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Thomas: apôtre du doute et de la certitude / le 30.04.2011

Dans mon Eglise, le dimanche qui vient demain s’appelle «Dimanche de Thomas», et le péricope évangélique en expose la problématique. Mais avant d’en venir sur son contenu selon l’Evangile de St Jean, je dirais d’abord que je trouve chimérique de discourir sur la simplicité d’esprit chez les Apôtres. De telles choses se rencontrent parfois en littérature religieuse générale, en vue d’impliquer que toute connaissance humaine est reçue de Dieu, et que sans lui les hommes ne savent rien.

Disons d’abord qu’il n’existe pas un juif qui n’aurait étudié l’Ecriture sainte à des degrés différents, dont le moindre serait dans les écoles primaires. D’ailleurs, le Nouveau Testament est loin de montrer que les disciples de Jésus étaient des ignorants, seraient-ils des pêcheurs. En déclarant au Seigneur: «Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant», St Pierre comprenait au moins le sens du mot Christ, qui appartenait à la théologie juive de l’époque, de même que le terme Fils de Dieu. Certes, ses paroles étaient inspirées, mais cette inspiration n’exclut nullement l’élément rationnel.

Par la suite, il y eut une mésentente entre l’Apôtre et son Maître, concernant la mort de ce dernier. Tout au long de l’évangile, les Apôtres ne se montrent point crédules; ils ne font pas signe de croire en la portée spirituelle du message de leur Maître. Même après la Résurrection, ils pensaient toujours qu’il rétablira le royaume d’Israël. Cette confusion entre les Apôtres et le Seigneur sur la nature du message de ce dernier donne à penser qu’ils n’étaient pas des naïfs.

En outre, rien n’indique que les Douze étaient à un niveau égal de culture. D’abord, ils n’étaient pas tous des pêcheurs. Matthieu était chef de collecteurs d’impôts; il était donc initié à la comptabilité. En lisant son Evangile, on le trouve saturé de ses connaissances vétérotestamentaires, qu’il n’a pas nécessairement acquises après la Mort du Seigneur.

C’est dans cette perspective que je voudrais envisager le cas de Thomas, concernant sa relation avec son Maître, avant la Résurrection. L’Evangile de Jean le cite à maintes reprises, et l’on perçoit sa foi dans le récit de la résurrection de Lazare. Mais, qu’est-ce qui s’est passé par la suite?

Le paragraphe qui suit le récit de la résurrection relate qu’ils étaient réunis à cause de la crainte qu’ils avaient des Juifs. En effet, il ne suffisait pas aux criminels d’assassiner le chef de clan. Ils devaient éliminer son nom même en éliminant ses partisans, si possible, ou quelques uns, pour le moins. A ce moment, Jésus vint, se présenta au milieu d’eux, et leur donna la paix de sa Résurrection. Ensuite, il leur montra ses mains et son côté. La foi n’est ni une chose arbitraire, ni une fiction. Il leur était nécessaire de voir le même homme qu’ils avaient vu sur la croix. Les gens ne peuvent croire un être fictif. Il devait leur révéler qu’ils n’étaient pas en proie à une illusion due à la peur collective. Leurs yeux étaient dans la nécessité de voir les parties palpables de son corps. Or, cette vue leur suffit; elle leur affirmait qu’ils avaient vu le Seigneur. Cela confirme cette conviction que je tire des paroles de l’Evangile: que les Douze n’avaient pas l’esprit ingénu. Combien de conversations entre eux et lui démentent qu’ils aient leur candeur!

Dès lors, la grande question serait celle-ci: pourquoi avoir choisi des pêcheurs pour partager sa prédication? La réponse la plus évidente serait qu’ils étaient des gens de son pays. Qui se réfère à une carte du Lac de Tibériade et des bourgades qui l’entouraient saura que Pierre et André, comme Jacques et Jean les fils de Zébédée, provenaient de ces villages.

Par ailleurs, il s’agit d’un message pour les cœurs, plein de tendresse et de compassion, d’un message échangé parmi les pauvres. Tout simplement, Jésus n’alla pas chercher les docteurs de l’Ancien Testament en Galilée. D’ailleurs l’Evangile les taxe d’arrogance et d’hypocrisie, pour la plupart. Leurs cerveaux ne communiquaient pas avec leurs cœurs pour en puiser de l’amour. Or Jésus de Nazareth connaissait sa capacité de faire jaillir l’amour dans les cœurs des gens aux humbles métiers, et de ceux qui savent manger le même pain que les pauvres.

Il fit son apparition dans une salle que je présume appartenir à un ami des disciples, car ceux-ci n’avaient pas de demeure à Jérusalem. Ils le virent lorsqu’il leur apparut, le soir du jour de la Résurrection. Lorsqu’il se présenta à eux, et qu’ils l’eurent reconnu, il souffla et leur dit: «Recevez le Saint-Esprit». Est-ce là la pentecôte mentionnée dans l’Evangile de Jean? La victoire de Jésus sur la mort ne se traduit pas uniquement par ses apparitions à ses amis- desquelles on compte onze. Ce triomphe est également traduit dans le pouvoir des disciples de remettre les péchés des hommes, c’est-à-dire de les transférer, par le repentir, au Nouveau Testament. L’innovation remarquable apportée par le Nouveau Testament est le pouvoir du Christ de remettre les péchés, ce qui était absolument inconnu dans l’Ancien Testament. Jamais un prophète ni un rabbin en Israël ne remit aux gens leurs péchés.

Lors de cette première apparition, Thomas n’était pas avec eux. Lorsqu’il les eut rejoints, les disciples lui dirent: «Nous avons vu le Seigneur». Alors, il leur dit: «Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point». Dans une perspective contemporaine, on admet se trouver devant un esprit critique apprécié par toute mentalité moderniste. L’événement dont il s’agit est la Résurrection, d’où l’exigence d’examiner la vision en question. Celui que vous affirmez être le Seigneur est-il bien l’homme que certains parmi nous ont vu fixé sur la croix, et d’autres, gisant dans la tombe? Je ne voudrais point être en proie à quelque illusion. Il faut bien prouver la Résurrection. Ce Thomas dont la main voulait sonder le Sauveur fut réprimandé par ce dernier, qui lui dit : «Avance ici ton doigt, et regarde mes mains; avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté; et ne sois pas incrédule, mais crois».

Rien ne suggère que l’Apôtre toucha et sonda le Maître, comme il en avait exprimé le désir. Il vit la lumière inonder le visage, les mains, les yeux et les vêtements du Seigneur. Avec les yeux du cœur, il contempla l’objet de son aspiration, et confessa sur le champ: «Mon Seigneur et mon Dieu!» Se voyant dans l’impossibilité de pénétrer les attributs du Seigneur et sa divinité, il retrouva son amour initial.

