Nul n’a la possibilité de savoir qui finance le massacre des chrétiens d’Orient. Il s’agit d’une question de grande importance, de grande implication politique, et j’ai du mal à croire que les responsables sont des gens de la rue qui voient en les chrétiens des infidèles intolérables. J’ai autant de mal à croire qu’il s’agit de simples crimes politiques. C’est plutôt la mixtion d’une politique dont j’ignore la nature, et d’une haine religieuse évidente. Il serait naïf de n’y reconnaître qu’une manigance politique; il est aussi peu convaincant de l’attribuer à une colère religieuse. L’âme en colère ne s’engage pas dans un déchaînement de masse si elle n’est instiguée par des cerveaux imbus de courroux, de politique, ou des deux ensemble. Le terme «extrémisme» autant que l’expression «activisme extrémiste» ne me satisfont point. On a toujours rencontré des pensées extrémistes exprimées oralement ou par écrit, mais cette fièvre n’a jamais abouti à un génocide. Les gens cohabitaient jusqu’à entretenir des relations amicales, tout en gardant leur opinion propre de l’autre religion. On s’y sentirait attiré par tel aspect louable, on pourrait en accepter telle chose admissible et ignorer telle autre. Tout cela sans querelles, sans différends personnels.
Seul l’abaissement moral où nous nous trouvons pourrait expliquer le carnage subi par les chrétiens depuis l’Egypte jusqu’à l’Iraq. Au cas où l’on accuse Israël de prendre part à cette conspiration, n’est-il pas une défaillance à la morale que de lui abandonner ces gens-là, sans les prendre en charge ni les orienter? A les voir ainsi délaissés sans orientation aucune, nous sommes en plein droit de rappeler à leurs responsables l’urgence de leur ouvrir les yeux. Sinon, ils fouleront terre et hommes, infestant de leur mal le monde entier. Alors ils ne sauront parler que le langage de la mort. Par souci pour leurs cœurs et pour leurs esprits, nous n’acceptons nullement qu’ils contractent une âme criminelle. Nous leur répéterons toujours que le Bon Dieu dont nous percevons la miséricorde les aime du même moment qu’il prend pitié de nous. Nous leurs dirons que nous n’aurons de cesse de les tenir en haute estime, de soutenir leur dignité, de désirer qu’ils soient une race hautement civilisée. Ainsi nous pourrons vivre ensemble dignement, et nul ne se trouvera à la merci d’hommes fous. Le génocide n’est pas une affaire intérieure pour que l’on se permette de dire à un évêque de haute instance qu’il ne lui appartient pas d’intervenir suite à un attentat contre une assemblée de croyants en prière. Depuis quand l’extermination religieuse est-elle une question interne dans tel ou tel pays? N’est-ce pas un crime qui suscite obligatoirement l’indignation de la conscience humaine? La bonne marche de tout pays requiert que ce dernier s’accorde avec les hommes qui prônent le droit d’exister. Continuera-t- on à défaire les valeurs héritées depuis l’aube de la civilisation?
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Une question de pleine évidence se pose: pourquoi cette nonchalance de autorités égyptiennes face aux aberrations criminelles? Le régime est-il paralysé par la peur? Mais la peur de qui, puisque les Coptes sont doux, bons, profondément attachés à leur nationalisme, dévots, d’une piété formidable, et politiquement inexistants, puisqu’aucun copte n’est jamais élu. Donc les massacres ne peuvent être causés par quelque conduite des Coptes ou quelque soupçon d’infidélité au gouvernement. Dans l’analyse, aucun motif de politique intérieure ne tient.
La question qui hante le quotidien est la suivante: ce carnage s’étendra-t-il à d’autres pays arabes où vivent des chrétiens? Je tends à répondre que je n’ai crainte ni pour le Liban, ni pour la Syrie, ni pour la Palestine historique de massacres de la part des originaires du pays, parce que ceux-ci sont pleinement convaincus de devoir s’accepter mutuellement. Ils croient en leur complémentarité culturelle, en leur union communautaire. Ils ont le sentiment réciproque d’avoir besoin de l’autre, de partager ses goûts jusqu’à la fusion. Il ne sert à personne de nous expatrier, ni de gré ni de force.
