2010, An-Nahar, Articles

Les Orthodoxes / le 13.3.2010

Leur Eglise est de souche apostolique, vu, d’une part, qu’il ne fut pas un jour où elle n’existait pas, depuis la Pentecôte, et d’autre part, qu’elle ne fut pas instaurée par un homme. Dans le vocabulaire de l’Eglise antique, le mot «orthodoxe» est un qualificatif attribué à la foi. D’origine grecque, il signifie «qui a la foi droite», ou encore «qui a la louange droite». C’est que l’esprit droit se révèle dans le culte. Il s’en suit qu’en principe, il est erroné de dire «une Eglise orthodoxe». Le seul terme utilisable est «une Eglise universelle» (catholique, en grec). Depuis quelques siècles, on désigne l’Eglise des Orthodoxes comme «orthodoxe catholique». En réalité, les deux termes sont synonymes. Le fait d’opposer l’Orthodoxie au Catholicisme n’est donc pas fondé par l’usage linguistique.

Les musulmans arabes nommaient l’Eglise actuelle des Orthodoxes «melkite», considérant, à l’époque, qu’elle suivait la doctrine des rois de Byzance[1]. Or, il n’en fut pas toujours ainsi, car nous sommes entrés en conflit dogmatique avec certains empereurs byzantins pour une période assez brève, au temps du roi Hercule, qui était monothélite. Plus tard, nous nous opposâmes aux empereurs de la guerre iconoclaste, qui s’éteignit en 843.

Du reste, la désignation arabe la plus commune est correcte, car les «Roums» cités dans le Coran sont les Romains orientaux, à savoir, l’Empire byzantin. Ce dernier terme est une appellation occidentale des Romains de l’Orient, qui se considéraient comme des citoyens de l’Empire romain, indivisible dans leur conscience nationale. Ainsi, le terme «Roum» n’a jamais signifié «Grec». C’est une erreur commise par les Européens, en traduisant l’expression arabe «Roum Orthodoxe» par «Grec Orthodoxe», et par son équivalent en anglais. Nous ne sommes pas les derniers descendants des quelques soldats grecs d’Alexandre le Grand, qui s’installèrent sur nos côtes. Bandaly Al-Jawzi, l’auteur du dictionnaire russe-arabe a bien prouvé que, lorsque les Apôtres du Christ sont venus en terre de Syrie, voire au Croissant fertile, nous étions des Araméens. L’expression «Grec Orthodoxe» n’a jamais impliqué une descendance de sang grec.

Quant à la langue liturgique, il en va différemment. Dans les villes, on utilisait le grec, en conséquence de l’occupation d’Alexandre le Grand. Dans les régions rurales, c’était le syriaque. Cela n’avait aucun rapport avec les confessions. Selon les régions, l’ensemble des chrétiens parlait le grec ou le syriaque. Graduellement, nous acquîmes l’arabe, que nous écrivions déjà au IXème siècle de notre ère. Au XIème siècle, c’était un arabe élaboré que nous utilisions, au palais du Calife abbaside à Bagdad, en rhétorique contre les musulmans; ces derniers n’étaient nullement d’éloquence supérieure. Dans le culte, le syriaque et l’arabe se chevauchaient, le prêtre usant de l’un ou de l’autre, selon les conditions de sa paroisse. Par suite, le rite dit byzantin resta longtemps pratiqué en syriaque, et l’on lisait encore l’Evangile en cette langue au XVIème siècle.

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Il est donc une erreur de dire que notre Eglise est de race, de sang ou de langue arabe. Par contre, affirmer son sentiment d’arabité lors de la Révolution arabe durant la première guerre mondiale est vrai. En Syrie et au Liban, nous étions les alliés de l’Emir Fayçal: nous avions donc rejeté le colonialisme français et, par conséquent, la répartition des provinces de l’Empire Ottoman.

Il m’arriva une fois de tenter une description politique des Orthodoxes devant Ghassan Tuéni. Je dis: «Nous sommes d’empire». L’expression s’avérant difficile à traduire en arabe, j’expliquai à M. Tuéni qu’aux débuts du christianisme, nous avions le sentiment d’appartenir à l’Empire romain, qui n’est autre que l’Empire byzantin. Suite à la conquête arabe, nous nous comportions comme des citoyens du domaine islamisé, dans sa conception étatique, non dans son sens religieux. Nous manifestions cette fidélité aux Omeyyades en gérant leurs finances, et en leur construisant une flotte au Port de Tripoli, alors qu’eux respectaient notre foi et notre culte.

Par contre, nous ne ressentions aucune affinité avec les royaumes croisés, qui nous persécutèrent et nous massacrèrent. De tout temps, aucun régime islamique n’appliqua la taxe de rachat des chrétiens –la «Dhîmma». Il n’est pas vrai non plus que nous avions une mentalité de Dhimmis, plus que les autres. Tous les Chrétiens au sein de l’Empire ottoman payaient la Jizyat (capitation), quand cette charge était encore en vigueur. Mais elle fut abrogée dans tout l’Empire, au milieu du XIXème siècle, lorsqu’on commença à y décréter des lois civiques. En toute humilité, je voudrais exprimer le souhait que les chrétiens ne rivalisent pas à rejeter la loi de la Jizyat, abandonnée il y a un siècle et demi par ceux-là même qui la décrétèrent.

Les Orthodoxes ne confondent jamais entre leur appartenance religieuse et leur sentiment national. Pendant les évènements de 1958, alors que les dissensions étaient de règle au pays, les Orthodoxes se rangèrent unanimement avec le gouvernement libanais, contre ce qui fut taxé «d’interférence régionale». Durant la dernière guerre civile, ils n’avaient pas leur milice. Aussi, leur Eglise ne donna-t-elle aucune bénédiction et ne jeta aucun anathème face aux tendances politiques de ses membres. Jusqu’à ce jour même, on peut dire que la population orthodoxe est entièrement libanaise et pour le Liban; sur ce plan, il n’y a aucun conflit. Ajoutons que l’Eglise à laquelle cette population appartient n’a cessé de se prononcer clairement contre Israël, par une suite de prises de positions toutes conservées dans les archives du Synode des Evêques, présidé par le Patriarche, et ce en toute liberté. Ce n’est pas à notre amour pour la Terre Sainte que tient cette position, mais à notre sentiment que les droits du peuple palestinien sont sacrés. Nous ne nous sommes jamais prononcés pour les chrétiens de Palestine, mais pour tous les Palestiniens.

En ce qui concerne la politique intérieure, les Orthodoxes ne forment pas un seul rang parce qu’au fond, ils n’acceptent pas d’être une confession parmi d’autres. Ils se conçoivent comme une Eglise. De ce fait, il leur est substantiellement inadmissible d’adhérer à des dirigeants orthodoxes. Ils n’ont jamais eu un leader, non qu’ils soient désunis, mais parce qu’ils respectent le choix politique de chaque membre de leur Eglise, du moment que ce choix n’affecte pas la vie de l’Eternité.

De nos jours, on parle d’une prise de conscience chez les Orthodoxes de se sentir lésés quant à leur droit d’accès aux fonctions publiques. Le quotidien «Al- Liwaa’» l’avait montré depuis peu, citant des noms et des fonctions. L’article affichait un esprit scientifique notable. Il y a déjà vingt ou trente ans, je discutais sur cette question avec un ministre orthodoxe, qui me dit: «Avant de faire des statistiques, nous ne pouvons prendre aucune mesure». Certes, il se pourrait que ces fonctions soient réparties selon un principe non-confessionnel, mais on peut bien se demander, en ce cas, pourquoi les hautes fonctions de première classe se dérobent-elles des grands esprits Orthodoxes, leur laissant seulement les miettes du festin? Il me semble que nous avons atteint désormais un certain palier commun de perspicacité en ce pays. Or, avant d’éliminer le confessionnalisme politique- ce qui nécessite, selon les personnes savantes, encore deux à trois décennies- nous en subissons le règne, mais autant que celui de l’équité et de la compétence. Certaines minorités existent moralement. N’y confinez pas de force la quatrième confession du pays, qui, bien que conservant la modestie dans son appréciation de soi, n’est pas moindre, ni par son zèle pour le pays, ni par ses grades universitaires. Les préfectures ottomanes du Pays de Syrie connurent bien la valeur des Orthodoxes dans les domaines de la gestion et des finances.

A présent, je me garde de faire des requêtes; nous n’avons pas encore consulté les dirigeants spirituels. Cependant, je souhaite que l’état fasse ce qui est dans son propre intérêt en employant les gens honnêtes. Ali Ben-Abi- Taleb disait souvent: «la perspicacité, oui, la perspicacité». J’espère que notre état soit fondé sur la perspicacité.


[1] De l’arabe Malek, roi. (N.d.T)

Traduit par les moniales du Couvent N.D.de Kaftoun

Texte original: « الروم الأرثوذكس »-An Nahar-13.3.2010

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2009, Articles, Raiati

La ré-évangélisation des orthodoxes de souche / le 06.12.2009 / N*49

Il y a les orthodoxes. Et il y a ceux qui sont nés orthodoxes (de souche). Ces derniers ne sont rien. L’orthodoxe qui vient à l’église fait l’objet d’une prédication fondée sur la foi qu’il professe et à propos de laquelle il a effectué des lectures à l’école. Celui qui est baptisé par l’eau et n’a pas acquis une compréhension chrétienne, il faut que tu l’enfantes de nouveau par une évangélisation qui procède du constat que son cœur est dénué de foi.

Celui qui est désigné comme étant orthodoxe se remet en relation avec l’église à l’occasion de la mort d’un parent ou de l’office de prière du quarantième jour ou á l’office annuel, de la même manière qu’il se rend dans une occasion relative à un chrétien d’une autre église. Ceci se rapproche davantage des protocoles sociaux plutôt que de la foi. Si tu l’interroges sur le sort de la personne décédée, il ne sait pas. Si tu l’interroges sur la résurrection, il te répond la plupart du temps que l’âme reste et qu’il n’a pas entendu parler de la résurrection des corps. Et si tu lui poses la question de savoir si le Christ existait avant sa naissance par la Vierge, la plus part du temps, il ne sait pas.

Tu lui poses la question, s’il est orthodoxe? Il répond oui. Et si tu lui dis, est ce que cette appartenance implique de ta part des exigences comme la communion par exemple? La plupart du temps il n’a pas entendu l’appartenance comme une responsabilité et un engagement.

