Une simple analyse suffit pour montrer que les chrétiens d’Iraq n’ont jamais pris aucun parti. Vous les excuserez d’avoir peur pour leur existence physique et leur témoignage culturel, surtout qu’ils n’auraient aucun intérêt dans quelque conflit inter-islamique. Celui-ci aurait-il lieu, à Dieu ne plaise, ils ne seront point épargnés. On les tue pou rien, puisque personne ne gagne à les faire mourir. Pourquoi leur prière à l’église doit-elle être protégée par l’armée? Est-il plausible de prier dans la peur, ou alors devraient-ils rester à la maison, afin que leurs églises soient réduites à des sites touristiques? Qui est-ce qui empêche les homicides de les massacrer à domicile? D’où vient donc cette rancune, tant que les chrétiens sont une minorité incapable de manifester de l’animosité envers quiconque, une minorité dépourvue de tout moyen de maintenir son existence physique même. N’est-il pas honteux que cette minorité demande à être protégée, après qu’on l’eut convaincue que le régime se met au service de tous les citoyens? On sait bien, d’ailleurs, que les états Géants- tous laïcs- se soucient peu de préserver l’existence physique de telles minorités, puisqu’ils n’y gagnent rien. Les petits de ce monde restent hors des calculs politiques. Il paraît que nul n’agit pour les sauvegarder; Dieu est leur seul recours. Le monde n’est qu’un abattoir, jusqu’à ce que Dieu retienne les mains meurtrières. Pourquoi les assassins ne comprennent-ils pas que la fraternité est possible parmi les hommes, qu’elle rend la vie agréable?

Aucune solution internationale ne se présente encore. Un appel de conscience sert-il à quelque chose? Beaucoup de sang sera répandu durant l’année qui commence aujourd’hui, sauf si un miracle vient restaurer la paix. Par ailleurs, la Palestine historique se voit vidée de nous, chrétiens, même si le sang ne coule pas. Car y a-t-il quelqu’un là-bas pour dire aux chrétiens de ne pas quitter leur pays? Est-il culturellement acceptable que la Terre du Christ existe sans ses disciples? Les fameuses cathédrales de la Résurrection et de la Nativité deviendront-elles des vestiges d’antan? Dira-t-on aux touristes, d’ici quelques années: là priaient des gens appelés «chrétiens», comme pour leur rappeler une race disparue? Quelle infamie pour les arabes que vienne un jour où l’on parlera de la Cathédrale de la Résurrection comme un guide touristique parlerait chez nous de Baalbek? En effet, l’éloquence des arabes que serait-elle sans Issa (Jésus) le fils de Marie?

Outre la question des états et de leurs dirigeants, outre la politique et le sang, l’individu se retrouve seul face à Dieu, serait-il arabe ou étranger. Seul devant Dieu, chacun de nous aurait du lui dire ces mots: Me voici. Je suis à Toi, livré à ta présence. Devant ta seule face je me tiens, car je n’ai plus le front de me tenir devant nul autre. Je suis à Toi, du fond de ma misère, de ma peine, avec mes enfants que les assassins ont oublié de tuer. Eux et moi nous abandonnons à ta miséricorde. Tu nous veux, et nous de même. Accorde-nous la vie, en ces jours mauvais où nous ont fourrés des hommes perfides, où les autorités nous ont délaissés.

Notre subsistance: des miettes de pain, quand il en reste. Notre source de vie: l’espoir qui nous sauvera. Que ton amour pénètre ce reste de corps, qu’il perce notre fatigue et notre faiblesse physique. Nous t’avions promis de ne haïr aucun homme de pouvoir, aucun compatriote. Nous ne portons pas d’armes; nous n’en voulons pas. Si le pain manque, nous aurons faim de ton amour. C’est seulement munis de ta force que nous porterons en nous l’espérance, serions-nous dispersés aux quatre coins de ce monde par Toi créé. Toi seul seras notre patrie. Au long de notre misérable parcours, nous mènerons le bon combat, nous garderons la foi, même à bout de souffle.