Néanmoins, il ne me semble pas superflu que des forces terribles soient en train de collaborer ou de se joindre dans le but de nous réduire, pour le moins. Parmi ces forces, l’Etat d’Israël est le plus habile. Sa haine particulière des chrétiens est pleinement affichée dans la littérature sioniste.
Il ne suffit pas de prendre des mesures préventives en protégeant les chrétiens lorsqu’ils pratiquent leur religion. Ces mesures ne sont pas infaillibles, et les états ne peuvent mobiliser un grand nombre de soldats pour sauvegarder la vie religieuse. Comment le citoyen peut-il prier s’il se sent en sécurité tant que dure sa prière? Cette crainte est la preuve qu’il tire sa confiance, de l’état, ou de son citoyen non chrétien. Il ne la reçoit pas comme un citoyen de plein droit. Le monde arabe doit à tout prix s’affranchir de cette perception qu’il y a une majorité et des minorités. Il est d’extrême importance que les citoyens se libèrent tous du sentiment qu’une tranche du peuple en protège une autre. Dieu n’a chargé personne du soin des autres. Non seulement selon un commandement de Dieu, mais aussi d’après un droit humain de nature civique, indépendamment de toute religion, nous sommes tous des frères qui se soutiennent et s’entraident. Tout homme qui voit le jour est égal aux autres hommes et se trouve responsable devant la justice pour toute agression contre eux. Se différencier des autres est une infraction à ce droit, s’attribuer une dignité supérieure est éthiquement condamnable.
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Lorsque les habitants de tel quartier constituent une menace à ceux du quartier voisin, c’est aux responsables religieux de chaque camp de guider leurs coreligionnaires selon la parole divine adressée à eux. Qu’ils comprennent bien que le meurtre est un désastre, un désastre qui nous pousse plus loin, qui nous incite à supprimer l’autre.
Aujourd’hui, nous adressons une prière à l’intention de nos frères bien-aimés en Iraq et en Egypte, pour qu’ils préservent la foi. Qu’ils sollicitent auprès du Bon Dieu le cœur de pardonner à ceux qui ont tué des membres de leur famille, car ces derniers «ne savaient guère ce qu’ils faisaient». Je joins les mains à leur prière pour que le Seigneur n’impute pas aux malfaiteurs ce péché. C’est un commandement du Seigneur que nous sommes tenus de garder. En même temps nous supplions notre Dieu de retenir le meurtrier, comme il a empêché Abraham d’abattre son fils Isaac.
Toute personne immolée pour la cause de Dieu rend témoignage à la Vérité, et demeure dans la gloire divine. Ils se sont transformés en lumière pour nous permettre de rester imperméables à la rancune. Cependant nous nous réclamons fortement de notre juste cause et des autres causes justes, pour que tous parviennent à la liberté des enfants de Dieu, sur fond d’un cœur pur. N’avez-vous jamais entendu ce poète qui disait: «la Croix n’était pas de fer mais de bois[1]»? Certes, nous ne nous exposons pas à la Croix, mais devant la contrainte, nous l’acceptons sans broncher. Pourtant nous ne refusons pas le service d’une personne qui voudrait manifester son affection et défendre son sens de dignité. Tout en souhaitant que ce dernier nous rende justice, nous déployons des efforts pour délivrer toute victime d’injustice. Nous sommes alliés aux opprimés de la terre. Nous succombons moralement avec toute victime que l’on tue. Nous lançons un appel à toutes les personnes pieuses versées dans une religion pour qu’elles incitent autant de personnes dévotes et instruites dans d’autres religions à conserver des sentiments fraternels, des sentiments de solidarité pour une humanité noble qui veut le bien de tous.
[1] Ahmed Chawqi
Traduit par Monastère de Kaftoun
Texte Original: « مقتل المسيحيين في مصر » – 08.01.2011