Cependant, serait-il incrédule, aurait-il insisté ainsi à voir le Seigneur? En fait, il n’avait pas cru au témoignage des Apôtres, qui avaient vu les stigmates de la Passion. C’est dire que les paroles de ceux qui vécurent auprès du Seigneur nous suffisent. Les paroles de toute leur génération sont celles du Saint Esprit.

Thomas est surtout important car il n’a pas voulu lâcher prise de sa rationalité. Ensuite, il est important pour avoir reçu la lumière du Christ. Sa perception visuelle était pour lui source de conviction. Or une vision est accordée par son objet même; elle n’a pas besoin de la perception sensorielle.

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: «توما رسول الشك واليقين» – AnNahar-30.04.2011

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L’entrée à Jérusalem / le 16.04.2011

Jésus monta de Galilée à Jérusalem, celle qui tue les prophètes. Là, il devait mourir; c’était son destin. Ses fidèles l’accueillirent, le louant par des versets de l’Ecriture Sainte. Il avait accepté sa mort. «Et moi, après que j’aurai été élevé de terre, je tirerai tout à moi.» Ils trouveront la foi après qu’il fut tué, car, dès l’instant même de sa mort, il soufflera en eux son Esprit.

Dans l’attente de sa mort, son enseignement proliféra, intense. Lorsqu’il lava les pieds des disciples, durant la Cène, son enseignement prit la forme d’un acte. L’Evangile de Jean n’indique pas la nature de la Cène, mais rapporte que «Judas, ayant pris le morceau, se hâta de sortir. Il était nuit.[1]» Il faisait nuit à l’extérieur; il faisait nuit dans son cœur. Toutes les ténèbres cosmiques encerclèrent Judas. Qui connaît le Christ et le trahit, devient du néant dans les ténèbres.

Avec Jean, je m’arrête au IVème Evangile. Je tente de rejeter la nuit en cette semaine sainte qui approche, et fais une lecture de l’entretien dernier de Jésus avec ses disciples[2]. Espérant y adhérer, je cherche à m’épargner le Jugement dernier et éviter même d’être traduit devant le tribunal. C’est pour cette raison que Jésus commence son discours ainsi: «Que votre cœur ne se trouble point…croyez en moi…Je suis le chemin, la vérité, et la vie.» Je suis votre chemin vers le Père. Ce que vous entendez n’est point un simple discours catéchétique ou des spéculations personnelles. Je suis la vérité et la vie que le Père déverse au-dedans de vous. La vérité ne s’élève pas au-dessus de mes paroles, ni ne les passe à l’épreuve. M’accepter, c’est accepter Dieu même. La vérité ne se tient pas en face de Dieu. Elle est en lui, loin de lui faire face. Or tout cela exige que je meure. Sans cette mort, le monde ne saurait apprécier que mon ardente passion envers vous s’unisse à la vôtre envers moi. Après quoi, lorsque je ressusciterai d’entre les morts, la mort périra.

Suite à cela, Jésus dit: «Nul ne vient au Père que par moi.» Ainsi, à celui qui me connaît, je révèlerai l’Esprit, les actes, les attributs, et les énergies de Dieu. C’est ainsi qu’on voit le Père, puisque nul ne peut le regarder de ses propres yeux et vivre. Oubliant cela, Philippe dit: «Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit.» Le Seigneur répondit: «Celui qui m’a vu a vu le Père.» Le Père n’est autre que l’amour, comme dit St Jean l’Ami du Seigneur, qui déclare: «Dieu est amour.» Et les Saints Pères de commenter: «L’amour, dans cette parole, n’est pas un nom ou un attribut de Dieu, mais son essence même.» Tous les actes divins, soient-ils cités ou non dans les Saintes Ecritures, voire tous les actes attribués au Seigneur, furent accomplis par le Christ dans le corps. Il n’y a aucune différence entre un acte divin et un acte du Christ quant à la nature et à la portée; c’est pourquoi il lui fut possible de dire: «Celui qui m’a vu a vu le Père.» Aussi, afin que personne ne s’imagine qu’il y ait une distinction entre les actes du Christ et ceux du Père, ou qu’un abîme sépare les actes du Père et ceux du Christ, ce dernier ajouta: «Croyez-moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi.» Si le Père lui était supérieur ou antérieur, Jésus ne serait pas en lui.

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Mais comment donc s’élever plus que des paroles telles «je suis en mon Père, vous êtes en moi, et je suis en vous»?! Ici, l’amour de Dieu pour son être s’incline devant son amour des hommes, alors que son amour des hommes est porté plus haut. Cet amour tient toute sa ferveur de ce qu’il se maintient, malgré sa descente, en position supérieure: «Celui qui m’aime sera aimé de mon Père, je l’aimerai, et je me ferai connaître à lui.» Il n’ya plus de distinction entre l’amour qui descend et celui qui se maintient en sublime hauteur, c’est-à-dire entre l’amour de Dieu pour l’homme et la réception par l’homme de cet amour.

Par l’unité d’amour, le Christ transcende le caractère double de ces deux entités que sont lui-même et son peuple. Dans cette seconde partie du dernier entretien, qui porte sur l’unité de l’amour clairement exprimé, il se révèle lui-même comme l’auteur de cette unité, se désignant comme le ‘cep’, et nous appelant les ‘sarments’. Les sarments sont constamment fixés au cep. Dans ce chapitre, l’image de l’unité prend source dans le mouvement du Père vers le Christ, et celui du Christ vers les croyants. Ensuite, le Christ  déclare donner sa vie pour ces derniers, pour mieux préciser l’image de son amour, et insiste à ce que cet amour soit diffusé parmi eux, avant d’aborder leur vie en ce monde, désignant ainsi les persécutions. Pourtant, il promet qu’il les raffermira grâce au Saint-Esprit. Dans ce dernier entretien, tout le langage qui concerne le Saint-Esprit implique que le Christ demeure le Bien-aimé du Père par l’Esprit Saint.

En fin de compte, on arrive à la prière sacerdotale. Jésus y parle de sa gloire en toute profusion: «Je t’ai glorifié sur la terre.» L’expression est johannique par excellence! Jésus la répète dans l’Evangile de St Jean depuis les noces de Cana en Galilée.

Ayant dit tout cela, Jésus sortit avec ses disciples et traversa la vallée du Cédron. C’est une pente abrupte, dont j’ai eu la bénédiction de parcourir le chemin poussiéreux, en 1947, un an avant l’occupation de la Terre Sainte. De là, Jésus marcha vers sa mort glorieuse, à la lumière de laquelle nous participerons tout au long de la semaine prochaine. De ses paroles, je retiens aujourd’hui «Mon royaume n’est pas de ce monde». Il s’agit d’un royaume différend, qui s’établit dans le cœur, dès que l’on se met à écouter, en chaque instance, les paroles du Sauveur. Ce dernier nous porte à témoigner pour la vérité, comme il l’avait fait lui-même. Lorsque Pilate lui demanda «Qu’est-ce la vérité?», il ne dit rien. La vérité n’est pas une théorie qu’on explique. Lui-même avait déjà dit qu’il était la Vérité en personne. Que l’on écoute sa parole, que l’on s’y soumette, il ne reste plus de distance entre soi-même et la plus grande vérité.