Apprends-nous à aimer ceux qui nous aiment autant que ceux qui nous haïssent. Nous aimerons l’Iraq, l’Egypte et la Palestine, du moment qu’on nous permettra d’y rester. Nous les préserverons tous, parce que nous ne jugeons personne, ni n’y pensons mal. Nous te prions de couvrir tous les hommes des largesses de ta miséricorde, de les guider à la Vérité. Toi seul les jugeras au dernier jour; nous ne voudrions accuser personne, car la loi et les miséricordieux sont autant de fils à Toi.

Que les tentations ne dépassent pas nos forces, sinon nous nous effondrons. Qu’en cette année réside ta puissance, pour que nous puissions dire que c’est un nouvel an. C’est de toi que provient la nouveauté. Fais-nous retourner vers toi seul, pour que nul autre ne nous déçoive. Sinon nous connaîtrons l’amertume, et c’est l’enfer. Attire-nous chaque jour, à chaque instant. Sinon nous serons terrassés par le chagrin. Tu as déjà mis fin à toute tristesse par la Nativité de notre Sauveur, sa mort, et sa Résurrection. C’est grâce à tout cela que nous aspirons à notre propre résurrection quotidienne en Toi, dans l’espoir de la Résurrection finale, et de la vie éternelle.

Pouvons-nous donc inaugurer le nouvel an avec Toi, grâce à ta parole, à ta promesse qu’il y aura une terre de justice? Que cette justice soit établie ou non, Tu restes notre unique pays; Tu es le pays de ceux qui t’obéissent, à qui Tu as préparé un royaume sans fin.

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « 2011 » – 31.12.2010

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2010, Articles, Raiati

Mourir orthodoxe / le 26.12.2010 / N*52

Personne ne m’a demandé mon opinion pour Que je naisse orthodoxe. Que je sois élevé dans cette église signifie que j’accepte mon éducation, que je me concentre dans mon église, que j’y suis présent chaque fois qu’elle veut ma présence (les dimanches et les fêtes d’abord, le carême, et si mon travail me le permet, d’entrer à mon église si elle est ouverte matin et soir). Notre peuple dit dans le langage parlé: je vais à la prière, car il sent que la fonction principale de l’église est de prier.

Mais dans ma maison, quelle prière je récite quand je n’ai pas tous les gros livres que nous utilisons à l’église? Au moins tu lis dans le Petit Livre des Heures et peut-être dans le Grand Livre des Heures. Tu récites des prières fixes imprimées. Et si tu es plus connaisseur, le prêtre t’indiquera ce que tu dois dire.

Tu assistes à la divine liturgie dans l’église de ta paroisse, et si elle est lointaine alors tu assisteras dans l’église la plus proche à ta maison, et ne te justifiée pas en allant à l’église d’une autre confession sous prétexte qu’il est plus proche. La proximité et la distance n’ont rien à voir avec la religion. Tu es membre de l’église orthodoxe, et tu as à y renforcer ton adhésion, ce qui signifie que tu dois garder ton appartenance à elle en tout temps. Tu n’as pas à dire tout simplement: tous les rites sont les mêmes. L’histoire n’est pas une histoire de rites. Toute l’histoire est dans l’appartenance. Si tu vis avec la foi orthodoxe, tu iras vers son centre. D’autres ont une autre croyance. Nous les respectons et nous coopérons avec eux dans beaucoup des choses, et nous cherchons notre union avec eux et leur union avec nous dans le temps que Dieu définira dans sa sagesse. Tu vas vers l’union requise à partir de ton église, fortifié par ce que tu as hérité des saints lorsque tu as reçu le baptême. Les membres de ton Eglise et toi ensemble aimez les autres frères, et chacun de nous et d’eux se tient là où sont ses frères et son évêque.