Nous sommes responsables de tous ceux-là. Il se peut qu’ils soient les plus nombreux parmi nous. Des fois ils prétendent qu’ils connaissent. Et en les interrogeant tu te rends compte que ceci n’est pas précis. Que tu sois prêtre ou laïc, tu es un évangélisateur de cette frange. Peut-être qu’il faudrait commencer par rappeler à telle personne, le baptême, en l’interrogeant sur ce dont il en a compris. Peut-être il serait encore meilleur de l’interroger sur son mariage, déjà célébré ou celui encore à venir, « que signifie pour toi ton mariage? ».

Tu ne dis pas qu’il n’est pas de l’Eglise. Tu l’invites à connaître le Christ que décrivent les évangiles. Certainement tu aurais convaincu cette personne, qui ne peut prétendre être cultivée sans avoir lu qu’une seule fois l’évangile. Peut-être qu’il faudrait que tu le cueilles à travers la culture. Peut-être tu réussiras à le convaincre d’aller ne serait-ce qu’une seule fois à la liturgie pour voir ce qui s’y passe et pour qu’il comprenne la culture des gens parmi lesquels il se compte, et tu lui expliques après la liturgie.

Ne lui dis pas qu’il est païen. Qu’il n’a pas complété son baptême par la foi. Tu dois le ramener progressivement selon son esprit et selon son cœur, ne le choques pas avec une polémique sur l’athéisme, n’évoques point avec lui sa défaillance. Ceci le choquera. Grimpes avec lui progressivement à partir du niveau qui est le sien. Lui, il ne veut pas admettre, que du point de vue chrétien, il n’est rien. Mais ne le trompes pas non plus en lui disant qu’il est un grand chrétien. Évoque avec lui le fait qu’il est fils de Dieu. Que le Seigneur le souhaite comme fils, sauf s’il est entièrement athé. Je ne pense pas que ce type d’athéisme existe en Orient. Le plus important est qu’il fasse de sa reconnaissance en l’existence de Dieu, un culte d’amour pour Dieu. Il en faut un peu de compréhension, de la compréhension progressive afin que ce frère arrive à la prière. C’est en elle et par sa chaleur, sa compréhension s’approfondisse.

Cette frange d’orthodoxes est notre responsabilité et même si tous les humains sont notre responsabilité. Nous ne pouvons pas les laisser baptisés par l’eau. Sans foi, ils ne seront pas sauvés».

Traduit par Carol Saba

Texte Original: « تبشير المولودين أرثوذكسيين » –Raiati 49- 06.12.2009

Bulletin «Chroniques» n°14 – Lundi 25 Janvier 2010

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2009, Articles, Raiati

Le Christ, notre Paix / le 22/11/2009 / N*47

L’apôtre Paul inaugure cette Épître en proclamant que Jésus-Christ est notre paix, car c’est à travers Lui que se réalise la réconciliation entre les Juifs et les Gentils (peuples païens). «Lui qui des deux n’en a fait qu’un», annonce St. Paul. En effet, ces deux peuples furent longtemps séparés par leur inimitié ; obstacle aboli par le Seigneur qui a anéanti les prescriptions de la loi de Moïse (la circoncision, l’interdiction de certains aliments, etc.). Des deux peuples Il n’en a fait qu’«un seul homme nouveau», en réconciliant l’un et l’autre avec Dieu par Sa mort sur la Croix. Par cette réconciliation avec Dieu et celle entre les Juifs christianisés et les Gentils christianisés, un seul corps fut ainsi établi. St. Paul avait d’ailleurs mentionné maintes fois que l’Église constitue le corps de Jésus-Christ, c’est-à-dire son entité apparaissant au monde par le Mot et les Sacrements.

Il a aboli cette inimitié par Sa mort sur la Croix et Sa résurrection, réunissant ceux qui étaient jadis éloignés (les peuples païens) et ceux qui étaient proches (les Juifs) car ils connaissaient déjà le seul unique Dieu et ses prophètes. Par la suite, St. Paul déclare: « Par lui nous avons les uns et les autres (Juifs et Gentils) accès auprès du Père, dans un même Esprit»; le Saint-Esprit.

Si tel fut le chemin, «vous n’êtes plus des étrangers, ni des gens du dehors (des hôtes); mais vous êtes concitoyens des saints.» (Par le terme «saints», St. Paul désigne souvent les chrétiens habitant à Jérusalem et les membres de la famille de Dieu). «Vous avez été édifiés, poursuit-il, sur le fondement des apôtres (les douze apôtres) et les prophètes», dont les livres sont lus à l’Église. L’édifice ancien n’est pas uniquement fondé sur l’assise, mais sur la pierre angulaire qu’on appelle au Liban la clef de voûte. En effet, les édifices chez nous sont bâtis en disposant les pierres l’une à côté de l’autre pour former la voûte, sans aucune soudure en calcaire ou autre. Ensuite, le maçon place la clé de voûte qui permet de faire tenir les parties de l’édifice et les empêche de tomber. St. Paul a comparé Jésus-Christ avec cette clé de voûte: «en lui tout l’édifice bien ordonné s’élève». Les personnes qui construisent les voûtes connaissent bien cela.

Après avoir évoqué cette image, St. Paul revient à la notion de l’édifice spirituel, en mentionnant qu’ «un temple sain se forme par le Seigneur». Certes, les édifices en pierre ne connaissent point de croissance. Néanmoins, St. Paul aborde ici une autre image ; celle de la pierre vivante, qui n’est autre que nous. Cette pierre vivante évolue grâce à la pierre angulaire qui assure sa cohésion, qui la maintient et qui préserve son union.

Pour cette raison, St. Paul a voulu achever cette Épître aux Éphésiens en proclamant: «En lui (le Seigneur) vous êtes aussi édifiés pour être une habitation de Dieu en Esprit (le Saint-Esprit)». Vous êtes un temple vivant. Vous êtes édifiés ensemble parce que vous êtes unis et vous devenez ensemble une habitation de Dieu en Esprit.

Si nous employons l’expression «maison de Dieu», ce n’est sûrement pas le bâtiment qu’on désigne, mais la communauté des croyants, en particulier ceux qui sont habités par la grâce du Saint-Esprit. Le bâtiment dans lequel nous célébrons les prières est nommé Église, lieu où se rassemble l’Église de Dieu formée par la communauté des croyants.

Traduit par Amani Haddad

Raiati (22/11/2009)

Texte Original: المسيح السلام

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2009, An-Nahar, Articles

Le Christ et les chrétiens / le 16.05.2009

Nietzsche a dit que ‘le dernier des chrétiens est celui qui est mort sur la croix’. Cette parole n’est pas complètement fausse, bien qu’elle n’exprime point toute la réalité, parce que Nietzsche n’a pas connu, ou n’a pas voulu connaître, la splendeur des martyrs et des bienheureux. Ce qui est cependant vrai dans son dire est qu’il ne nous est pas possible de devenir un autre Christ, bien que nous pouvons tenter de beaucoup Lui ressembler. L’homme peut difficilement unifier son cœur, sa parole et son action, comme seul Jésus de Nazareth l’a fait. Il ne peut être, comme  Jésus, un absolu. Pourtant, Jésus n’accepte pas que nous n’aspirions point à l’absolu. La caractéristique du christianisme est de nous pousser à imiter le Christ en tout ce qu’Il nous demande. Le christianisme n’établit aucun toit au-dessus de nos têtes, qui limiterait notre élévation, car plus nous tentons de nous élever, plus il nous fait réaliser que la grâce, qui vient d’en haut, nous élève toujours davantage. Elle ne se suffit pas de nous voir nous approcher du Trône divin, mais voudrait nous y faire vraiment parvenir.

Par Son Ascension, après Sa Résurrection, le Christ a fait que la nature humaine qu’Il avait revêtue, soit assise à la droite même de Dieu. Par Sa totale obéissance au Père, obéissance voulue en Sa nature humaine, et non imposée par Sa nature divine, car il n’existe aucun mélange entre les deux, Son humanité a trouvé sa plénitude dans la divinité qui L’habite. Il accomplissait en tout, et en toute liberté, ce qui plaît au Père. De même, Il veut que nous fassions comme Lui, et de par notre propre volonté, essayer de plaire en tout au Père. Il n’ignore certes pas que nous sommes faits de poussière, mais Il nous appelle à nous libérer autant que possible de nos passions pour qu’aucun péché ne trouve plus place en nous. Il prie constamment Son Père de nous rendre parfaits. Il nous est possible de devenir parfaits dans notre nature humaine, dans la mesure où nous tendons en permanence vers cette perfection, dont notre nature est capable. Nous pouvons ne pas atteindre cette perfection, mais il ne faut jamais cesser de la désirer et d’y tendre. Le christianisme est justement dans cet élan permanent vers la perfection, accompagné d’une tristesse continuelle de ne pas atteindre le but tant désiré. Sans cette tristesse, nous aurions tendance à toujours tenter de trouver des terrains de compromis avec nos transgressions, quelque en soient la grandeur et le nombre. Toute salissure en nous, dont nous serions conscients, est un compromis avec le royaume du Malin. N’en être pas conscients voudrait dire que notre attention à nous-mêmes a failli, nous empêchant de prendre conscience de nos salissures. Ce serait là aussi un péché.

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Je comprends la position de la Réforme protestante quand elle affirme que les Ecritures constituent la seule référence pour la foi. Par cela, elle veut souligner le peu d’importance qu’elle attache à la tradition, considérée comme faite de contributions humaines. De cette intuition de la Réforme, je me contente de souscrire à l’élan qui la porte à vouloir que tout homme s’unifie avec la Parole de Dieu.

Pour nous, la Parole de Dieu se continue dans la Tradition. Il n’y a aucun mal à ce que certains détails de la Tradition, qui reflèteraient trop l’éloquence humaine, si fréquente dans le langage religieux, ne soient  pas retenus. Cela ne diminue en rien le fait avéré que le christianisme se veut être seulement la Parole de Dieu, tant il est aisé de distinguer dans la tradition le divin de ce qui ne l’est pas.