Dans le récit de la Passion, l’attention du lecteur est attirée par cette phrase: «Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré au sort ma tunique.» Il était nécessaire de ne rien lui laisser dessus, pour l’humilier davantage. Mais pourquoi ce détail si menu rapporté par l’Evangéliste: «Sa tunique était sans couture, d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas»? Ils ne purent donc la diviser. Revisitées ultérieurement, ces paroles paraissent figuratives. Personne ne peut diviser l’habit du Christ, car son unité demeure à jamais. Qui outrage le corps du Christ décide de sa propre fin.

La dernière parole de Jésus fut: «Tout est accompli.» Selon l’exégèse commune, cela signifie «J’ai accompli les prophéties.» Elles me concernaient toutes, d’une façon ou d’une autre, que ce soit en un sens général ou particulier. Or, ce «Tout est accompli» indique que tout ce que l’on exprime de beau, d’honorable, et de pur dans les systèmes philosophiques, dans la littérature et l’art des diverses civilisations, comme dans toute pensée lucide, trouve sa plénitude et sa gloire en ce corps couvert de sang, fixé sur la croix. Tout fut accompli au Golgotha, si bien qu’il resplendit de gloire.

Après cette dernière parole, l’Apôtre Jean énonce «Et, baissant la tête, il rendit l’esprit.» En réalité, un corps agonisant rend l’âme avant de baisser la tête. Pourquoi l’Evangéliste renverse-t-il l’ordre de la nature en plaçant le fait de rendre l’esprit après celui de baisser la tête? J’ai l’intuition que l’Evangéliste voulait insinuer par là que Jésus, trépassant, non seulement rendit l’âme humaine, mais aussi l’Esprit qu’il portait en lui-même. Ainsi, lors de sa mort eut lieu la première Pentecôte.

En ce jour du Vendredi Saint, tout atteignait son paroxysme.


[1] Jn13,30 (Version L.Segond). (N.d.T)

[2] Jn13-17(N.d.T).

Traduit par les moniales du Couvent N.D.de Kaftoun

Texte original: « الدخول إلى أورشليم »-An Nahar-16.04.2011

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La Crainte de la Mort / le 19.03.2011

Rien n’est comparable à la crainte de la mort. La mort est l’ennemi, et les autres inimitiés n’en sont que les préparatifs. Notre antagonisme envers la mort viendrait du fait que nous ne savons pas l’attendre, car nous ne connaissons ni le jour ni l’instant de sa venue. Une maladie terrible vous atteint et vous restez en vie, mais vous pouvez disparaitre sans cause aucune.

Les parents et les amis d’un défunt perçoivent son départ comme un châtiment qu’ils attribuent à Dieu. Ils l’expriment ainsi «Dieu donne la vie et la reprend», car un tel événement ne peut survenir que par Celui qui est cause de tout. La fonction du Créateur n’est-elle pas d’être l’origine de toute chose? La chose signifie l’être et le non-être. Cette croyance implique que Dieu a une stratégie de supprimer la vie comme de la conserver. Cela veut dire, plus simplement, que le Créateur tient, depuis l’éternité, un registre où il a écrit les noms. La question est de savoir pourquoi Dieu s’occupe de nous jusqu’à ce qu’on devienne centenaires ou plus, mais aussi pourquoi nous abandonne-t-Il comme l’exprime la croyance populaire? Croire en l’abandon de Dieu n’implique-t-il pas qu’Il prend tel ou tel parti?

En vérité, nous ne connaissons pas les intentions divines, nous sommes dans une totale ignorance devant un fait inévitable. Je concède que ceci soit effrayant et cette crainte s’intensifie si nous croyons que Dieu est la cause de notre disparition de cette existence. Nous changeons complètement d’opinion si nous croyons que Dieu aime notre pérennité, il n’a aucunement une position aléatoire et ne possède point un registre où rechercher ton nom et l’heure de ta mort. Dieu n’est pas versatile. Le secret de la mort nous demeure caché et ne sera dévoilé qu’au jour ultime.

Dans le Coran (39, 42) «Allah reçoit les âmes au moment de leur mort». Il y a une distinction entre la séparation de l’âme du corps et le recouvrement par Dieu de cette âme. Cette partie du verset montre que nous faisons face à deux choses: d’une part la mort des âmes et d’autre part la récupération par Dieu de ces âmes séparées du corps. Dieu reprend à l’homme ce qu’Il y a déposé. C’est Sa fonction. Pourquoi ces âmes Lui reviennent-elles? Il ne semble pas qu’il y ait de réponse à cette question.

Je n’ai rien à voir avec le destin décidé par Dieu –selon la théologie musulmane-. Je m’en tiens à une lecture indépendante qui me démontre la différence entre le décès et ce que la Bible nomme «la mort des âmes», pour dire que les âmes vont à Dieu telles qu’elles sont, et que Dieu les accepte dans sa miséricorde. Cette acceptation est tout pour le croyant.

Comprendre les causes biologiques de cet événement n’est pas une consolation pour le croyant. La tristesse est telle, car en vérité la connaissance biologique de la séparation n’est que supposition, la supposition scientifique ne console pas, car l’être aimé est parti et nous ne voulions pas qu’il parte.

Tout réside dans le fait que nous refusons l’absence. La douleur provient de ce que l’être présent à nos yeux, ne l’est plus. Tout est dans la rencontre permanente des yeux et des autres sens. Etre c’est adhérer. Nul n’accepte l’absence. La douleur se manifeste à la mesure de l’amour. L’univers ne se base pas sur la compréhension mentale. Pleurer est constatation d’incompréhension.

Admettre que l’être disparu est en état d’absence du regard et de la mémoire est le début de la libération de son image qui enchaine. Il serait vain de transposer cette image du regard au conscient. Ceci nous enchainerait davantage et nous garderait dans les éléments de la mort. On doit se libérer des morts, car la vie n’est qu’en Dieu. Si nous déposons les morts à la garde de Dieu, dans la réalité de Son amour, nous les aurions élevés à la Vérité. Nous avons beaucoup entendu dire des morts tragiques de la guerre que tel ou tel martyr est vivant en nous. Si ce mort est vivant en nous, nous sommes donc ses esclaves. Nous sommes appelés à nous libérer de tous les morts, à les rencontrer uniquement dans la prière, c’est-à-dire dans le geste de les pousser vers Dieu. Ils n’ont pas besoin de nous mais de la miséricorde divine.

Ce que les chrétiens nomment la communion des saints n’est pas se souvenir des disparus. C’est uniquement une communion dans la sainteté. Les Églises qui croient en l’intercession ne s’appuient pas sur les réactions émotionnelles, mais sur l’Esprit Saint qui purifie toutes les âmes et en fait une Église, une.