Souviens-toi deuxièmement que tu vas à l’église pour apprendre. À travers la prédication, les réunions ou les soirées évangéliques par lesquelles les responsables te guident, tu reçois l’éducation orthodoxe qui contient notre doctrine, et d’autres ont leur doctrine et nous n’en discutons pas, les savants en discuteront jusqu’à ce que les points de différence entre nous se clarifient. Que tu ailles à ton église seulement n’est pas une guerre envers quiconque.

Ceci restera jusqu’à ta mort. Je me souviens de ma mère qui m’a dit quelques fois: sache que je veux mourir orthodoxe. Je ne sais pas pourquoi elle a dit cela et rien d’autre ne l’a séduite. Tu ne resteras orthodoxe que si tu insistes sur ce fait. Tu dois dire cela à ceux qui t’entourent, si parmi eux quelques-uns ont une autre croyance. L’enterrement dans un cimetière orthodoxe est important pour que tes os rejoignent ceux des membres de ta religion. Ce sont des corps que le Saint-Esprit adopte. N’accepte pas qu’ils te jettent n’importe comment.

C’est ainsi que ta fidélité pour le Christ est. L’orthodoxie n’est pas une chemise que tu portes un jour et que tu enlèves l’autre. Elle t’accompagne tout au long de ta vie à travers la foi, la compréhension, la prière et les traditions religieuses.

La religion que nous vivons dans notre église est l’éveil, et celui-ci t’élève vers le ciel.

Traduit de l’arabe

Texte original: « أن أموت ارثوذكسيًا » – 26.12.2010-Raiati no52

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2010, An-Nahar, Articles

Pâques: une date commune? / le 10.04.2010

Cela fait des années que j’entends des chrétiens de différentes Eglises souhaiter que l’on s’accorde sur une date unique pour cette fête, ajoutant qu’un tel arrangement nous unifie. Je crains que bon nombre  de gens ne soient convaincus que c’est notre seul sujet de discorde. Il y a pire: beaucoup affirment que les doctrines qui nous séparent sont  des inventions de théologiens, et que certains prélats craindraient de perdre leurs «positions»- pour employer l’expression vernaculaire. Pourtant les Eglises adhèrent à la même opinion que l’Eglise unie ne demandera à aucun évêque de démissionner, du moment que ces derniers se font rarissimes dans notre monde.

D’où mon sentiment que cette insistance de certains sur l’unification de la date de Pâques  dissimule une dévalorisation des dogmes, alors que celles-ci prévalent sur le problème de la célébration.  Il ne fait aucun doute que la fête est moins importante. La communion sentimentale des chrétiens me semble être l’approche la moins compréhensive du problème de l’Unité, voire l’approche de ceux qui ignorent l’amas de querelles qu’il vaut mieux envisager dans son ensemble.

Dès le deuxième siècle, alors que l’Eglise était encore une, la date de Pâques provoquait des disputes. En Asie mineure, on célébrait Pâques le 14 avril; en Alexandrie et à Rome, un dimanche. Alors on tenta de fixer une date unique au sein de l’unité de l’Eglise: elle tomba un jour de dimanche. On avait donc préféré unifier la fête, sans que la différence des dates ne créât de conflit.

D’ailleurs, la date de célébration commune à l’Eglise catholique et aux Eglises évangélistes  a-t-elle servi à quelque chose? Les disputes les plus violentes ne les ont-elles pas déchirées pendant plus de quatre siècles? Ensuite, lorsque les Arméniens orthodoxes ont opté pour la fête latine, dans les années vingt du siècle dernier, procédèrent-ils à quelque fusion doctrinale? Evidemment non. De plus, leur difficulté à choisir notre propre calendrier tient de leur intégration totale à l’Eglise arménienne de leur patrie. Les Arméniens du Liban et de l’Orient arabe ne prendront jamais aucune décision sans consulter leur Eglise mère; une éventuelle unification de la date de Pâques au Liban ne les concernera donc pas.