Il m’attriste beaucoup de constater que nombre de responsables dans l’Eglise ne donnent pas un grand poids à la Parole de Dieu. Pourtant, cette Parole devrait régir tout discours, toute action ou toute organisation, au sein de l’Eglise. Habitués aux fioritures, ils remplacent souvent la sagesse de  Dieu par celle de ce monde. Ceci me rappelle une anecdote de la littérature ascétique concernant un jeune novice, nouvellement entré dans la vie monastique. Comme il  est de règle dans nos traditions anciennes, un novice vit dans la cellule d’un Ancien qui le prend en charge, le conseille et veille à son apprentissage. Ce fut le cas pour notre homme. Or, ce jeune novice mourut, un an seulement après son entrée au monastère. L’Ancien, l’ayant vu dans son sommeil, enveloppé jusqu’aux genoux par le feu de la Géhenne, lui demanda : ‘Mon enfant,  je t’ai éduqué une année entière sur les voies de la piété. Qu’as-tu donc fait pour mériter cela?’ Le disciple répondit : ‘Ne te fais pas de souci pour moi. Je me tiens debout sur les épaules d’un évêque.’ Je ne ferais point d’autre commentaire.

Je sais que la vertu n’est l’apanage de personne en particulier, et qu’elle n’est certes point liée aux degrés de la vie ecclésiastique. Je connais bien l’histoire de l’Eglise et je sais qu’il n’y a pas que des martyrs et des saints. Mais, je suis las de constater la faiblesse des hommes. J’ai bien lu Gandhi qui aimait beaucoup le Sermon sur la Montagne, et qui avouait qu’il ne s’est pas converti au christianisme parce qu’il n’avait point rencontré un seul chrétien ayant pris au sérieux ce Sermon.

Les saints sont ma seule consolation. Je connais bien la vie de nombre d’entre eux, et j’y constate combien la puissance du Christ y a été agissante. Je vois plus particulièrement Sa gloire en ceux-là qui ont témoigné par leur sang, d’une manière dépassant tout entendement et au-delà de toute description.

Mais, ce qui me choque le plus, est de voir celui qui tente de vivre selon la logique évangélique, totalement incompris et même taxé d’ignorance et de sottise. L’Evangile ne représente-t-il donc pas la politique de Dieu? Et pourtant, nombreux sont ceux qui lui préfèrent celle des hommes, avec tout ce qu’elle comporte de mensonge et de futilité. Je ne suis pas sans ignorer que la politique de ce monde permet de mieux réussir dans plusieurs domaines, mais seulement selon les critères du monde. Je ne critique pas les chrétiens qui font des péchés. J’en fais partie. Mon seul reproche est en ce qu’ils se moquent, consciemment ou inconsciemment, des critères évangéliques qu’ils sont censés admettre.

Qu’on ne me réplique pas, en retour, avec la parole du Seigneur: ‘Ne jugez point pour ne pas être jugés’. Je sais trop bien que le jugement n’appartient qu’à Dieu. Je reproche seulement à nombre de baptisés, qui ont accepté l’Evangile comme référence, de ne pas vivre selon son enseignement.

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Cette situation durera toujours. Beaucoup d’entre nous continueront de pécher. Ce n’est point là mon problème, mais celui de Dieu : les Ecritures l’ont assez répété. Jésus sait pertinemment que dans Son Eglise, nombreux sont ceux qui continueront à se complaire dans leur fange.

Cependant, le spectacle de telles souillures ne peut me convaincre qu’il faudrait présenter un christianisme édulcoré, en faire un code de morale étriqué, plus au niveau des pécheurs, qui soit plus abordable, plus raisonnable. Un tel christianisme n’a aucune chance d’être reconnu par Jésus de Nazareth. Seule, la parole de Jésus doit prévaloir dans le christianisme. Elle seule est porteuse de salut, et rien d’autre.

Je sais que je peux devenir chrétien dans la mesure où je lutte, dans les limites de mes faiblesses, pour imiter le Seigneur. En cela, j’aurais ‘achevé ma course et  gardé la foi’ en Christ comme mon absolu. En édulcorant Son message, je deviendrais un traître, et comme Judas, avec ou sans corde, serait en train de me pendre moi-même.

Pourquoi ne pas dire au pécheur qu’il est un mécréant et un renégat? Le mécréant est meilleur que le croyant qui se complaît dans son péché, en ce que l’un refuse carrément le Christ, tandis que l’autre l’accepte théoriquement, sans vraiment prendre Son parti. Ceux qui refusent que le Seigneur régisse leur vie, ne  sont point baptisés dans le Saint Esprit, mais seulement dans l’eau. Leur jugement n’en sera que plus grave.

L’histoire de l’Eglise serait-elle donc tissée de trahisons? Certes, oui. Y aurait-il dans cette histoire beaucoup de personnes ayant aimé Dieu passionnément? Certainement, oui aussi. Il nous faut donc éviter, comme eux, la trahison pour contredire Nietzsche.  Il nous faut accepter d’être, nous aussi, cloués sur la Croix. C’est notre seule chance de salut.

Ceux qui brûlent d’amour pour Dieu sont toujours un ‘petit reste’. C’est ce que nous a dit André Gide, il y a près d’un demi siècle, ici même à Beyrouth, en assurant que ‘les sauvés sont toujours une minorité’. Achevons donc notre course. Chacun est capable de le faire, s’il accepte d’être régi en tout par l’Evangile. Quand son cœur en sera  totalement convaincu, il verra ses péchés s’étioler, et aura plus de chance de voir le Christ comme son seul Sauveur, non pas un Sauveur qui aurait vécu, il y a plus de deux mille ans, mais qui est présent, ici et maintenant, dans son quotidien.

Seul avec le Christ? Certes, bien que ce ne soit pas là Son souhait qui ‘veut que tout le monde soit sauvé’. Jésus veut que tous les humains Le revêtent et boivent à Sa coupe. Il n’a pas voulu être une voix criant dans le désert. Il est mort pour que nous acceptions Sa parole sans réserve aucune, et pour que seul, Son Esprit, habite en nous.

Il y en a qui aiment Jésus d’amour fou. Ceux-là sont élevés par Lui, sur cette terre même, jusqu’au seuil du Trône céleste, sur lequel Il les fait asseoir, avec Lui, à la droite du Père.

Traduit par Raymond Rizk

Texte Original: « المسيح والمسيحيون » – 16.05.2009

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2009, An-Nahar, Articles

Le christianisme est-il raisonnable? / le 31.01.2009

Il n’est pas de mon propos de comparer les religions, ni d’établir des préférences entre elles, ni d’en définir leur nature. Il ne s’agit pas de savoir si elles peuvent se résumer en un nombre de lois, de commandements ou de tabous. En fait, le christianisme n’est rien de tout cela, bien qu’il faille parler de son organisation, qui aux yeux des hommes, leur permet de régler certaines de leurs affaires. Cependant, son essence est toute autre. Elle est toute entière, même dans ses dogmes, centrée sur et dans l’amour. Elle est un mouvement divin dans le cœur des hommes qui les oriente à aimer leurs frères. En cela, le christianisme ne ressemble à rien d’autre.

Quand nous disons que Dieu est Amour, il est évident qu’une telle affirmation ne suppose  aucune numérotation. Comme l’a dit l’Imam Ali: ‘Qui quantifie Dieu le limite’. La notion de nombre ne s’applique donc pas à Lui. Dire qu’Il est un, en opposition à la dualité, c’est le quantifier. C’est le quantifier aussi que de dire qu’Il a trois modes d’existence. Il ne s’agit pas là d’arithmétique. L’unicité de Dieu n’est pas affaire de numérotation. Dans son contexte, elle nous permet d’entrevoir des attributs de Dieu, non Son essence. Cette essence apparaît à travers Ses œuvres, dont le dénominateur commun est l’amour.

Le Mystère de l’Eucharistie, c’est-à-dire la communion à la même Coupe, chaque dimanche, est l’une des expressions de cet amour. Il a été écrit de nombreux ouvrages théologiques sur ce sacrement. Il a été l’objet de beaucoup de polémiques et il continue de l’être. Mais en fait, il n’est que l’effusion du sacrifice que le Christ offre au Père, auquel nous sommes conviés à participer. Par lui, nous nous incorporons à la vie qui s’est répandue sur l’univers à partir du Golgotha, pour pouvoir exister par l’accueil de l’amour dont Dieu nous a aimés. Cette communion est certes accompagnée d’hymnes et de lectures de l’Ecriture. Mais, l’essence du sacrement consiste dans l’accueil de l’amour divin qui nous y est donné et dans notre réponse par l’obéissance aux commandements.

J’ai affirmé souvent que Pâques, qui est ‘la fête des fêtes, la solennité des solennités’, est notre seule vraie fête, car en elle le Christ a vaincu la mort. Toutes les autres fêtes ne sont que pour nous mieux faire aborder le mystère de cette victoire. Nos fêtes sont autant d’images de l’amour.

Celui qui aime donne son amour en totalité à l’aimé, quand celui-ci réalise qu’il est aimé. Dieu nous convie à réaliser que nous sommes aimés et nous invite à en témoigner. Tout le message du Christ est dans cette démarche. Nous avons certes besoin d’enseignements. Mais, ils n’ont d’autre but réel que de nous faire comprendre que nous devons entrer dans la chambre nuptiale que Dieu nous a préparés. Tout ce qui ne parle pas de cette rencontre entre Dieu et les humains, n’est que bavardage. Certains d’entre nous ne peuvent concevoir cette vision, car leur âme est enténébrée et leur cœur insensible, incapable d’accueillir la lumière divine.

La lumière ne peut venir que de la lumière. Celui qui sait qu’il est aimé ne peut que refléter cet amour et le transmettre. C’est pour cela qu’immédiatement après le commandement d’aimer Dieu vient celui d’aimer son prochain comme soi-même. Comment sommes-nous capables d’aimer ceux qui nous font du tort? Prenant conscience que nous sommes les aimés de Dieu, nous ne pouvons qu’aimer les autres du même amour que le Seigneur a envers nous. Tout ce qui n’est pas au niveau de cet amour est affaire de procédure. Toute procédure présuppose de juger les autres sur cette terre à partir des lois instituées par les humains. Juger quelqu’un, c’est le considérer un inférieur ou un antagoniste. Il s’agit donc de lui reprendre par la force de la loi ce que je considère mien.

Il n’y a pas de procédures dans le Royaume de l’amour. Dans le monde du péché, référence est faite aux tribunaux quand l’amour exprimé n’est pas payé de retour. L’argent, les droits et la propriété sont omniprésents dans ce monde. Ils sont régis par des hommes monde, dont certains habitent aussi le monde du péché. Il n’est pas loisible de fuir le siècle présent. Pourtant, je vous convie à le faire, et dans le Christ Jésus, à m’accompagner dans le Royaume à venir. Je voudrais vous pousser de toutes mes forces à y entrer. Je prie intensément pour que le plus grand nombre accepte mon invite. Il peut vous arriver de haïr ce Royaume à venir, car il peut menacer vos intérêts. Dans ce monde, le conflit est permanent entre le désir de Dieu et l’attrait des passions. Le choix est vôtre.