En s’appuyant sur ce qui précède, l’effort qui doit être fourni est de voir notre disparu bien-aimé appuyé sur la poitrine du Maitre. La Cène est pérenne et dans notre détachement de ce monde, nous sommes à l’écoute du cœur du Seigneur et c’est là le début de la compréhension qui nous élève vers le Père dans la présence Duquel nous nous appuyons sur la miséricorde dont Il nous comble. Dans le Royaume, nous goûtons peu à peu à la résurrection. La résurrection n’est pas un temps, c’est une tendresse. Et si nous espérons le pardon, il nous enveloppe dès que l’âme quitte le corps, car il est impossible lors de la séparation de se trouver face au néant. Dès le premier instant, nous sommes dans la vision, la résurrection nous engloutit et nous pénétrons dans la Pâque.

Notre vie pascale n’est pas ajournée, mais notre unique Pâque est révélée à la résurrection ultime dans l’illumination de l’amour de Dieu pour nous et notre amour pour Lui.

Dans cette optique, la gloire n’est pas fractionnée, c’est un contenant immense. Celui qui peut vivre entièrement cette conviction ne meurt pas.

Traduit par Claude Nahas

Texte Original: « رهبة الموت » –Nahar- 19.03.2011

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Voici venir le Carême / le 05.03.2011

Après-demain, les Eglises d’Orient franchiront ensemble le seuil du Carême, animées par la foi que c’est leur chemin vers Pâques. Pâques[1] est la promesse du passage des ténèbres à la lumière. Or, de ces ténèbres, la nuit fut une seule fois dissipée: lorsque le Christ ressuscita d’entre les morts et que, dès lors, nous goutâmes à la vie nouvelle par sa Résurrection. Dans le christianisme, nous n’aurons rien d’autre à savoir, car nul autre mystère n’est venu sur nous du ciel, ni nous reçûmes d’autre enseignement catéchétique. Mais comment donc s’appliquer à ce qui vient du ciel? Comment l’incarner? Comment former en soi l’image de ce qui appartient aux tréfonds de Dieu et au comportement de son Fils, et s’identifier à son parcours, tel que s’abolit la distinction entre ce qui est exclusivement de Dieu, et ce qui est de soi-même? La question ne tient plus quand on considère que la pleine perfection s’obtient en s’approchant du Seigneur, ce qui n’est autre, en réalité, que le fait d’être abordé par lui. Le désir est mutuel. Ce désir qu’on ressent est le don de Dieu, qui s’offre lui-même, n’ayant autre que soi-même à offrir. Le Seigneur jugea qu’en percevant ce cadeau qu’il offre, voire en percevant que c’est lui qui s’offre, on progresse en lui et par lui.

On n’est pas censé sortir de soi pour aller vers lui; la rencontre s’effectue au-dedans. S’enfoncer dans son for intérieur pour l’accepter, et le recevoir, équivaut à être reçu par lui dans l’abondance de sa lumière. C’est d’emblée le poursuivre, et s’unir à lui. A vrai dire, le monothéisme consiste en cela même, en ce que Dieu ne reste pas figé dans sa sublimité, ni l’homme dans son infériorité, sans que l’un des deux ne traverse l’abîme. Obstruer cet abîme, revient à la condescendance de Dieu vers l’homme, et à l’ascension de ce dernier vers Dieu, en transcendant l’espace et le temps, au sein d’une relation gracieusement accordée par le Seigneur. Du ciel de sa perfection, Dieu n’aura jamais besoin de s’exercer à cette relation, alors que l’homme s’y exercera en tant que créature. Pour être adopté en fils bien-aimé, il aura à développer son humanité jusqu’à ce que le Seigneur y trouve son bon plaisir. Or le Carême est une autre tentative en vue de cette progression, considérée par Dieu comme un don à l’homme, et reconnue par ce dernier comme une requête de la grâce. Tout cela est un exercice par l’homme, en Dieu. Certes, l’homme s’enrôle dans une lutte pour Dieu, mais celui-ci le prend dans son étreinte, puisqu’il n’a nul besoin de lutter. C’est donc un épanchement de sa tendresse, pour faciliter le chemin à l’être humain qui lui dit: «Facilite mon parcours selon tes paroles; que nul péché ne me tyrannise. Délivre-moi de l’abus des hommes, afin que je garde tes commandements».

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Toute cette question de jeûne consiste à garder ses commandements. «Celui qui m’aime gardera mes commandements». Le jeûne est donc un exercice à la portée profonde, plus consistant qu’une simple abstention, ou un régime alimentaire. «Ce n’est pas un aliment qui nous rapproche de Dieu: si nous en mangeons, nous n’avons rien de plus; si nous n’en mangeons pas, nous n’avons rien de moins». (1Co 8: 8) S’abstenir de manger selon une certaine règle n’englobe pas toute la signification du jeûne. Ces règles sont d’ailleurs diverses, selon les différentes cultures religieuses. Toutes comportent une abstention de manger pendant une certaine période, interprétée comme un moyen de contrôler les désirs de l’homme, et de les surveiller, comme une façon d’acquérir de l’autorité sur son corps, en vue de la liberté de l’âme, pour qu’elle soit délivrée de la gastrimargie. Nos Saints Pères ascètes en disent long sur ce vice; s’en émanciper est, pour eux, une condition de se libérer des autres convoitises. Telle est l’expérience des hommes spirituels, et de tout ceux qui ont longtemps pratiqué le jeûne, à condition de s’adonner aux prières intenses, et à la lecture de la Parole divine, qui forme une base solide pour connaître Dieu.

Selon la Sainte Bible, jeûne et prière se rejoignent jusqu’à s’entremêler et devenir inséparables, selon un rythme délimité dans le temps par telle ou telle autre religion, ou confession. D’où des normes spirituelles et psychiques se reliant souvent aux traditions, auxquelles il serait néfaste de faillir. La ferveur dans la prière, par exemple, ainsi que la préparation à la fête de Pâques ou à la messe du Dimanche, sont désormais des fondements auxquels se rattache l’âme de l’orant; il serait difficile de les renverser, en sauvegardant sa stabilité intérieure. La subversion des normes héritées de l’expérience des saints met l’âme en danger, et menace de porter à considérer la vie spirituelle comme indépendante du corps. Or, ce corps est essentiel dans notre constitution, surtout qu’il porte l’âme pénitente. Cette union des deux les ravive mutuellement, et crée entre eux une relation pacifique, qui va jusqu’à la réconciliation.

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L’adhérence du jeûne à la prière résulte du fait qu’en dévidant le corps des aliments, il faut remplir l’être de la Parole divine, faute de quoi on aboutit au vide complet. L’esprit invoque l’esprit; autrement dit, quand Dieu se déverse en l’homme, c’est soi-même qu’il interpelle. Alors l’homme s’élève vers lui.

Nonobstant, toutes les saisons de Carême portent cet aspect assez important qu’on jeûne avec les frères. Tous ensembles, vous allez vers Pâques. Tous ensembles, vous vous purifiez autant que la grâce de Dieu se déverse sur l’Eglise; celle-ci devient alors un seul être pascal, témoin de son renoncement à tout ce qu’elle a de terrestre, pour devenir la Lumière du Christ.