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Pour fixer la fête de Pâques, une règle fut établie par le Concile  (Œcuménique) de Nicée qui eut lieu en 325. On commence à compter à partir de l’équinoxe du printemps, le 21 mars, dans l’attente de la pleine lune qui le suit. La fête tombe le dimanche après la pleine lune. Cette règle antique fut confirmée par le synode œcuménique d’Alep, en 1997.

Après la réforme du calendrier julien par le Pape Grégoire XIII en 1582 – réforme rejetée par l’Eglise orthodoxe -, le 21 mars julien (orthodoxe, en pratique) décala du 21 mars grégorien adopté internationalement. Parsuite, les catholiques se mirent à observer leur propre mois de mars, attendant «leur» pleine lune  d’après laquelle ils désigneront leur fête. Quant au 21 mars des orthodoxes, il était de quatorze jours postérieur à la date grégorienne, en ce siècle-là. Depuis, les orthodoxes se mettent à l’attente de «leur propre» pleine lune, calculant le jour du dimanche qui la suit, et qui sera celui de leurs Pâques. Il en résulte deux dates différentes ou une date commune pour la fête, selon le mouvement de la lune. Ainsi, lorsque la pleine lune se rapproche du 21 mars grégorien, les orthodoxes devront attendre la pleine lune suivante, pour célébrer le dimanche d’après. Alors les Pâques orthodoxes s’écartent de la fête catholique. Si, au contraire, la lune s’écarte de l’équinoxe grégorienne, les deux fêtes tombent le même jour. Le problème réside donc dans le fait que l’Eglise catholique adopta le calendrier grégorien, alors que l’Eglise orthodoxe continua à suivre le calendrier julien, abandonné par Rome sous le Pape Grégoire XIII.

Je dirais que si l’on veut maintenir la règle du Premier Concile – celle de l’équinoxe printanier et de la pleine lune qui le suit, les orthodoxes devront renoncer au calendrier julien. Cela exigerait une concertation au niveau de toutes les Eglises orthodoxes, soit dans le cadre d’un concile général, soit par une correspondance des chefs de ces Eglises. Or, cela présente quelques difficultés pour le moment. En effet, les chefs des Eglises aboutiraient-ils à une décision orthodoxe, ils respectent toujours l’opinion des populations concernées. A ma connaissance, je trouve celles-ci peu enthousiastes au changement. Les paroisses et les diocèses qui les constituent tendent plutôt à conserver leurs traditions, dont ils conçoivent la date de Pâques faire une partie. Il faut dire que chez nous, grâce à un système qui concilie clergé et laïcs, les patriarches et les archevêques ne sont pas des maîtres absolus du peuple. C’est que les Eglises orthodoxes, dans leur fait historique, fusionnent           avec certaines ethnies. Dans le Balkan, par exemple, il existe des ethnies catholiques, comme en Croatie, qui eurent, avec les orthodoxes, des conflits sanglants. Il s’agit d’une mosaïque de nations différentes qui semblent peu disposées au changement, surtout lorsqu’il est perçu comme hétérodoxe. On traite avec des peuples, non seulement avec des Eglises. De ce fait, je ne vois pas les populations orthodoxes modifier leurs dispositions dans le futur proche.

Cela dit, si le changement rencontre des obstacles à présent, il aurait peut-être plus de chances sur un plan régional.