Les gens nous interpellent souvent en disant: ‘comment vivre selon l’Evangile? Si nous ne mentons pas dans nos affaires, si nous n’y louvoyons pas, si nous ne volons guère, nous ne pourrons assurer notre subsistance’. Heureusement, ces excuses ne sont pas toujours vraies et toutes les institutions ne sont pas véreuses. J’en connais plus d’un qui se suffisent de leurs salaires et optent pour l’esprit divin, quand cet esprit entre en opposition avec leur travail, au risque de perdre celui-ci. A une jeune fille qui me disait que son patron lui faisait des avances, accompagnées de menaces de la répudier, si elle n’y répondait, je n’ai pas hésité à lui conseiller de quitter son travail, plutôt que de se soumettre. Dans la vie, il y a des décisions à prendre nécessitant beaucoup de détermination et de fermeté, afin de continuer à demeurer en et avec Dieu, et maintenir la relation d’amour qui nous lie. Il s’agit de bien comprendre l’intention de Paul, quand il dit: ‘Ce n’est pas moi qui vit, mais le Christ qui vit en moi’.

Parvenir à ce niveau de relation avec Dieu, c’est se distancer du monde du mal. C’est être horripilé que ce monde s’infiltre dans notre âme, après l’avoir habituée à la paix donnée par le comportement divin.   Le péché est toujours attrayant et il a souvent une attirance magique. Cependant, il n’y a de plus grand mensonge que dans le péché. Il nous fait entrevoir des plaisirs que nous ne tardons pas à découvrir éphémères et amers. Le péché a des fruits amers parce qu’avant d’y tomber, il nous fait miroiter des rêves qui ne se réalisent guère. Seul l’amour divin est la force qui ne déçoit pas, car Dieu nous propose seulement ce qui est pour notre bien.

L’homme est très fragile face à la tentation. Le seul moyen de mettre un frein à ses passions est de dompter sa volonté. Notre littérature ascétique abonde dans la description des passions diverses qui s’attaquent à l’homme. Mais, on trouve rarement en Orient ce qui peut aider à dompter la volonté. On y apprend à fuir le péché. Mais, l’affronter exige une bonne connaissance de la volonté de Dieu et de Sa Parole exprimée dans les Ecritures, pour en faire un bouclier, un casque et un glaive, comme l’écrit l’Apôtre Paul. Aimer le bien et s’y ancrer, crée une sorte d’espérance. Le bien devient alors comme un bastion protégeant des attaques du Malin. Cependant, nombreux sont ceux qui n’aiment pas ce que Dieu appelle bien, lui préférant ce qu’Il considère comme un mal. D’aucuns se complaisent dans l’avarice, la haine et le mensonge. Ils recherchent les occasions de péchés. Il leur est très difficile de remplacer cet amour par un autre, car l’édifice élevé par leurs soins dans leur âme pour y abriter leurs péchés, risquerait de s’effondrer. Et ceux-là, après une longue alliance avec le péché, viennent demander comment trouver la voie du salut!

Après un long compagnonnage avec le mal, la repentance devient difficile, ainsi que la confiance dans le salut. Le péché est devenu comme partie intégrante du pécheur et l’empêche d’admettre que l’approche de l’amour divin apporte vraiment le salut et peut être d’un secours durable, probablement toute la vie durant.

Nous lisons, dans le Sermon sur la montagne: ’Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez certainement pas dans le Royaume des cieux’ (Mat. 5 : 20).

Pour Jésus de Nazareth, l’essentiel n’est pas de se contenter d’apparences de religion, basées sur des préceptes ou des consignes de prière, de jeûne, de lecture de la Parole divine et d’autres célébrations, mais de recevoir Dieu dans notre cœur.

Puis, on y lit: ‘Vous avez appris qu’il a été dit ‘œil pour œil et dent pour dent’. Et bien, moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant. Au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre’ (Mat, 5 : 38-39). La règle ‘œil pour œil et dent pour dent’ représentait alors une amélioration des mœurs, basées autrefois exclusivement sur la vengeance. D’ailleurs, elle est toujours ancrée dans les codes juridiques. Or, il ne s’agit point, ici, d’annuler des lois qui régissent les relations entre les hommes et renforcent l’Etat, auquel nous devons être soumis. La vraie question est de savoir comment passer d’un monde procédurier au Royaume divin. La réponse, nous la trouvons dans ce que nous a dit le Seigneur: ‘Aimez vos ennemis. Priez pour ceux qui vous oppriment. Vous serez alors les fils de votre Père qui est dans les cieux’. Ceci implique d’avoir mis un terme à la logique de la punition, d’être déjà entré dans le Royaume de l’égalité entre tous les enfants de Dieu, les bons comme les mauvais. Il nous sera possible de mieux comprendre cela dans la mesure où nous réalisons que la miséricorde divine s’adresse à tous les humains. Le christianisme, compris de la sorte, est certes raisonnable.

Traduit de l’arabe

Texte Original: « هل المسيحية معقولة؟ » – 17.01.2009

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2009, An-Nahar, Articles

Le Corps / le 17.01.2009

Le corps reflète la splendeur de sa création. Toutes les créatures sont belles et laissent transparaître la main de Dieu qui les a créés. De même, l’agencement organique du corps permet de mieux saisir l’œuvre de l’esprit divin. J’ai commencé à réaliser cela, depuis seulement quelques années. Je l’avais pourtant appris dès ma jeunesse sans m’y arrêter outre mesure. Je suis actuellement ébahi devant l’interdépendance étonnante de nos organes et comment la nourriture devient, après sa digestion, partie intégrante des cheveux, des yeux, de la poitrine. Comment un être, né d’un père et d’une mère ordinaires, devient un Platon ou un Einstein. Cette chair que nous portons, et avec laquelle nous communiquons, ne serait pas intelligible, si elle n’avait pas été pensée par quelqu’un. Elle peut donc être l’endroit de la contemplation de celui qui l’a pensé. Quand il parle des créatures, le Livre de la Genèse dit d’abord: “Et Dieu vit que cela était bon”. Mais, quand il arrive à l’homme, il affirme que: “Dieu créa l’homme à son image”. Puis, il est dit, qu’en regardant l’homme, “Dieu vit tout ce qu’il avait fait: cela était très bon”. Pourquoi donc Dieu n’a-t-il pas été ébloui que par l’homme? Ne serait-il pas parce qu’il avait voulu en faire son unique interlocuteur, au sein de toute la créature?

Malgré toute la fascination dont il peut être l’objet, le corps n’est finalement que poussière. Cette matérialité l’influence en tout ce qu’il est, jusqu’à lui fermer toute ouverture à la lumière. Or, la lumière fut en lui, dès l’origine de sa création. Elle est dans l’homme autant que la poussière. Au courant de la vie humaine, ses deux composantes s’accordent parfois, mais souvent elles s’opposent. C’est dans son corps que l’homme contemple la force de Dieu, ainsi que sa gloire et sa compassion. C’est aussi à travers le corps que se dévoilent à nous les mystères divins, dans la mesure où nous les cherchons avec toutes nos forces. Et si nous soutenons nos efforts, c’est à travers lui que nous communiquons avec les autres. En fait, nous ne pouvons voir Dieu sans voir à la fois ses enfants bien aimés. Cette rencontre avec l’autre ne se fait pas seulement sur le plan de l’esprit. L’œil se réjouit à la vue de l’autre et la main se complaît à serrer la sienne. En cela, elles deviennent un membre unique, car les humains sont liés comme par d’invisibles filons dorés qui les appellent à l’unité. Mais, cette unité de l’humanité ne se dévoilera vraiment que dans le Royaume des Cieux.

La beauté et ce qui nous paraît laid viennent tous deux de Dieu. Elles sont un langage. La laideur n’est pas répulsive, si l’on découvre son langage, c’est-à-dire si on la dépasse pour atteindre la parole qu’elle cache et avec laquelle elle s’adresse à Dieu. L’homme n’est pas dans la magie de son visage, mais dans celui de son union avec les autres et sa liberté à l’image de Dieu. L’homme aimant est celui qui rend cette double union encore plus sublime. C’est là un grand mystère. L’homme reste alors unique en ce qu’il est et en ce qu’il a comme responsabilités, mais participe en même temps à l’humanité des autres. Etre à la fois un et distinct est une condition pour éliminer la servitude qu’engendré la fermeture sur soi ou la totale fusion avec les autres. Notre vocation est d’être, à la fois, des personnes uniques qui seraient unies à la communauté. Même dans le Royaume, l’homme restera unique en soi, mais uni avec les autres, afin que se manifeste l’amour de Dieu.

Dieu détient entre ses mains les clefs de la vie et de la mort. “Toute âme goûte la mort” (Sourate Omran, 185 et d’autres Sourates). Le corps est constitué en vue de la mort. Ses cellules ne vivent pas éternellement. Il est écrit, dans les textes chrétiens, que “celui qui est mort est quitte du péché” (Rom. 6: 7). En ce sens, la mort est une grâce faite de clémence. Selon notre foi, elle est une rencontre avec Dieu. Les âmes sont alors dans les mains Dieu, dans l’attente de la résurrection. Ainsi, la mort constitue leur premier face à face avec Dieu, en ce que nous appelons Paradis ou Royaume. Elles vivent dans l’espérance de contempler la lumière divine, dans le ciel, lors de l’achèvement du temps.

Aux temps derniers, les corps seront convoqués à ressusciter. Depuis la mort de leur compagnon de route, ils sont restés dans la grâce du Saint Esprit. Ainsi, l’Esprit de Dieu gère à la fois les âmes et les corps, en vue de les réunir au Dernier Jour. Nous pouvons donc dire que le corps existe après la mort, bien que dépourvu du mouvement qui le caractérisait dans cette vie.

Dans l’Eglise orthodoxe, la sainteté des corps nous empêche de les brûler. Par cela, nous affirmons la continuité du corps dans une certaine réalité, bien qu’apparaissant disloquée. Le corps est oint du Myron après le Baptême. L’Eglise avait maintenu, jusqu’à des temps récents, les cimetières autour des églises pour que les fidèles encore en vie puissent réaliser qu’ils sont unis aux morts, dans l’espérance de la Résurrection.