En réalité, l’Eglise entame cette lutte, qui la met à l’unisson, pour devenir la fiancée du Christ. La réalité de Pâques ne se limite pas à la fête. Il s’agit de se fiancer au Christ par des noces éternelles. Cela exige que l’on devienne pour autrui, tout abstinent, tout implorant, tout pauvre en Dieu, ce Dieu qui nous aime dans son Unicité. Seul le Dieu unique est capable de nous unir à lui, et de nous réunir ensemble, par peur de nous voir dispersés, pour que nous joignions les mains devant sa Face, et que nous cheminions vers lui. Nous apprendrons ainsi à être pauvres en Dieu, et qu’il est notre seul besoin.


[1] En hébreu, Pâques signifie «passage». (N.d.T.)

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « الصوم آتٍ » – Nahar- 05.03.2011

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L’homme malade / le 05.02.2011

Si elle ne devient un espace de révélation, la maladie reste une corruption dans l’être de l’homme. Nonobstant, il lui appartient de s’avérer une énergie où la décadence se sublime en une rencontre de la Miséricorde; on comprendra alors que ce reste de soi-même est un don reçu. En effet, il est en chacun des choses qui subsistent, et d’autres qui passent; entretemps, on est dans l’attente. Mais loin d’être une agonie de l’incertitude, c’est là le bonheur d’implorer miséricorde. A l’instant où l’on prend à Dieu, il s’agit de se montrer réceptif, pour que la ferveur envers Lui s’attise.

Celui qui croit en la grâce divine voit très clair. Réclamant le rétablissement, on y déploie tous nos efforts, parce qu’on y décèle le signe qu’on se porte bien. Or la bonne santé n’est point la seule vigueur du corps. On peut certifier, de prime abord, qu’on porte constamment en soi une certaine corruption, apparente ou latente, jusqu’au jour où  le bras de Dieu empoigne définitivement notre être. Pour cette raison, Dieu entretient des relations différentes avec tel ou tel malade, puisque la corruption n’est pas la même chez tous. Par conséquent, la compassion divine manifeste des teneurs diverses. Aussi tel souffrant saisirait-il par là le caractère unique de sa relation avec le Seigneur. Cela dit, on se connaît tous aptes à recevoir son Immense Miséricorde, selon son bon plaisir.

L’écroulement des forces est une épreuve qui irait au conflit: l’homme exige une vie telle qu’il avait ouï dire. Mais qu’est-ce la vie, vraiment?

L’évangile rapporte une guérison lorsqu’on amena à Jésus un homme paralysé. Ceux qui le portaient espéraient recevoir du Seigneur la guérison. Ce n’était qu’un souhait, auquel le Christ n’accorda aucune importance, au début. Il dit au paralytique: «Tes péchés te sont remis». Y avait-il tout un monde entre les porteurs de cet infirme et Jésus? Ceux-là désiraient une guérison de la chair, et lui, une guérison de l’être. Or telle guérison ne s’effectue que par le repentir. Bénie est la maladie qui aboutit à la repentance.

Toute affection de la santé peut devenir une élévation vers la contemplation de la Sainte Face. Il est deux genres de bonne santé: une mineure, et une autre majeure. Celle mineure se confine à l’impression de la plupart que le bien-être consiste en un corps exempt de tout mal, le corps étant la manifestation de l’existence. Pourtant, l’existence est un don du Très-Haut, alors que tout dysfonctionnement n’en provient pas, et semble plutôt venir de la Sphère du Mal. En s’enquérant sur la santé de quelqu’un, si l’on reçoit, en tout bonne foi, la réponse «je vais bien», sachons alors que cette personne-là vit en la Sainte Présence, et qu’il lui arrive parfois d’entrer dans la grande intimité de Dieu. Toute la question pour l’homme est de voir sous le jour de Dieu ou sous son propre jour.

Cependant, la maladie n’est pas nécessairement une intervention de la bienveillance divine. Dans un tel cas, celui qui fait cette «expérience», comme on l’appelle, est engagé d’emblée sur la voie de la sainteté, serait-il provisoirement. C’est là que s’inspirent les prières de ceux qui se languissaient d’ascension spirituelle, pour que l’existence ne demeure pas une chair; il faut que l’esprit sanctifié s’en saisisse pour l’établir dans l’être de l’homme.

L’évangile accorde aux personnes malades un grand honneur, lorsque dit Jésus: «J’étais malade et vous m’avez visité», comme il dit j’avais faim, vous m’avez donné à manger», signifiant qu’il revêt la personnalité de tout souffrant, s’identifiant à lui. Tout homme qui gît dans la souffrance n’est pas crucifié seul. Pour compagnon, il a cet Autre qui fut jeté sur la croix et foulé aux pieds de l’humanité inique. C’est comme si le Maître de Nazareth disait à chaque personne dont la santé chavire: «Je me tiens auprès de toi pour te surélever jusqu’au Saint des Saints, pour t’attirer vers mon Esprit, pour faire de toi plus que ce corps accablé. Dans la supplication constante, tu suivras la voie de multiples résurrections, jusqu’au jour prévu où, selon la prescience de Dieu, aura lieu ta propre résurrection. Alors, Il t’accordera la grâce de mourir, et des volets s’ouvriront à la lumière». Rien d’autre ne mettra fin à l’exaspération. La rébellion ne prend fin qu’au moment où l’on dit au Père: «Que ta volonté soit faite»; alors l’Esprit Saint fait son habitacle dans les recoins du cœur, et l’on commence à comprendre.

Une fois on est devenu l’un d’eux, on se trouve porté par les souffrances des milliers de malades à travers le monde. C’est qu’ils subissent unanimement leur mal, et lèvent à l’unisson leurs prières d’intercession, car Dieu est pour les cœurs brisés. Dans la cité de Dieu, ces derniers sont les privilégiés, ses favoris les plus chers. Ceux qui, contractant quelque maladie, se montrent longanimes et vaillants, si bien que Dieu les fait croître dans son amour, sont promis à la gloire, puisqu’il n y a nulle guérison avant de parvenir au ciel. Dans une telle perspective, il semble futile de se demander «pourquoi ai-je succombé?» Durant l’épreuve comme au rétablissement – ce terme pris dans le sens de la sanctification, on conçoit comment Dieu expérimente l’homme et s’unit à lui.  Ce dernier se croyait au fond d’un abîme qui n’existait point.

Chaque homme est malade dans son âme; dès qu’il est mis au monde, il attend se heurter à sa vulnérabilité, ce caractère propre à notre nature physique et morale. De fait, grâce à l’infirmité, l’homme grandit et se développe le long de son cheminement vers la mort. Dans notre quotidien, la vulnérabilité est un synonyme de la fragilité. Heureux celui qui se considère un être fragile. Peut-être y aurait-il  là un exemple d’humilité et une leçon pour apprendre à gérer ses affaires, tantôt dans la réussite, tantôt dans l’échec, dans les limites du sensible.