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C’était la vision du Pape Paul VI dans les années soixante du vingtième siècle, au cours du Saint-Synode «Vatican II», lorsqu’il permit aux minorités catholiques vivant dans des pays à majorité orthodoxe de se conformer à leurs Pâques. Ainsi fut-il pour les chrétiens catholiques d’Egypte, de Jordanie, et du territoire occupé de Palestine. Les maronites du Liban examinèrent aussi la question, et furent même au point de rejoindre les orthodoxes lors d’une réunion à Chypre. Je me rappelle même que leur  patriarcat annonça effectuer un  référendum sur le sujet auprès  de la  population maronite. Mais il paraît que ledit patriarcat se résigna ou effectua le référendum sans que nous ayons vent des résultats. Puis des spécialistes de l’Eglise maronite divulguèrent une littérature qui déclarait que ces derniers ne formaient pas une minorité, et que, parsuite, la permission du Pape Paul VI ne les concernait pas. Certes, le patriarcat orthodoxe s’abstint de toute discussion, mais l’on entendit des lèvres de plusieurs orthodoxes que Liban ne constitue pas seul une entité ecclésiale; celle-ci embrasse toute la contrée antiochienne. Il faut donc considérer que chaque Eglise a son territoire au sein de la zone antiochienne, qui s’étend sur l’ensemble de la Syrie et du Liban. Conformément à ce principe, le désir su Pape Paul VI que les catholiques de la région Syrie- Liban célèbrent Pâques selon le calendrier orthodoxe devient réalisable.

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Du reste, sur le plan régional, nous nous trouvons dans l’impasse. Dans une perspective mondiale, il est impensable que les orthodoxes locaux (de la Syrie et du Liban) fêtent les Pâques séparément des Russes, des Grecs–dans tous leurs pays respectifs-, des Bulgares, des Serbes, et des autres, en désignant un jour de fête proprement Libanais.

***

Beaucoup prônent l’unification de la date de Pâques dans notre région. Dans ma vision, les orthodoxes semblent dire aux catholiques de l’Orient: «nos liens fraternels exigent que vous fêtiez avec nous, tant que vous en avez obtenu la permission». «Vous devez nous comprendre, chers amis, ajouteraient-ils, si nous vous disons que, pour cette question, nous ne pouvons nous séparer de nos frères dans le monde orthodoxe. Vous-mêmes ne faites pas de concessions lorsqu’il s’agit d’obéir à vos autorités premières. Personne dans l’Eglise ne dérive son identité d’une date de fête; or tout le peuple chrétien considère le fait de s’unir un même jour pour célébrer comme une expression de charité fraternelle. Que l’on pratique donc cette charité sur le plan régional, faute de pouvoir l’exercer maintenant sur un plan mondial».

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « تاريخ واحد للفصح؟ » – 09.04.2010

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2010, An-Nahar, Articles

Ô Mon Amour crucifié / le 02.04.2010

Ô Jésus, «mon amour crucifié»!

Tu fus cloué sur nos péchés, bien avant d’être suspendu à une croix en bois. Les péchés de notre plaisance te firent mourir. Te voilà sous nos regards, «n’ayant ni aspect ni prestance tels que nous te remarquions, ni apparence telle que nous te recherchions».[*] Tu es tout ensanglanté, percé d’une lance, pourtant non brisé, mais l’objet d’amour de Dieu. Dans ta chair, tu ne nous condamnes pas nous-mêmes, mais plutôt nos iniquités, car ton cœur ne saurait souffrir qu’un homme y meure.

Seigneur, nous sommes dispersés. C’est pour nous recueillir que tu étendis  les bras, pour nous ramener vers ton Père, en une seule race humaine purifiée, afin qu’il ne se prononce pas contre nous au jour du Jugement.

Tu lui adresses ces paroles: «que leur veut donc la mort? Pardonne aux menteurs, aux voleurs, aux assassins; tu les aimes autant que les impeccables. Ce sont tous tes enfants, tous mes frères! Tu les embrasses également dans ta miséricorde, sans laquelle nul n’est sauvé. De toi sont inspirées les paroles du disciple bien-aimé: «Dieu est amour». Il avait compris que tu es l’Amour, et que tu habites toute personne qui aime. Tu  habites même l’impie. A ce dernier, tu ne demandes que de croire en ton pardon, en plus de la foi. Cela suffit pour le restaurer. Si tu lui pardonnes, c’est que tu te languis de lui à chaque instant. Tu te languis de lui car c’est un fruit des entrailles de ton amour; celui-ci ne supporte pas qu’on en soit banni. Que telle personne oublie cet amour, lui reste-t-elle d’autre réminiscence?