De ce point de vue, l’Eglise n’insiste pas tant sur la séparation de l’âme et du corps que sur la remise des deux  à la miséricorde divine. La décomposition du corps est une occasion pour lui de rencontre avec le Seigneur, c’est-à-dire une occasion pour le Seigneur de se pencher sur lui. Certains craignent la mort. D’autres ne la craignent pas. L’important est que les uns et les autres se préparent à se séparer de cette existence et à accéder à celle de la paix. Comme l’écrit l’apôtre, nous préparons ceux qui nous quittent par la prière et la consolation apportée par la lecture des Livres Saints. Il existe maintenant en Europe des institutions, autres que les hôpitaux, dont la tâche est de préparer à la mort les malades en dernière phase de vie. Il serait bon de trouver, au sein de chaque famille croyante, quelqu’un qui se consacrerait à aider les malades par de bonnes paroles dans leurs derniers jours. Il est vrai que le prêtre peut tenir ce rôle, s’il apprend ce qu’il doit dire et faire, en plus des prières.

Cette sollicitude vient de la conviction que la mort est la dernière phase de notre vie, seulement ici-bas, et que le corps est à ce point noble et objet de respect, qu’on l’oint d’huile sainte, lors du sacrement de l’Onction, tant qu’il est conscient. Ce sacrement présuppose que la personne humaine reste le même être avant, et après la mort. Nous sommes donc loin d’affirmer, comme on l’entend souvent, que nous sommes composés d’une matière corruptible et d’une âme qui ne l’est point. Le corps est une partie intégrante de l’être humain. Dans la vérité de l’existence et du devenir humains, il n’est pas inférieur à l’âme.

Traduit de l’arabe.

Texte Original: « الجسد » – 17.01.2009

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2009, An-Nahar, Articles

L’homme Nouveau / le 10.01.2009

Se demander ‘quel Liban nous voulons?’ ne conduit pas nécessairement à engager nos volontés pour qu’un Liban renouvelé apparaisse. Car un Liban nouveau ou que nous espérons renouveler n’est finalement qu’une structure. Telle qu’on la pose généralement, cette question reste au niveau des structures et ne prend pas en considération la profondeur spirituelle des citoyens. En fait, un Etat renouvelé doit se bâtir sur des hommes nouveaux ou renouvelés. Nous disons toujours que nous voulons un pays libre et indépendant. Ce souhait reste cependant sur le plan du langage, tant que les citoyens ne se comportent comme des personnes aspirant réellement à une telle liberté et une telle indépendance. Dire ce que nous souhaitons pour le pays ne transforme pas nécessairement notre dire en acte. Demander verbalement ou même s’engager dans un combat politique organisé ne génèreront pas, comme par miracle, une patrie véritable.

Le Liban sera renouvelé seulement par des personnes enracinées en profondeur, vivant de réalités divines, toujours prêtes à vouloir faire habiter Dieu sur cette terre. La patrie se formera alors à partir de telles réalités et son corps politique y sera ancré. La patrie se bâtit donc vraiment en dehors de l’arène politique, loin du parler politique. Elle se fonde sur une vie spirituelle reçue d’en-haut.

Sur le plan politique, nous devons insister que la patrie transcende les confessions. Mais, le terme ‘confession’ est ambivalent, car il désigne à la fois Dieu qui régit les confessions et la politique qui soumet les confessions à son emprise et les transforme en groupes endurcis et prêts à tuer quand elles se ferment sur elles-mêmes et s’isolent l’une de l’autre. Dans ce sens, les confessions deviennent comme des cadavres puants qui flétrissent l’être même de la nation et rejettent Dieu lui-même. Nous ne pouvons passer des confessions à la patrie qu’avec l’aide de Dieu qui, Seul, peut nous faire découvrir Sa propre réalité plutôt que celle des confessions.

Si tous les libanais laissent leur cœur s’illuminer par la grâce divine, leur répartition entre les dix-huit confessions religieuses officiellement reconnues au Liban, ne fera plus problème. Ils pourront alors, sans hésitation ni perplexité, se prévaloir de l’histoire de leur communauté, cependant sans aucun racisme ou fanatisme. Il nous faut adopter la religion de l’amour, non pas en tant que religion nouvelle ou différente de la nôtre, mais dans la conviction que nous vivons spirituellement l’un par l’autre, en assumant la liberté de l’autre et en accueillant sa reconnaissance de la nôtre. Nous ferons alors prévaloir ce qui nous unit sur ce qui nous différencie. Nous formerons un corps unique par ce qui nous rapproche. Nous refuserons d’encombrer nos esprits des scories de l’histoire et nos cœurs de ses rancœurs. Seule une telle approche pourra pacifier nos cœurs, libérer notre vision et purifier notre être.

Nous pardonnerons alors à ceux qui nous auraient offensés dans le passé. Nous chasserons de notre mémoire le poids des oppresseurs. Nous ne considérerons plus ceux avec qui nous vivons aujourd’hui, responsables d’actes révolus, causés par leurs ancêtres. Les visages de ceux que nous avions pris l’habitude de considérer comme nos ennemis se découvriront alors à nous comme habités de lumière, et leurs cœurs emplis de bontés offertes. Certes, il nous faudra toujours lire l’histoire pour y trouver notre gouverne. Je n’appelle donc pas à oublier l’histoire, mais à ne pas en devenir prisonniers. Plus ceux que nous avions classés comme nos ennemis se découvriront comme des êtres de qualité, plus vite nous nous débarrasserons de l’inimitié envers eux, et nous nous reconnaîtrons solidaires dans la recherche de la vérité et dans l’effort à fournir pour en suivre les voies.

*  *  *

Je ne conteste pas aux chercheurs leur honnêteté intellectuelle ni leur droit à vouloir connaître tout sur l’autre. Je ne nie point qu’ils ont le droit de se former une opinion et de critiquer. La vérité ne peut être déformée dans l’intention de plaire. De plus, je ne demande pas aux hommes de savoir de faire montre de syncrétisme en tentant d’unifier les religions. Cela serait en contradiction avec toute rigueur scientifique. L’humanité boit à des sources diverses et se doit d’admettre diverses convictions. Il ne s’agit pas de changer la nature des choses. Elles doivent rester telles que nous les découvrons. Le dialogue aidera seulement à mieux déchiffrer la vérité. Il aidera à nous débarrasser de nos passions et à rechercher ce qui peut nous rapprocher. Le dialogue se doit de refuser toute polémique pour n’être qu’une tentative de mieux exposer nos options intellectuelles à l’autre et essayer de mieux comprendre les siennes. Je suis convaincu qu’il existe de grands espaces de rencontre entre nous sur le plan intellectuel. Les différences ont été accentuées en divergences par les exégètes, soit par une incompréhension des textes, soit par l’adoption de méthodes herméneutiques difficilement conciliables. Il s’agit de ramener ces divergences à leurs justes proportions. C’est en cela que réside la difficulté du dialogue. Mais, cela ne le rend pas impossible.

Cependant, mon souci, aujourd’hui, n’est pas de parler du dialogue. Je veux plutôt encourager la recherche, dans nos textes de référence respectifs, de ce qui rend possible une rencontre dans l’amour. Je voudrais que nous nous mettions à la recherche de l’amour, fébrilement et systématiquement, comme les abeilles qui butinent celle des fleurs où elles savent trouver du miel. Sans renier en quoi que ce soit nos sources, nous devons y choisir ce qui invite à l’amour et non ce qui pousse à la polémique. Je ne conteste à personne le droit de s’attacher à l’ensemble de ses textes fondateurs. Mais, malgré mon indignité, je convie tout un chacun à y rechercher ce qui le rapproche des autres et les fait se rapprocher de lui.

Je ne suis pas en train de proposer une religion nouvelle. Je préconise simplement une lecture nouvelle, basée sur une décision réciproque de se rencontrer dans l’amour, qui a pour but de mettre en valeur dans nos traditions respectives tout ce qui encourage un tel amour.

Notre unité viendra ainsi de nos croyances respectives. Ce sera une unité entre des hommes à travers les grâces reçues de Dieu. Dieu, qui me parlera à travers le comportement de l’autre, se reconnaîtra aussi en moi qui lui obéit. Il nous sera ainsi possible de nous retrouver en Dieu Lui-même. Certes, je ne voudrais pas limiter une telle rencontre aux habitants de ma patrie, mais je voudrais qu’ils en soient les premiers bénéficiaires. Nous bâtirons alors notre pays sur le langage et le comportement d’êtres participants à la vie de Dieu. Cette divinisation de l’homme, dans le sens d’un comportement en conformité avec les mœurs divines et d’un avancement, au-delà de l’humanité, vers Dieu lui-même, n’est pas étrangère au christianisme ni à l’islam. La communauté, composée de tels humains, sera une dans son essence même.

*  *  *

En écrivant ceci, je ne récuse pas l’action politique. Mais, une telle action n’est rien sans présence dans le pays de gens ainsi purifiés, sincères et bienveillants. Les gouvernants peuvent gérer une société bonne et généreuse, et non une société où prévaut le mal, car ceux qui n’obéissent pas à Dieu n’obéissent pas aux lois, ni à l’autorité ni aux institutions. Un Etat a besoin d’un minimum d’ordre social et de probité. Il ne peut se bâtir sur des personnes ayant perdu toute perception humaine ou qui sont devenues insensibles à l’humain. La société ne se construit pas seulement sur base de sciences sociales ou sur la force militaire. Une telle société encouragerait le mal qui serait passible de mesures coercitives. Elle ne poussera guère au bien, exprimé dans l’amour et basé sur l’obéissance divine.

Je comprends ceux qui aspirent à un Etat de droit, opposé dans sa nature même à l’Etat tribal. Je ne suis pas sans reconnaître aussi l’importance d’institutions pour encadrer les citoyens honnêtes. Cependant, il nous faut réaliser qu’un bon citoyen n’est pas seulement celui qui craint le châtiment, mais celui qui est acquis à une convivialité honorable et librement consentie avec ses concitoyens. La loi et l’Etat ne seraient pas nécessaires s’il n’y avait pas de mal à circonscrire. Je sais qu’il faut réprimer les actes mauvais, mais sans toutefois créer une inimitié envers les contrevenants eux-mêmes.

Les Libanais se trompent s’ils croient qu’il leur suffit de forger des lois et de veiller à leur application pour vivre ensemble en harmonie. Nous ne pouvons avancer et nous améliorer avec des citoyens dont la seule bonne conduite se résumerait à éviter d’être mis en prison. Le pays s’élèvera, et nous tous avec lui, par l’intermédiaire de personnes qui ayant mis le ciel dans leur cœur tentent de transformer son aridité désertique en un paradis.