En regardant l’homme dans son ensemble, je vois une âme meurtrie en plus de son corps frêle. Dans un trait d’humour, quelqu’un m’avait dit: «nous avons tous au moins 3% de folie. En parcourant les ouvrages de psychanalyse, je réalisai que nul homme n’est exempt de ce qu’on appelle «la névrose». Dans son inconscient, tout enfant mâle développe, avant l’âge de cinq ans, un attachement à sa mère. Cet attachement est considéré maladif par Freud, du moment qu’on grandit avec ou dans un complexe dont les conséquences traînent la vie durant. Cela implique que nul n’est psychologiquement sain. Le complexe de chacun est détecté par les spécialistes. Alors que pour tous les autres, il passe pour être sain, il ne l’est pas. On dirait que le monde est un asile de déments où nous devons tous cohabiter, chacun portant sa part d’aliénation.

Cette race humaine infirme sans aucune exception est notre propre humanité, celle que nous aimons malgré ses limites, ses chutes et ses faiblesses. Pourtant, grâce à la science et à la médecine, mais surtout aux sacrifices et aux vocations altruistes, nous verrons des jours meilleurs. Dans tels gestes de don, le plus important est de s’offrir d’abord aux malades indigents délaissés dans beaucoup de pays, qui se trouvent privés des services de sécurité sociale et des médicaments. Il s’en suit que le genre humain se voit constamment livré aux soins médicaux et, tant qu’il garde l’espoir, aux prières. Ainsi, les hommes qui puisent leur force dans le Seigneur prennent soin des plus faibles, si bien que bienfaiteur et bénéficiaire se voient raffermis. Dans ce combat, nous n’oublions pas nos frères déments et psychotiques, auxquels on promet parfois le rétablissement, mais qui ne savent pas qu’à l’origine, ils étaient une seule personne.

Il est important que la personne malade ne se referme pas sur elle-même, mais qu’elle continue à donner autant à ses semblables malades qu’aux personnes saines, contribuant ainsi au perfectionnement de l’humanité par ses prières et son amour. L’accumulation des peines ne correspond pas nécessairement à une diminution de l’existence. L’effondrement de la chair n’est rien; le comble du malheur est la dislocation de l’être. La mort elle-même n’est pas le grand désastre. C’est une existence qui se dérobe, puisque son aboutissement est la résurrection d’entre les morts, cette source de consolation lors des maladies les plus redoutables, celles où la mort même menace. Les deux alternatives ne sont pas la vie et la mort. Il s’agit de choisir entre un resserrement de l’être et une extension totale où Dieu devient tout pour l’homme. Exaltant ainsi le Seigneur, on est soi-même exalté. Or ce position ne peut être atteinte sans l’appui des pauvres et des malades, ces petits frères de Jésus.

Pourquoi Jésus s’intéressait-il tant aux infirmes, jusqu’à nous contraindre à le représenter comme un homme de prédication et de miracles. C’est comme si la Sainte Ecriture voulut définir l’ensemble de son ministère par ce verset: «Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne, et guérissait toute maladie et toute infirmité parmi le peuple. Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui amena tous ceux qui souffraient, en proie à toutes sortes de maladies et de tourments: démoniaques, lunatiques, paralysés; il les guérit» (Mt 4: 23-24). Par quel motif Jésus accomplissait-il des miracles? «Voyant les foules, il fut prit de pitié pour elles, parce qu’elles étaient harassées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger» (Mt 9: 35-36).

C’est lors de la détérioration de la santé autant qu’en recouvrant ses forces que l’on recueille l’attendrissement de Dieu. Le plus important est de se sentir accompagné par le Sauveur. Il est essentiel de savoir si on obtint de Dieu la visite de sa bienveillance et la grâce d’approcher son intimité. Hormis cela, tout appartient au monde d’ici-bas.

Est-on parvenu à cette intimité avec Dieu? Lui seul le sait. Quant au croyant, il attend le Jour du Jugement. Sa foi lui dit qu’il ne sera pas condamné. Même plus, sa foi lui assure qu’il ne sera même pas appelé devant le tribunal dans la crainte d’être condamné, car sa vie consiste à se tenir en la Sainte Présence. Il en accepte les reproches et en redoute la sentence capitale; alors il prie.

Voilà les pensées qui traversent l’esprit de l’homme malade. Peut-être un homme en pleine santé ne connaît-il pas cette confrontation à soi, et pense vivre sans soucis. Les malades maintiennent-ils pourtant cette grâce de scruter ses pensées, voire ce don d’être sérieux? Que veut donc dire «Ne nous soumet pas à la tentation»?

Assurément, l’épuisement grave du corps met l’homme à face à la peur de la mort. Le Christ lui-même en a eu peur. La mort est une chose sérieuse; j’en connais qui ne la craignent point, qui ont cru en la résurrection de Jésus.

Seigneur, quand nous feras-tu ressusciter de la peur qui nous écrase?

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « المريض » – 05.02.2011

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2011, An-Nahar, Articles

Les Chrétiens d’Orient / le 15.01.2011

«Orient», ici, est à entendre dans un sens théologique et non point géographique. Une théologie spécifiquement «occidentale» s’est développée au XIIIe siècle, tandis que la théologie orientale s’est conformée et se conforme strictement à la pensée des anciens Pères. De plus, nous avons ici en vue les chrétiens qui habitent l’Orient arabe, tant ceux qui se sont ralliés idéologiquement et institutionnellement au catholicisme que ceux qui sont demeurés dans la tradition orientale, car il existe, entre toutes ces Eglises, des assises communes: le système patriarcal ou synodal et, parfois, la prédominance d’une langue ancienne dans les rites -syriaque, copte, arménien, éthiopien ancien-, ce qui n’a pas empêché, d’ailleurs, la propagation de la langue arabe dans les prières. Abstraction faite de l’Éthiopie, nous constatons que ces communautés habitent l’Orient arabe.

Au cours du premier tiers du XIXe siècle est apparue la mission évangélique qui a joué un rôle important dans la renaissance arabe, dans l’expansion des principes de la réforme protestante et dans l’instauration de l’enseignement universitaire. Bien que certaines de ces Eglises se soient séparées de leur racine mère, et que coexistent ainsi la communauté originelle et la communauté séparée, malgré donc leurs différences et leurs dissensions, tous les chrétiens de cette région sont unis par leur foi unique en Jésus-Christ, leur adhésion à un seul Evangile et un seul Credo, ce qui rend légitime la perspective de leur unité. Dès le milieu du XIXe siècle, ils se rapprochent dans l’amour, dans le goût du divin et la coopération sur le terrain; et l’on constate que l’adversité qui frappe une communauté les rapproche toutes, car elles ressentent que l’affaiblissement de l’une les atteint toutes. De ce point de vue, se vérifie notre sentiment qu’existe l’unité des chrétiens d’Orient. Même si nous ne disposons pas de statistiques exactes, il me semble qu’ils ne sont pas loin de quinze millions dans le monde arabe. Ils s’y sont répandus peu après la mort du Christ, les douze apôtres et les disciples portant Son message dans toute la région. Considérés dans leur ensemble, il ne convient pas de se demander quand ils sont venus: ils étaient là avant la rédaction des évangiles, en Syrie, au Liban, en Palestine, en Asie Mineure (Turquie actuelle) et en Égypte. L’expansion chrétienne existe depuis le commencement et n’a pas cessé; et d’après les historiens, les chrétiens représentaient 75% de la population du Proche-Orient (Bilad el Cham) et 30% il n’y a pas longtemps.