Les éminents dans notre religion disaient que tu nous avais amené à l’existence pour que ton amour ne reste pas captif de ton Être. Ô Père, tu es ce Dieu qui se déploie pour étreindre, puis qui m’envoie pour annoncer cela à l’homme, afin qu’il vive, et prenne connaissance de sa parenté divine. Désormais, et jusqu’à ma mort, je suis son familier. Ainsi, il ne saura plus comme nos ancêtres premiers que tu es très haut, et lui ici- bas. Entre vous deux, nulle distance. Les hommes de jadis savaient qu’ils appartenaient au cercle de tes proches. En faisant ma connaissance, ils savent maintenant que ta grâce leur accorde un meilleur statut: ils savent que toi et eux êtes devenus des intimes inséparables. Pour cela, il me fallait meurtrir. Par ton décret, je fus meurtri pour que ceux-là t’aiment et soient guéris. Alors ils entonneront pour toi des louanges, et seront dans la joie. Or, la joie, c’est le ciel.

Avant de m’avoir fait descendre vers eux, Tu n’avais élevé personne jusqu’à Toi. Mais dans peu de temps, ils entameront avec moi leur ascension pour que leur joie en nous soit complète, et que ton royaume se révèle à eux. Tu leur déclaras que ce royaume est au dedans d’eux-mêmes, puis tu traduis ta parole en mon acte de mort.

+++++++

Ô Jésus, amène-moi vers cet Amour par lequel tu expies mes péchés quotidiens. Que je regarde ta Face seule; les autres visages dissipent l’esprit. Confine mon amour au tien, de peur que mes passions ne me provoquent; les hommes contempleront ta lumière sur ma face. Toutefois, donne à celle-ci de ne point s’attribuer cette lumière, mais d’apprendre que c’est une effusion de ta tendresse. C’est pour nous permettre de nous délecter de toi que tu devins l’un des nôtres. Depuis ta dernière cène, notre relation avec toi consiste en ce don de toi-même dans le pain et le calice. De fait, tu visais à éveiller en nous cette faim et soif de toi; tu voulais abolir toute distance qui te sépare de nous.

Lorsque tu t’insères en nous de la sorte, nous pouvons  nous considérer tes frères non seulement dans la chair et le sang, mais aussi dans ton Saint Esprit. Notre geste de te saisir n’est pas sans échange: toi, aussi tu nous emportes. C’est pour indiquer que le repas de salut auquel nous communions est toi-même qui sièges à la droite du Père.

Nous le voyons quand tu nous enlaces de tes bras étendus sur le crucifix et nous serres contre ton cœur et celui de ton Père par la puissance de ton Saint Esprit. Afin de ne plus dévier vers ce monde, nous retournerons nous blottir dans tes bras. Devenu toi-même notre monde, rien d’autre ne nous divertira jusqu’à nous en lasser, et périr.

Tu avais dit un jour: «Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive»[†]. Certes, nous savons que cela dépasse nos forces. Mais nous croyons fermement que tu prendras charge de notre indigence, et pour ce, toute parole sortie de tes lèvres devient notre consolation. C’est que tu avais dit aussi: «Déjà vous êtes purifiés par la parole que je vous ai dite»[‡]. Se limiter à l’écoute exclusive de tes paroles suffit à nous transformer en créatures nouvelles. Dès lors nous avançons à l’intérieur de ton Royaume. Ô Jésus, que tu règnes sur nous; nous aurons le cœur paisible grâce à ta paix au fond de nous. Tu accordes cette paix en puisant dans tes plaies. Elle guérit les nôtres et nous épargne de sommeiller dans la mort.