C’est là que vient le rôle d’une religion de l’amour, quel qu’en soient les piliers. Nous avons donc à suivre en même temps deux voies : celle d’un combat politique moderne et ouvert à la civilisation, et une voie divine respectant la dignité des créatures et recherchant à la fois la Face de Dieu et celle du prochain. Nous devons apprendre à voir Dieu dans l’autre et à l’aimer comme tel. C’est ce qui nous fera comprendre que Dieu est la Lumière des cieux et de la terre et que Son Règne commence en nous sur cette terre.

Traduit de l’arabe.

Texte Original: « الإنسان الجديد » – AnNahar-10.01.2009

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2008, An-Nahar, Articles

Le Jugement / le 6.12.2008

L’image de Dieu comme Juge nous est omniprésente. Dieu a confié à l’homme la  gérance de la terre afin que celui-ci profite de ses fruits et la Lui rende fructifiée. Tout ce que Dieu a créé est censé Lui revenir avec force et gloire. Ce qui était poussière doit ainsi s’habiller de lumière, au Dernier Jour, afin que Dieu y reconnaisse Sa création. Le Créateur demande à la créature de rendre compte de ce qu’elle a fait d’elle-même et de la terre qui lui était confiée. Il lui demande aussi de Lui parler de la nature des efforts qu’elle a mis dans ce monde et des résultats obtenus, d’ailleurs toujours inachevés. En ce faisant, la créature sera appelée à réaliser qu’elle a été créée à l’image et à la ressemblance de Dieu.

L’homme fait corps avec toute la création. C’est pourquoi la question qui lui est posée au Jour Dernier est:

‘Qu’as-tu fait de ton âme, de ton frère et de la terre dont je t’ai fait le maître pour la servir afin qu’elle puisse te servir en retour? As-tu donc négligé ton âme, ton frère et le monde amenant l’aridité à prédominer sur cette création qui M’a plu quand je l’ai créée?

Te souviens-tu que J’ai dit: ‘Que la lumière soit, et la lumière fut’. Et que Je ‘vis que la lumière était bonne’ (Gen. 1, 3 et  4)?’

Je ne pense pas que ces paroles se réfèrent uniquement à la lumière sensible, mais aussi à la grâce répandue par la lumière sur toute la création. Quand le monde est illuminé, il génère toutes les créatures mentionnées dans le Livre de la Genèse. Ce qui illumine ainsi les créatures est bon aussi puisqu’il vient d’en haut. L’homme est appelé à mélanger cette lumière à la matière, dont il est issu, ainsi que toutes les autres créatures.

L’homme se transforme en feu quand il admet qu’il a été créé par la Parole de Dieu. Dans le récit de la Création, il apparaît que toutes les créatures ont été créées aussi par cette même Parole. Par la suite, après une longue évolution, la prophétie s’est manifestée aussi par la Parole. Cette Parole transforme  l’homme en un être fait à la fois de cette terre et du ciel. La matière en lui décroît quand il sait tirer profit de la lumière qui l’habite. Les ténèbres n’auront de cesse de combattre l’homme pour chasser la lumière qui est en lui, étant entendu qu’il peut aussi amener cette lumière à refouler les ténèbres. Il est le théâtre de la lutte entre la lumière et les ténèbres. Quand il accepte d’être le théâtre de Dieu seul, Il livrera le bon combat pour que Dieu soit le seul propriétaire de sa demeure. La grâce de Dieu agit alors en lui. Son combat sera légitime seulement quand il utilisera les armes de la lumière. Il ne connaît rien des arts de la lutte spirituelle s’ils ne lui sont enseignés par Dieu. Dieu lui enseignera toute chose par Sa grâce. Si l’homme refuse de livrer bataille selon les critères de Dieu, il livrera en fait son âme à l’ennemi. Puisque Dieu lui a donné son âme, l’homme est tenu d’utiliser, dans cette bataille, les armes divines trouvées en lui et de s’y agripper. Sinon, il serait en train de fuir vers le néant.

Ce que nous appelons le Jugement consistera en ces questionnements de Dieu:

‘As-tu utilisé les armes que J’ai mis à ta disposition, ou as-tu plutôt esquivé la bataille, laissant l’ennemi s’emparer de toi? As-tu été digne de confiance en ce que Je t’ai confié? Je ne t’ai chargé que de ce tu pouvais assumer, et Je ne te tiendrais rigueur de rien d’autre. D’autres que toi avaient plus d’envergure et Je leur ai confié autant qu’ils le pouvaient. Je leur demanderai donc plus. Tu n’es pas concerné par cette différence entre vous. Je suis le Seul à connaître ces différences. Je te jugerai car ce qui était en toi M’appartient. C’est Moi qui te l’ai confié. Si tu n’en as pas été digne, tu auras abusé de Ma confiance. Je te prie de ne pas te fier à Ma compassion, sans connaître Mon jugement. Tu ne peux comprendre comment J’associe jugement et compassion, que si je ne te le dévoile au Dernier Jour.

Il ne t’appartient pas de dire à l’ange qui te conduira au Jour de Jugement: ‘Pourquoi ne pas m’éviter tout cela?’. L’un de Mes bien-aimés n’a-t-il pas écrit: « Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant »? (He, 10, 31). Comment ne pas y tomber, si tu es revenu aux ténèbres après que Je t’aie rempli de lumière? Comment puis-Je ignorer les ténèbres en toi ? Veux-tu que Je les considère comme lumière, quand elles ne le sont pas ? Qualifieras-tu pareille attitude de compassion, de pitié ou de pardon ? Je t’ai parlé de pardon pour que tu ne t’enlises pas dans le monde quand tu te sentiras abandonné en te découvrant émietté. En effet, Je puis faire montre de clémence envers toi dans ce monde, mais Je ne veux pas M’imposer. Tu dois m’appeler à l’aide par la repentance. Ton manque d’attention à ton âme te fait toujours reculer le temps de la repentance, croyant le remplacer par la confiance en Mon pardon. Tu es appelé à œuvrer avec Moi. Tu dois faire montre d’obéissance et de docilité. En tant que créature, Je t’ai donné la liberté mais Je ne t’ai jamais fait croire que J’en étais un substitut. Une fois que tu y auras goûté, Mon amour te conduira à toute la vérité. Mais, ne pense jamais que Je t’y forcerai, car Je serais en train de battre en brèche cette liberté que J’ai voulu en toi. Il te faut bien en comprendre le sen et savoir comment me rencontrer à travers elle. On a écrit que Je t’ai confié des talents pour les faire fructifier. Je t’en demanderai compte. Si tu n’as pas bien su les utiliser, comme les gens du monde le font en plaçant leur argent, tu n’auras pas de part d’héritage en Moi, de cet héritage que J’ai préparé pour ceux qui savent obéir.

Je te questionnerai sur tout le bien et tout le mal que tu as pu commettre. Le bien vient de Moi et le mal, de toi. Tu aurais dû le disperser. Ne dis pas que des circonstances extérieures t’ont poussé au péché. Aurais-tu oublié que Je t’avais fait profiter de circonstances bien meilleures, qui sont celles de la grâce, et que Je t’ai aimé bien plus que tu n’aies jamais aimé ton âme? En fait, tu n’as pas su l’aimer, lui préférant tes péchés.

Ne crois pas que J’ai chargé Mes messagers de t’imposer des commandements pour te rendre la vie plus difficile. Il n’est pas dans Ma nature de faire souffrir ceux que J’aime. Or, Je t’ai aimé et tu n’as rien compris. Je t’ai servi et tu ne t’en ais pas rendu compte. Ton péché est de ne pas avoir ressenti Ma présence, mais seulement les mirages de ton imagination et les passions de ton corps. Tu t’es enorgueilli du fait de ta beauté et de ce que tu considérais valable en toi. Or tout cela est l’œuvre des hommes.

Mes anges t’introduiront devant Moi. Je te rappellerais tout ce que tu as fait. En fait, tu n’aimes pas oublier les plaisirs auxquels tu t’ais livré plutôt qu’à la joie que t’aurait procuré les vertus dont je t’avais entretenues et qui t’auraient aidé à te glorifier. Je te dirai tout cela pour que tu sortes de cette longue inconscience dans laquelle tu t’ais complu, afin que tu puisses vraiment lire en toi, ce que tu n’as d’ailleurs jamais aimé faire. Je te dévoilerai tout que tu as accompli, en actes, en paroles et en pensées, toutes choses que tu t’acharnais à ne pas voir.

En ce Jour Dernier, Je te ferais découvrir ce que tu es vraiment. Tu en seras certes perturbé, car l’homme ne peut pas voir la laideur sans relents de mort. Je suis le Dieu de la connaissance. Je ne peux sauver qui serait dans l’ignorance de ses actes. C’est pour cela qu’au Jour Dernier, il te faudra lire en toi-même, comme Moi, Je te lis.

Après avoir vu ta laideur et être parvenu à discerner en Moi un rayon de lumière, tu Me demanderas alors de te débarrasser de cette laideur. Je te purifierais avec l’eau de cette dernière parole: ‘Je t’aime parce que tu es Mon fils, malgré tes nombreux moments d’inattention, où tu as voulu Me nuire. Je créerai en toi de nouveau l’amour des beautés célestes’.

Voilà que tu te tiens nu devant Moi. J’ordonnerai à ton ange de te couvrir du vêtement d’or qui te permettra de t’asseoir avec les saints qui M’ont plu, avec lesquels Je t’unifierai, bien que ton comportement à toi sur la terre ne M’ait pas plu. Et quand Je te croiserai sur les chemins célestes, Je ne te verrais plus qu’habillé de ce vêtement d’or. Tu seras alors enfin convaincu que c’est Moi qui en ai couvert ta nudité.

Entre donc, Mon bien-aimé. Bien que Je t’aie convoqué en vue du jugement, Je ne te condamnerais point’.

Published Saturday December 6, 2008  in the © An-Nahar, Lebanese news paper.

Translated from Arabic.

Original Arabic text:الدينونة

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2008, An-Nahar, Articles

Les cadeaux / le08.11.2008

Un de mes amis se sent très gêné quand il reçoit des cadeaux. Je parle évidemment de petits cadeaux tels un livre ou un stylo parce que je connais peu de gens qui reçoivent des cadeaux plus importants. Au fond de moi-même, je me sens toujours être un petit garçon du quartier chrétien (Harat al Nassarah) d’une de nos villes côtières. Je connais certes les évènements historiques qui ont amené les chrétiens à se confiner dans de tels quartiers. Ce fut là une injustice que j’ai fini par accepter, car il est vain de contester le cours de l’histoire. Celui qui accepte ainsi les temps passés, qui font partie intégrante de son soi, est souvent taxé d’apathique ou d’incapable. Comment peut-on être incapable face aux choses révolues?