Plus important encore que le nombre, est le fait qu’aux premiers siècles, la Syrie (au sens historique) et la ville d’Alexandrie portaient toute la pensée chrétienne, à une époque où, en Occident, il n’y avait encore que peu de choses. Toute la chrétienté, dogmes, ascèse et monachisme étaient en Orient. Il suffit de lire les Actes des Apôtres pour savoir que des évangélisateurs sont partis de la ville d’Antioche, capitale de la province orientale de l’Empire Romain, porter la foi chrétienne en Occident et dans le monde. Il suffit de savoir aussi qu’à partir de Tyr, la chrétienté s’est répandue dans tout l’Est du bassin méditerranéen.

Il faut être ignorant de l’Histoire pour associer la chrétienté à l’Occident. C’est nous qui avons enfanté l’Occident dans le Christ, jusqu’à rectitude de sa pensée religieuse. À la fin du XIe siècle, sa force militaire bien ancrée, l’Occident a mené contre nous (et je dis bien nous) ce que nous avons appelé à Jérusalem la guerre des Francs. Ils ont alors massacré les orthodoxes, les arméniens et les musulmans. Durant la quatrième croisade menée contre Constantinople en 1204, ils ont détruit et profané l’église Sainte-Sophie. Pourquoi cette croisade s’est-elle détournée de la Palestine pour anéantir un empire chrétien? Nous n’étions pas les alliés de l’Occident, et n’avons pas participé à l’extermination des musulmans.

Quand Ayman Zawahri nous traite de croisés, il ignore l’Histoire et ne l’a pas lue. Pourquoi devons-nous payer pour la bêtise de l’Occident? Pourquoi certains nous considèrent-ils comme une colonie implantée là et non comme des autochtones ? Dieu, quand leur donnera-Tu l’esprit de justice afin qu’ils nous fassent confiance, nous qui n’avons détruit l’existence de personne? Quand nous sommes accusés d’alliance avec le colonisateur, cela veut-il dire que nous avons brandi des banderoles invitant l’étranger à occuper notre pays? Vous savez tous que la colonisation de nos régions par les Français et les Anglais est basée sur les accords de Sykes-Picot à propos du partage de l’Empire Ottoman. Avons-nous supplié la France, la Grande-Bretagne et la Russie tsariste alors réunies, et manifesté notre joie à l’occupation de nos régions par l’Occident?

Que signifie pour chacun de nous la présence chrétienne en Orient? Si chacun réalise qu’il existe quelque chose de plus puissant que la politique, si les chrétiens comprennent que leur cause est plus précieuse que l’obtention d’une part dans un gouvernement, s’ils se considèrent comme bâtisseurs du pays, s’ils réalisent qu’ils sont une part de Dieu, que craignent-ils? Ils sont un don de l’Esprit pour chaque âme, un déferlement d’amour pour chaque cœur, car ils prêchent l’Évangile afin que, comme dit saint Paul, chacun devienne un Évangile vivant et non un texte écrit. Qu’ils partent, s’ils ne sont pas conscients de cette responsabilité. Ils n’ont pas leur place sur la terre de ce pays s’ils n’y viennent pas du sein de Dieu.

Ceci ne veut pas dire qu’ainsi ils se protègent. Cela veut dire qu’ils protègent chaque être de son ignorance. Il n’y a plus lieu, quand on assume cette position, d’exhiber son corps avec fierté, ou d‘une vie dans l’opulence (bien qu’ils puissent être riches), ou de tirer orgueil de sa culture (tout le monde, à présent, a accès à la connaissance). Les chrétiens du triangle Syrie-Liban-Palestine n’ont plus le monopole de la culture, et seront heureux si tous les citoyens accèdent à la beauté de la connaissance.

Si les chrétiens se parent de tous les aspects de la pureté et de la sincérité, de la fidélité envers leurs pays, sera-ce une garantie pour leur sécurité? La pureté et toutes les vertus sont souvent associées au martyre, c’est-à-dire à la mort. Personne ne tue les vils. Ceux qui ont acquis la liberté par l’Esprit n’ont d’autre garantie que l’Esprit. S’ils se transcendent et tendent vers la sainteté, Dieu habite leurs cœurs. Alors celui qui les agresse aura agressé Dieu. S’ils tendent vers les plus hauts degrés de la divinité cachée en eux, la divinisation leur sera accordée bénévolement; et s’ils ne visent pas la divinité, leur vie deviendra un désert.

Dire que le Liban sans chrétienté ne vaut rien suppose que chaque croyant demande à tous les chrétiens de grandir dans la sainteté. Chacun sera alors transformé par la sainteté et entendra des chants divins.

Si le corps subsiste, il subsiste dans ce qui est terrestre, et quand il meurt, la senteur du Christ l’embaume. Nous resterons Ses témoins dans la Vérité. Nous sommes amour jusqu’à ce que le Royaume de Dieu habite en tous afin que nous devenions une seule humanité, la nouvelle vie.

Traduit par Claude Nahas

Texte Original: « المسيحيون المشرقيون » – 15.01.2011

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2011, An-Nahar, Articles

Les Chrétiens d’Egypte livrés aux massacres / le 08.01.2011

Nul n’a la possibilité de savoir qui finance le massacre des chrétiens d’Orient. Il s’agit d’une question de grande importance, de grande implication politique, et j’ai du mal à croire que les responsables sont des gens de la rue qui voient en les chrétiens des infidèles intolérables. J’ai autant de mal à croire qu’il s’agit de simples crimes politiques. C’est plutôt la mixtion d’une politique dont j’ignore la nature, et d’une haine religieuse évidente. Il serait naïf de n’y reconnaître qu’une manigance politique; il est aussi peu convaincant de l’attribuer à une colère religieuse. L’âme en colère ne s’engage pas dans un déchaînement de masse si elle n’est instiguée par des cerveaux imbus de courroux, de politique, ou des deux ensemble. Le terme «extrémisme» autant que l’expression «activisme extrémiste» ne me satisfont point. On a toujours rencontré des pensées extrémistes exprimées oralement ou par écrit, mais cette fièvre n’a jamais abouti à un génocide. Les gens cohabitaient jusqu’à entretenir des relations amicales, tout en gardant leur opinion propre de l’autre religion. On s’y sentirait attiré par tel aspect louable, on pourrait en accepter telle chose admissible et ignorer telle autre. Tout cela sans querelles, sans différends personnels.