La vie nouvelle par laquelle tu nous ton appelles fut réalisée en nous –et se réalise encore- par l’obéissance de tes commandements. S’en dérober mène sur des chemins illusoires qui nous perdent dans le vide. Seigneur, que nous ne tombions pas dans ce vide privé de ta parole. Arrache-nous sans cesse aux chutes passionnelles qui détournent notre regard fixé sur ta croix, qui amadouent nos âmes de leurs paroles insidieuses. Leur mystification: «La convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et la confiance orgueilleuse dans les biens»[§]; autant de morts multiples qui entravent l’effet bienfaisant de ta croix en nos âmes.

Seigneur, c’est toi que nous désirons. Ne nous confonds pas, ne permets pas que les péchés nous tentent. Tu as déjà accordé aux saints de ne plus pencher pour elles. Quant à nous, on dirait, à voir notre train de vie, que la sainteté est un pesant fardeau, un château en Espagne. Transforme-nous selon le dessein que tu désires, tel que nous n’ayons d’autre volonté que la tienne. Ainsi nous serons profondément unis à ta personne. Redresse l’égarement de notre esprit; que nous ne manquions pas de percevoir ta pensée. Purifie nos dispositions intérieures; que nous acceptions volontiers les dispositions que tu prends dans nos vies. C’est alors que nous deviendront tes familiers véritables. Demeure auprès de nous à l’heure même de nos faiblesses, pour que nous demeurions en toi. Tirant de toi notre force, nous ne craindrons plus la mort.

Seigneur, tiens loin de nous toute ombre qui vient nous hanter depuis le royaume des morts. S’approche-t-elle, rends-nous dignes de rencontrer le Père, par le pouvoir de ta Résurrection. Notre fin venue, ne nous rejette pas loin de ta face en proie aux ténèbres. Montre-nous que notre séparation de ce monde d’ici bas n’est que la porte de ton tendre accueil. Exerce- nous à assimiler cette vérité; ainsi, percevant l’immanence de cette séparation, nous comprendrons que nous ne sommes pas repoussés hors de ta Face. Ô Seigneur quelle consolation que ta Face en ce monde accablant! N’admets jamais que nous désespérions de pouvoir t’aborder; ce serait périr.

Appelle auprès de toi toute personne décédée à l’heure où elle rend l’âme. Si elle n’entend ta voix, elle restera sourde à perpétuité. Révèle-lui ton Visage, pour qu’elle reçoive l’étreinte de ton Père. Sa miséricorde ouvre l’accès à tous les défunts. Ainsi enseignent les éminents de notre religion, ces athlètes spirituels éprouvés.

Par ailleurs, il est intolérable pour ta Mère que quelqu’un sombre dans le feu. Aussi, lorsqu’en agonisant, tu dis à ton disciple bien-aimé: «Voici ta Mère», entendîmes-nous ta volonté qu’elle devienne la Mère de chaque disciple bien-aimé. Or, qu’une personne périsse éternellement la contrarie tout à fait. C’est qu’en accédant tous au salut, les hommes revêtiront leur parure mariale, et les noces de Cana auront lieu, Ô Seigneur.

Ces noces-là figuraient ta célébration nuptiale avec l’humanité, scellée par le sang. Elles seront aussi les festivités de noces éternelles où tu réuniras l’ensemble de tes bien-aimés des quatre coins de la terre. Alors leurs peines prendront fin et ils jouiront de ta présence. Les âmes que tu as ravies te suivront partout là-haut.

Tout don de ta mansuétude est un prélude à ce dernier jour. Ta Résurrection inaugurée dès la Passion -qui nous procure le goût de maintes autres résurrections, sera aussi notre résurrection finale, un rassemblement de toute l’humanité élite de ton amour. Dès lors, nos harpes se joindront à celles des anges pour jouer des hymnes triomphales; chaque moment de ciel entamera en nous un chant nouveau.

Tout cela fera résonner au ciel les paroles que nous répéteront dans deux jours: Christ est ressuscité!


[*] Es53 :2.

[†] Marc 8, 34.

[‡] Jean 15, 3.

[§] 1Jeqn 2: 16.

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « يا عشقي المصلوب » – 02.04.2010

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