Je me sens toujours appartenir à ce quartier chrétien, solidaire de tous ceux qui y trouvaient leur raison de vivre en se nourrissant des beautés lues ou psalmodiées dans la grande église de ce quartier, dont mon grand-père participa à la construction. La situation de mon père m’a permis, par la suite, de quitter ce quartier et de faire des études ailleurs. Malgré ce que  j’ai tiré de ces études, je me rends compte, maintenant, dans ma grande vieillesse, que je suis resté un habitant sans visage de ce quartier chrétien. Cela ne m’attriste guère. Toutes mes connaissances s’étonnent de ce que je ne sais pas conduire une voiture et que je n’en ai jamais eu une. Celle que j’utilise pour remplir mes responsabilités pastorales ne m’appartient pas. Elle appartient à l’institution que j’essaie de gérer de mon mieux et dont je suis le pasteur.

J’ai conscience que personne n’aime être pauvre. Quant à moi, la pauvreté me protège. Je suis convaincu qu’en sortir ferait courir des risques au salut de mon âme. Je me suis décrit plus haut comme si j’habitais encore ‘Harat al Nassarah’, bien que je réside maintenant au Mont Liban, où l’on peut, à sa guise, choisir de rester pauvre, ou de se débarrasser de la pauvreté autant que faire se peut. Pour ma part, je ne veux pas m’en débarrasser. Je me complais à n’être rien, et j’aurai préféré que personne ne se rende compte de mon existence. Je souffre de n’être pas resté inconnu, à cause de la mission que Dieu m’a confiée.

Je voudrais être connu de Dieu seul, bien que je craigne qu’il ne me connaisse dans ma pauvre réalité psychologique. Qu’est-ce qu’il en dira? Je ne le saurai qu’au Dernier Jour. Mon plus cher désir étant d’être complètement oublié, je me demande pourquoi je vous entretiens de ces choses. Serais-je assez fat pour me donner en exemple? Voudrais-je, plutôt, encourager le plus grand nombre, quelque soit leur appartenance religieuse, à devenir aussi habitants du quartier de l’oubli?

Le peu de temps qui me reste à vivre m’autorise à vous dire, en toute humilité, que mon plus vif souhait consiste en ce que vous acceptiez tous, mêmes les plus riches, d’être totalement ignorés. En ce faisant, votre âme coupera toute relation avec l’argent, même si vos poches et vos comptes en banque en resteront pleins. Un de mes amis, qui vivait à l’étranger, était très riche tout en restant un ‘pauvre en esprit’ selon Matthieu. Il était, lui aussi, originaire de Harat Al Nassarah. Il n’en était jamais sorti sur le plan spirituel, tant il tenait à distribuer son argent pour ne pas s’y attacher. On ne peut à la fois refuser de donner et vouloir appartenir à Harat Al Nassarah.

Ne considérez pas ce que je vous dis comme venant d’un maître, car je suis encore un élève dans ce domaine. Je vous dis cela parce que je crains que vous ne perdiez votre âme en vous acharnant à gagner le monde et vouloir à tous prix y être reconnus. Je connais toutes les théories qui encouragent à amasser de l’argent. Plus on a de l’argent, plus on a l’impression d’être forts, quand en réalité on ne l’est point. Bien que j’aie étudié la comptabilité autrefois, je suis loin d’être un expert dans l’art de faire fructifier l’argent. Cependant, je connais la force de cet ennemi, capable de se transformer en serpent dans les poches, toujours prêt à mordre celui qui l’accueille, ainsi que tout l’entourage dont celui-ci s’entoure pour avoir la satisfaction d’y exercer son autorité. L’argent lui fait alors croire qu’il est comme un dieu. Or, Notre Seigneur nous a dit, par Moїse: «Je suis le Seigneur Ton Dieu, qui t’ai fait sortir d’Egypte, du pays de la servitude. Tu n’auras d’autre dieu que Moi». En général, le riche préfère ne pas entendre de tels propos, car il pense avoir trouvé sa force en ce qu’il possède. En effet, l’argent représente bien une force dans ce monde. Mais, si l’on veut dépasser ce monde, cette force devient l’ennemie de nos âmes occultant la vision que seules celles-ci peuvent avoir de Dieu.

Il faudrait toujours se demander si l’argent est devenu une partie intégrante de nous-mêmes, et s’il régit nos relations avec autrui et l’entourage, affectant la nature même de ces relations. Ou alors, sommes-nous convaincus que l’argent est réservé seulement aux pauvres, afin d’avoir part à la compassion que le Seigneur a pour eux, et en recevoir une récompense? En ce faisant, le cœur s’attachera à ce qu’il ne possède pas, c’est-à-dire à Dieu, qui donne gratuitement à qui Il veut, en vue du salut. Le riche devrait se demander s’il convie les pauvres, simplement pour se glorifier de leur allégeance, ou pour leur distribuer vraiment ses avoirs, acquis légitimement ou non, afin que Dieu voie qu’il a donné des grâces dont il a été comblé. Ce qu’on donne devient légitime, même si son origine ne l’est pas. Les Ecritures affirment que l’argent appartient à Dieu seul, donc à ceux qui ont faim et qui sont dans la misère. En le distribuant, celui qui donne devient l’égal de ceux auxquels il donne. Avant de donner, il est seul, solitaire. En donnant, il entre en communion avec les justes.

Sans doute, l’homme a tendance à thésauriser sur terre par peur d’une maladie ou d’une catastrophe. Or, «l’amour chasse la peur». Ceux qu’on aime seront à nos côtés dans la détresse. Seul l’amour sauve les âmes de leur détresse.

La crise financière actuelle devrait suffire à nous convaincre que personne n’est à l’abri du besoin. Je prie pour que notre pays en soit épargné et qu’on n’ait pas à en supporter de graves conséquences. Je prie pour la quiétude d’esprit de tous nos concitoyens, car je voudrais que personne ne soit vraiment affecté par cette crise. Néanmoins, cette crise nous apprend que les avoirs sont loin d’être une garantie. Par contre, celui qui aime beaucoup recevra de Dieu beaucoup plus de grâces et de biens, pour lui faire réaliser qu’il est chargé de gérer seulement ce qui lui a été donné. Quelle grande grâce que d’être délégué du Très-Haut ! Plus on donne, plus grande est cette délégation. Il faut distribuer nos avoirs aux pauvres pour qu’ils puissent, eux aussi, avoir part à cette délégation divine, plutôt que d’être nos propres délégués. On devient quelque chose quand on donne beaucoup de ce qu’on a, sans attendre des remerciements ni susciter quelque servitude. Les riches, tout autant que les pauvres, sont des créatures faibles, facilement déréglables. Quand on prend conscience de cette finitude, on arrive à comprendre que l’on peut devenir quelque chose. J’ai beaucoup appris de ce dire populaire que ‘personne ne prend rien avec lui dans la mort’. Cependant, nos Pères ascètes nous ont appris que l’homme prend avec lui ce qu’il a donné. Ceux auxquels nous donnons intercéderont pour nous, et Dieu en tiendra compte, le Jour du Jugement.

L’argent ouvre de diverses façons la route du pouvoir. Tout pouvoir est pouvoir sur les hommes. Or, tout pouvoir bien compris doit aboutir en service des autres et se traduire par une politique. J’ai souvent écrit que le pouvoir est responsabilité, responsabilité de servir. Dieu n’a pas d’objection que certains aient beaucoup d’argent, pourvu qu’ils ne se considèrent pas en être les propriétaires, quand ils en sont seulement les gérants. Dieu a mis la responsabilité de l’amour sur les épaules des riches. Or, l’amour vrai se donne, sinon, il devient inopérant, comme toute autre possession gardée exclusivement pour soi. En fait, il s’agit de se comporter comme les pauvres, c’est-à-dire en apprenant à user avec la tempérance des biens de ce monde. N’avons-nous pas lu que «la vie de ce monde n’est qu’une puissance temporaire qui éblouit» (Le Coran, Sourate du fer, verset 20). Et encore: «Sachez que la vie de ce monde n’est qu’un jeu et une frivolité; un vain ornement; un désir de gloriole parmi vous» (ditto, ditto, verset 19). Ces deux versets nous engagent à nous demander comment se débarrasser de l’égoïsme, ‘du jeu, des frivolités, des vains ornements’, pour accéder à la vérité et au partage. Le partage suppose forcément la distribution des richesses. C’est là un commandement ou, si vous voulez, une disposition légale, selon la terminologie de la religion à laquelle vous appartenez. Si vous vous contentez de ce monde et de ses fioritures, il n’y aura guère de compassion en vous. Et ce n’est pas à moi, pauvre enfant de Harat Al Nassarah, de se demander quel sera votre sort au Jour Dernier. Cela n’est connu que de Dieu seul. La vue d’un pouvoir attentif aux autres m’émeut jusqu’aux larmes. Par contre, la vue de ceux qui laissent peu de place en eux à la souffrance des autres, me fait beaucoup souffrir.

Donnez sans attendre de contrepartie, si vous voulez habiter, dès maintenant, le Royaume de la vérité et de la justice. Celui qui donne dans la jubilation sera alors comme celui qui reçoit dans la joie. L’argent ne pose de problèmes que si son propriétaire le garde uniquement pour lui-même ou s’il pose des conditions à sa distribution.

Il nous faut prendre tout le monde dans notre affection. Entrons tous ensemble, dès aujourd’hui, dans le Royaume de la joie. La joie n’est pas œuvre humaine. Elle est une grâce de Dieu. ONG, œuvrant au Liban, s’appelle ‘oasis de la joie’. Elle s’occupe des handicapés, indépendamment de leurs confessions. Pourquoi les riches ne se regrouperaient-ils pas dans une telle oasis, pour promouvoir le don gratuit, l’attention personnelle à ceux qui sont dans le besoin ou affectés d’un handicap? Quand est-ce que ces personnes seront perçues comme une couronne de gloire sur la tête des riches? Quand cesserons-nous de distinguer entre quartier de riches et quartier de pauvres, afin d’habiter tous le même quartier de Dieu, ou plutôt son ciel sur la terre, ce ciel qui nous est ouvert, dès maintenant, si nos âmes se remplissent de la présence de l’autre comme un reflet en nous de la présence de Dieu. Le Liban sera-t-il un jour une telle oasis de Dieu, où l’orgueil des uns et la détresse des autres seront dépassés? Dans une telle oasis, Dieu agira par les mains qui donnent et par celles qui reçoivent. Ces mains agiront ainsi en rendant grâce à Dieu et en le proclamant seul Seigneur et Maître. Celui qui aime se dépouille de la passion des ‘vains ornements, du jeu et des frivolités’, pour que seule la Face de Dieu, faite de grandeur et de vénération, prédomine sur l’arène des relations humaines.