Seul l’abaissement moral où nous nous trouvons pourrait expliquer le carnage subi par les chrétiens depuis l’Egypte jusqu’à l’Iraq. Au cas où l’on accuse Israël de prendre part à cette conspiration, n’est-il pas une défaillance à la morale que de lui abandonner ces gens-là, sans les prendre en charge ni les orienter? A les voir ainsi délaissés sans orientation aucune, nous sommes en plein droit de rappeler à leurs responsables l’urgence de leur ouvrir les yeux. Sinon, ils fouleront  terre et hommes, infestant de leur mal le monde entier. Alors ils ne sauront parler que le langage de la mort. Par souci pour leurs cœurs et pour leurs esprits, nous n’acceptons nullement qu’ils contractent une âme criminelle. Nous leur répéterons toujours que le Bon Dieu dont nous percevons la miséricorde les aime du même moment qu’il prend pitié de nous. Nous leurs dirons que nous n’aurons de cesse de les tenir en haute estime, de soutenir leur dignité, de désirer qu’ils soient une race hautement civilisée. Ainsi nous pourrons vivre ensemble dignement, et nul ne se trouvera à la merci d’hommes fous. Le génocide n’est pas une affaire intérieure pour que l’on se permette de dire à un évêque de haute instance qu’il ne lui appartient pas d’intervenir suite à un attentat contre une assemblée de croyants en prière. Depuis quand l’extermination religieuse est-elle une question interne dans tel ou tel pays? N’est-ce pas un crime qui suscite obligatoirement l’indignation de la conscience humaine? La bonne marche de tout pays requiert que ce dernier s’accorde avec les hommes qui prônent le droit d’exister. Continuera-t- on à défaire les valeurs héritées depuis l’aube de la civilisation?

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Une question de pleine évidence se pose: pourquoi cette nonchalance de autorités égyptiennes face aux aberrations criminelles? Le régime est-il paralysé par la peur? Mais la peur de qui, puisque les Coptes sont doux, bons, profondément attachés à leur nationalisme, dévots, d’une piété formidable, et politiquement inexistants, puisqu’aucun copte n’est jamais élu. Donc les massacres ne peuvent être causés par quelque conduite des Coptes ou quelque soupçon d’infidélité au gouvernement. Dans l’analyse, aucun motif de politique intérieure ne tient.

La question qui hante le quotidien est la suivante: ce carnage s’étendra-t-il à d’autres pays arabes où vivent des chrétiens? Je tends à répondre que je n’ai crainte ni pour le Liban, ni pour la Syrie, ni pour la Palestine historique de massacres de la part des originaires du pays, parce que ceux-ci sont pleinement convaincus de devoir s’accepter mutuellement. Ils croient en leur complémentarité culturelle, en leur union communautaire. Ils ont le sentiment réciproque d’avoir besoin de l’autre, de partager ses goûts jusqu’à la fusion. Il ne sert à personne de nous  expatrier, ni  de gré ni de force.

Néanmoins, il ne me semble pas superflu que des forces terribles soient en train de collaborer ou de se joindre dans le but de nous réduire, pour le moins. Parmi ces forces, l’Etat d’Israël est le plus habile. Sa haine particulière des chrétiens est pleinement affichée dans la littérature sioniste.

Il ne suffit pas de prendre des mesures préventives en protégeant les chrétiens lorsqu’ils pratiquent leur religion. Ces mesures ne sont pas infaillibles, et les états ne peuvent mobiliser un grand nombre de soldats pour sauvegarder la vie religieuse. Comment le citoyen peut-il prier s’il se sent en sécurité tant que dure sa prière? Cette crainte est la preuve qu’il tire sa confiance, de l’état, ou de son citoyen non chrétien. Il ne la reçoit pas comme un citoyen de plein droit. Le monde arabe doit à tout prix s’affranchir de cette perception qu’il y a une majorité et des minorités. Il est d’extrême importance que les citoyens se libèrent tous du sentiment qu’une tranche du peuple en protège une autre. Dieu n’a chargé personne du soin des autres. Non seulement selon un commandement de Dieu, mais aussi d’après un droit humain de nature civique, indépendamment de toute religion, nous sommes tous des frères qui se soutiennent et s’entraident. Tout homme qui voit le jour est égal aux autres hommes et se trouve responsable devant la justice pour toute agression contre eux. Se différencier des autres est une infraction à ce droit, s’attribuer une dignité supérieure est éthiquement condamnable.

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Lorsque les habitants de tel quartier constituent une menace à ceux du quartier voisin, c’est aux responsables religieux de chaque camp de guider leurs coreligionnaires selon la parole divine adressée à eux. Qu’ils comprennent bien que le meurtre est un désastre, un désastre qui nous pousse plus loin, qui nous incite à supprimer l’autre.

Aujourd’hui, nous adressons une prière à l’intention de nos frères bien-aimés en Iraq et en Egypte, pour qu’ils préservent la foi. Qu’ils sollicitent auprès du Bon Dieu le cœur de pardonner à ceux qui ont tué des membres de leur famille, car ces derniers «ne savaient guère ce qu’ils faisaient». Je joins les mains à leur prière pour que le Seigneur n’impute pas aux malfaiteurs ce péché. C’est un commandement du Seigneur que nous sommes tenus de garder. En même temps nous supplions notre Dieu de retenir le meurtrier, comme il a empêché Abraham d’abattre son fils Isaac.

Toute personne immolée pour la cause de Dieu rend témoignage à la Vérité, et demeure dans la gloire divine. Ils se sont transformés en lumière pour nous permettre de rester imperméables à la rancune. Cependant nous nous réclamons fortement de notre juste cause et des autres causes justes, pour que tous parviennent à la liberté des enfants de Dieu, sur fond d’un cœur pur. N’avez-vous jamais entendu ce poète qui disait: «la Croix n’était pas de fer mais de bois[1]»? Certes, nous ne nous exposons pas à la Croix, mais devant la  contrainte, nous l’acceptons sans broncher. Pourtant nous ne refusons pas le service d’une personne qui voudrait manifester son affection et défendre son sens de dignité. Tout en souhaitant que ce dernier nous rende justice, nous déployons des efforts pour délivrer toute victime d’injustice. Nous sommes alliés aux opprimés de la terre. Nous succombons moralement avec toute victime que l’on tue. Nous lançons un appel à toutes les personnes pieuses versées dans une religion pour qu’elles incitent autant de personnes dévotes et instruites dans d’autres religions à conserver des sentiments fraternels, des sentiments de solidarité pour une humanité noble qui veut le bien de tous.


[1] Ahmed Chawqi

Traduit par Monastère de Kaftoun

Texte Original: « مقتل المسيحيين في مصر » – 08.01.2011

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