Traduit de l’arabe

Texte Original: « الهدايا » – 08.11.2008

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2008, An-Nahar, Articles

La Souffrance / le 12.04.2008

Tout questionnement sur la souffrance, sur ses causes, sa raison d’être, sa nature et sa place dans l’existence est un questionnement ardu. Celui qui souffre peut avoir des éléments de réponse à un tel questionnement, mais beaucoup de raisons l’empêchent souvent de le faire. Les autres se contentent de prendre acte de sa souffrance. Ils tentent parfois une explication. Mais, ce qu’ils peuvent faire de mieux est simplement d’essayer de compatir avec celui qui souffre. Quoiqu’ils fassent, il ne peuvent pas habiter un corps souffrant, ni se substituer à une âme en peine, car la souffrance d’un autre lui reste entièrement propre, comme l’exprime le psalmiste, en disant: ‘Ma souffrance est toujours devant moi’.

J’en connais qui ont eu à subir plusieurs épreuves dans leur vie. Certains ont été éprouvés chaque jour, au fil des années, et d’autres seulement de temps à autre. Il y en a qui vivent dans la douleur leur vie durant. Ceux-là souffrent d’un mal que les médecins qualifient de déficience chronique. Par réalisme, ou par souci de les calmer, les médecins leur disent souvent qu’un tel mal les accompagnera jusqu’au tombeau. Isaïe décrit de tels maux, disant: ‘Mes reins sont parcourus de frissons; je suis la proie des douleurs, comme les douleurs de celle qui enfante; je suis trop bouleversé pour entendre, trop effrayé pour voir’ (Is. 21: 3).

Ces maux sont souvent accompagnés d’une tristesse latente qui se transforme en une sorte de gémissement intérieur et flirte avec le désespoir. L’inquiétude, l’angoisse et un état de désarroi et de crispation viennent s’y greffer, ajoutant aux douleurs physiques ces douleurs psychologiques. Ces changements, psychologiques et physiques, sont perçus par les humains comme une dérogation à une norme générale qui serait d’être en bonne santé. Cette norme est certes vraie pour l’homme tel que Dieu l’a voulu lors de la Création et tel qu’il était avant la chute. Mais, aujourd’hui, nous pouvons seulement constater que toute créature raisonnable est vulnérable dans son corps et son esprit et devient sujette, à un moment ou un autre de sa vie, à des troubles importants. La norme de la Création ne peut plus être expérimentée, ici et maintenant, que sous sa forme déchue. Elle ne nous sera redonnée qu’au Dernier Jour.

Nous n’avons donc d’alternative, sur cette terre, que de vivre dans cette espérance, tout en confiant à ceux qui nous aiment les blessures de notre âme et aux médecins, celles de notre corps. Il s’agit de nous convaincre que notre corps, notre cœur et notre esprit sont plus ou moins déchus, et que nous ne pouvons jamais compter sur une parfaite bonne santé. Cela n’est plus possible ici-bas. Mais, la théologie orthodoxe nous enseigne que le but de l’ascèse et du combat spirituel est d’atteindre la quiétude (l’hésychia), c’est-à-dire la libération totale des passions et par conséquent la libération de l’emprise psychologique de la douleur, même si le corps continue de pâtir de sa décrépitude. Nous appelons hésychastes ceux qui sont parvenus à une telle liberté. Dans la mesure où nous nous détachons ainsi de l’emprise des douleurs, tout en restant cloué sur leur croix, nous revenons vers le norme première de la création. Comme si nous étions au Paradis d’avant la chute d’Adam. Ou, comme si nous étions déjà parvenus au Royaume à venir, dans la présence ineffable du Christ. Il nous est alors donné de goûter à notre salut dans ce monde. Une telle transfiguration ne nous délivre pas des tentations, mais est un gage que nous devenons à nouveau habitants du Royaume, chaque fois que nous en sortons vainqueurs,

Après la mort, nous atteindrons la paix et la quiétude, car nous n’aurons plus d’occasion de chute et nous jouirons de la miséricorde divine. Par contre, ici-bas, il y aura toujours des personnes qui atteignent la quiétude et d’autres qui resteront perturbées jusqu’au jour où elles réaliseront l’amour divin déversé sur elles. En attendant, il leur faut acquérir la grâce de la patience et apprendre à la cultiver, tout en poursuivant les traitements médicaux qui tentent de soulager le corps. Il leur faut aussi s’attacher à habituer leur esprit à la retenue, afin de ne pas troubler les autres par leurs plaintes. Tout en étant convaincus que la guérison est entre les mains de Dieu seul, nous pouvons nous permettre de nous plaindre seulement devant nos proches, car ils sont les plus à même de partager nos douleurs.

* *  *

Certes, nous craignons tous la mort. Nombreux sont ceux qui savent même qu’elle est proche. Mais, il n’y a jamais de certitude, car la fin de la vie ne dépend pas de nous. La mort est un mystère que nous ne pouvons pas percer. Des médecins avaient donné une espérance de vie de quelques jours à un de mes proches qui était atteint d’un cancer, or il est toujours vivant, à ce jour, quinze ans après ce diagnostic. Etait-ce une erreur médicale? S’est-il produit un miracle? Dieu permet-il à l’homme de se libérer ainsi des lois naturelles?

D’ailleurs, qu’est-ce qu’une loi naturelle? Mon Eglise croit que c’est l’ordre établi par Dieu après la chute, destiné à régir notre nature déchue. Rien ne l’empêche pourtant, dans Sa souveraine liberté, d’en libérer quiconque, s’Il veut, dans Sa Toute Compassion, lui faire revivre l’ordre humain d’avant la chute, comme s’Il en faisait un habitant du Paradis. Le bon grain et l’ivraie voisinent dans le terreau de notre humanité. Seul, Dieu les distinguera au Dernier Jour. Ce mélange habite aussi le cœur humain, sauf s’il a traversé le feu d’une réelle repentance.

Ceux qui souffrent se demandent souvent: pourquoi moi? Qu’ai-je fait à Dieu pour mériter cela? Ils vivent la douleur comme un châtiment. Or, il n’en est pas un. Dieu ne connaissant ni haine, ni colère, ni agressivité, Il ne peut donc nous plonger dans un enfer de souffrances. Dans le Coran, les expressions ‘souffrance douloureuse’ ou ‘reproche douloureux’ sont en effet mentionnés, mais elles le sont seulement en référence au feu éternel. Dieu ne connaît pas la vengeance.

Il est permis de dire, à la suite de l’Ancien Testament, que Dieu nous éduque par la souffrance. Mais, ce dire interpelle seulement celui qui souffre. Il ne faut jamais considérer la souffrance des autres comme un moyen d’éducation. Cela en ferait une expression de vengeance ou de haine. Il ne nous est aussi pas permis de dire que le péché des uns a été transmis à leurs enfants pour les éduquer. En effet, Ezéchiel réfute ce dire, en s’exclamant: ‘Qu’avez-vous à répéter ce proverbe au pays d’Israël: Les pères ont mangé des raisins verts et les dents des fils sont agacés … Celui qui a péché, c’est lui qui mourra’ (Ez. 18: 2 et 4).

Cela signifie-t-il que la mort soit entrée dans la nature humaine à cause du péché? Paul n’affirme-t-il pas que ‘le salaire du péché, c’est la mort’? (Rom 6: 23). Les Ecritures affirment aussi que tout homme est pécheur, donc appelé à la repentance. L’homme que nous connaissons est celui d’après la chute première de l’humanité, donc sujet à la mort. Il ne nous est pas possible de croire qu’il en a toujours été ainsi, ce qui voudrait dire que Dieu l’aurait programmé, lors de sa Création, en vue de la mort. Cela irait à l’encontre de ce que nous savons de Dieu.

Certains affirmeront que la mort n’est une question de potassium et de sels minéraux, composés du corps qui seraient perturbés par un certain nombre de maladies. Pourtant, les malades et ceux qui ne le sont pas expérimentent tout autant la mort du cerveau, puis celle du cœur. La mort reste un mystère pour tous. En vérité, les paroles de Paul: ‘le prix du péché est la mort’ ont été exprimées dans le contexte d’un discours sur la sainteté, où il dit: ‘Libérés du péché et asservis à Dieu, vous fructifiez pour la sainteté, et l’aboutissement, c’est la vie éternelle. Car le salaire du péché, c’est la mort, mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur’ (Rom 6: 22-23). Le souci de Paul n’était donc pas de lancer un défi au mouvement biologique de l’homme en le liant au péché, mais plutôt de défier et de confondre le péché par la vie nouvelle en Christ.

Les chrétiens n’ont aucune philosophie du mal. Nous n’y reconnaissons qu’un manque de bien. Nous n’essayons même pas de l’expliquer. Tout ce que nous disons, c’est que le mal existe et qu’il conduit à la mort. Nous croyons aussi que le Christ est descendu aux abords de la mort, y est resté trois jours et a vaincu la mort par la mort. La vie divine qui est en Christ, est entrée dans le domaine de la mort et y a introduit la vie éternelle. Notre attitude envers la mort n’est donc pas de l’ordre de la philosophie, mais de celui du combat spirituel. Si nous devenons les amis du Christ par la repentance, Il nous remplit de Sa puissance divine et, en nous pardonnant nos péchés, nous fait ressusciter des morts. Nous affirmons qu’alors, il ‘n’y aura plus de mort, de peur, de cri et de peine’ (Ap. 21: 4).

Le problème de la souffrance ne sera résolu que lors de cette dernière vision. Comme le Christ a anéanti la mort par Sa victoire, Il anéantira de même notre mort individuelle, dès aujourd’hui, et dans la compassion ultime de la Résurrection, au Dernier Jour. Au milieu des douleurs du corps et de l’âme, il nous faut donc avoir toujours les yeux tournés vers Celui qui a vaincu définitivement la mort, et qui poursuit Sa victoire en chacun de nous. En nous conviant à demeurer en Lui, Il veut glorifier notre corps, comme il a lui-même revêtu un Corps de Gloire.

Traduit de l’arabe.

Texte Original: « الوجع » – 12.04.2008

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